‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 60 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

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alloit très-bien jusque-là ; les femmes étoient ^ fort gaies, les hommes fort galans : Mad^ Basile faisoit ses honneurs avec une grâce charmante. Au milieu du dîné, l'on entend arrêter une voiture à la porte ; quelqu'un monte ; on entre : c'est M. Basile. Je le vois comme s'il arrivoit actuellement, avec un habit d'écarlate à boutons d'or, couleur que j'ai prise en aversion depuis ce tempslà. M. Basile étoit un grand et bel homme, qui se présentoit ^très-bien. Il entre avec fracas et de l'air de quelqu'un qui surprend son monde, quoiqu'il n'y eût là que de ses amis. Sa femme lui saute au cou, lui fait mille caresses, qu'il reçoit sans les lui rendre. Il salue la compagnie, on lui met un couvert, il mange. A peine avoit-on commencé de parler de son voyage, que, jetant les yeux sur la petite table, il demande d'un ton sévère ce que c'est que ce petit garçon qu'il aperçoit là. Mad^ Basile le lui dit. Il demande si je loge dans la maison; on lui dit que non. Pourquoi non? reprend-il ^grossièrement ; puisqu'il s'y tient le jour, il y peut bien coucher la nuit. Le Moine alors prit la parole, et après un éloge grave et vrai [io5] de Mad^ Basile, il fit le mien en peu de mots, ajoutant que, loin de blâmer la pieuse charité de sa femme, il devoit s'empresser de prendre part à sa bonne œuvre, puisque rien n'y passoit les bornes de la discrétion. Le mari répliqua d'un ton d'humeur, dont il cachoit la moitié, contenu par la présence du Moine, mais qui suffit pour me faire comprendre qu'il avoit des instructions sur mon compte, et que le Commis m'avoit servi de sa façon.

' très-gaies.

' bien.

3 brutalement.

LES CONFESSIONS

A peine étoit-on horsde table, que celui-ci, député par son maître, vint en triomphe me signifier de sa part de sortir à l'instant de la maison et de n'y remettre les pieds de ma vie. Je partis sans rien dire, mais le cœur navré, moins de quitter cette aimable femme que de la laisser en proie à la brutalité de son mari. Il avoit faison, sans doute, de ^vouloir qu'elle ne fût pas infidelle. Mais, quoique sage et bien née, elle étoit Italienne, c'est-àdire sensible et vindicative, et il avoit tort, ce me semble, de prendre avec elle les moyens les plus propres à s'attirer le malheur qu'il craignoit.

Tel fut le succès de ma première aventure. Je voulus essayer de repasser deux ou trois fois dans la rue pour revoir au moins cette aimable personne, mais au lieu d'elle je ne vis que son mari et le ^vigilant Commis, qui, m'ayant aperçu, me fit, avec l'aune de la boutique, un geste plus expressif qu'attirant. Me voyant si bien guetté, je perdis courage et n'y passai plus. Je voulus aller voir au moins le patron qu'elle m'avoit ménagé : malheureusement je ne savois pas son nom ; je rôdai plusieurs fois inutilement autour du Couvent pour tâcher de le rencontrer. Enfin d'autres événemens me détachèrent des charmans souvenirs de Mad^ Basile, et dans peu je l'oubliai si bien qu'aussi simple et aussi timide qu'auparavant, je ne restai pas même affriandé de jolies femmes.

Cependant ses libéralités avoient un peu remonté mon petit équipage, très-modestement toutefois et avec la précaution d'une femme prudente, qui vouloit m'empêcher de souffrir et non pas me faire briller, et qui

^ ne pas vouloir qu'elle fût infidelle. 2 damnable.

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