‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 61 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

regardoit plus à la propreté qu'à la parure. Mon habit, que j'avois apporté de Genève, étoit bon et portable encore ; elle y ajouta seulement un chapeau, des bas et quelque linge. Je n'avois point de manchettes : elle ne voulut point m'en donner, quoique j'en eusse bonne envie ; elle se contenta de me [io6] mettre en état de me tenir propre, et c'est un soin qu'il ne fallut pas me recommander tant que je parus devant elle.

Peu de jours après ma catastrophe, mon hôtesse, qui, comme j'ai dit, m'avoit pris en amitié, me dit qu'elle m'avoit peut-être trouvé une place, et qu'une Dame de condition vouloit me voir. A ce mot, je me crus tout de bon dans les aventures. Celle-ci ne se trouva pas aussi brillante que je me la figurois. Je fus chez cette Dame avec le domestique qui lui avoit parlé de moi : elle m'interrogea, m'examina ; je ne lui déplus pas, et tout de suite j'entrai à son. service, non pas tout-à-fait en qualité de favori, mais en qualité de laquais. Je fus vêtu de la couleur de ses gens : la seule distinction qu'on y mit fut qu'ils portoient l'aiguillette et qu'on ne me la donna pas ; et comme il n'y avoit point de galon dans sa livrée, celafaisoit presque un habit bourgeois. Tel fut le terme inattendu où vinrent aboutir enfin mes grandes espérances.

Madame la Comtesse de Vercellis étoit veuve et sans enfans. Son mari étoit Piémçntois ; pour elle, je l'ai toujours crue Savoyarde, ne pouvant imaginer qu'une Piémontoise parlât si bien François et eût un accent aussi pur. Elle étoit entre deux âges, d'une figure fort noble, d'un esprit juste et orné, aimant la littérature Françoise et s'y connoissant. Elle écrivoit beaucoup, et toujours en François. Ses lettres avoient le tour et près-

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LES CONFESSIONS

que la grâce de celles de Mad^ de Sévigné ; on auroit pu s'y tromper à quelques-unes. Mon principal emploi, et qui ne me déplaisoit pas, étoit de les écrire sous sa dictée, un cancer au sein, qui la faisoit beaucoup souffrir, ne lui permettant plus d'écrire elle-même.

Mad^ de Vercellis avoit non-seulement beaucoup d'esprit, mais une âme élevée et forte. J'ai suivi sa dernière maladie ; je l'ai vu[e] ^ souffrir et mourir sans jamais marquer ni terreur ni foiblesse, et sans faire le moindre effort pour se déguiser. Quoiqu'elle ne sortît point de son rôle de femme, elle supportoit la douleur avec une constance qui lui étoit si naturelle qu'elle ne se doutoit pas même qu'il y eût à cela de la philosophie, et ce mot, moins à la mode alors qu'aujourd'hui, étoit même à peine connu d'elle. Cette force [107] de caractère alloit quelquefois jusqu'à la sécheresse. Elle m'a toujours paru aussi peu sensible pour autrui que pour elle-même, et quand elle faisoit du bien aux malheureux, c'étoit moins par une véritable commisération que par le motif plus grand et plus noble de faire ce qui étoit bien en soi. J'ai un peu éprouvé de cette insensibilité pendant les trois mois^ que j'ai passés auprès d'elle. Il étoit naturel qu'elle prît en affection un jeune homme de quelque espérance, qu'elle avoit incessamment sous les yeux, et qu'elle songeât, se sentant mourir, qu'après elle il auroit besoin de secours et d'appui.

Ml y a aussi «vu» dans le ms. Moultou. Comme toutes les éditions impriment «vue», la Grammaire des grammaires (édit. citée, p. 776) a reproduit la phrase : «Je Fai vue souffrir et mourir sans jamais marquer un instant de foiblesse, » afin de montrer que l'auteur des Confessions se conformait à la règle grammaticale, ce qui n'est pas le cas ici. Cf. plus haut, p. 38, note.

- Octobre-décembre 1728, si l'indication de trois mois est exacte.

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