LIVRE II
vrai, plus désintéressé ; j'aurois cent fois sacrifié mon bonheur à celui de la personne que j'aimois ; sa réputation m'étoit plus chère que ma vie, et jamais, pour tous les plaisirs de la jouissance, je n'aurois voulu compromettre un moment son repos. Gela m'a fait apporter tant de soins, tant de secret, tant de précaution dans mes entreprises, que jamais aucune n'a pu réussir. Mon peu de succès auprès des femmes est toujours venu de les trop aimer.
Ce qu'il y avoit de singulier étoit qu'en devenant plus insupportable, le traître de Commis sembloit devenir plus complaisant. Dès les premiers jours que sa maîtresse m'avoit pris en affection, elle avoit songé à me rendre utile à quelque chose dans le magasin. Je savois passablement l'Arithmétique ; elle lui avoit proposé de m'apprendre à tenir les livres, mais mon bourru reçut très-mal la proposition, craignant peut-être d'être supplanté. Ainsi tout mon travail, excepté mon burin, étoit de transcrire quelques comptes et mémoires, de mettre au net quelques livres, et de traduire quelques lettres de commerce d'Italien en François. Tout d'un coup il s'avisa de revenir à la proposition faite et rejetée ; il dit qu'il m'apprendroit à tenir les comptes à parties doubles, et qu'il vouloit me mettre en état d'offrir mes services à M. Basile, lorsqu'il seroit de retour. Il y avoit dans son ton, dans son air en parlant ainsi, je ne sais quel sourire Italien qui ne me donnoit pas de la confiance. Mad^ Basile lui dit sèchement que je lui étois fort obligé, qu'elle espéroit que la fortune favoriseroit mon mérite, et que ce seroit grand dommage qu'avec tant d'esprit je ne fusse qu'un Commis.
Elle m'avoit dit deux ou trois fois qu'elle vouloit me
LES CONFESSIONS
faire faire une connoissance qui pouvoir m'être utile. Elle pensoit assez sagement pour sentir qu'il étoit temps de me détacher d'elle, et peut-être vouloit-elle prévenir le retour de son mari. Nos déclarations muettes s'étoient faites le jeudi. Le Dimanche elle donna un dîner, où je me trouvai et où se trouva aussi un Jacobin, vieux, mais de bonne mine, auquel [104] elle me présenta. Le Moine me traita très-afifectueusement, me félicita sur ma conversion, et me dit plusieurs choses sur mon histoire, qui m'apprirent qu'elle la lui avoit détaillée. Puis, en me donnant deux petits coups du revers de la main sur la joue, il me dit d'être sage, de l'aller voir et d'avoir bon courage, que nous causerions plus à loisir ensemble. Je jugeai, par les égards que tout le monde avoit pour lui, que c'étoit un homme de considération, et, par le ton paternel qu'il prenoit avec Mad^ Basile, qu'il étoit son Confesseur. Je me rappelle bien aussi que sa décente familiarité étoit ^ mêlée de témoignages d'estime et même de respect pour sa pénitente, qui me firent moins d'impression qu'ils ne m'en font aujourd'hui. Si j'avois alors eu plus d'intelligence, combien n'eussé-je pas été touché d'avoir pu rendre sensible une jeune femme respectée par son Confesseur!
La table ne se trouva pas assez, grande pour tous ceux qui dévoient la remplir; il en fallut une petite, ^où j'eus l'agréable tête à tête de Monsieur le Commis. Je n'y perdis rien du côté de la bonne chère et des attentions. Il y eut bien des assiettes envoyées à la petite table, dont l'intention n'étoit ^sûrement pas pour lui. Tout
1 marquée par des témoignages.
2 et j'eus.
assu\rément\.