LIVRE II
Cependant, soit qu'elle ne me jugeât pas digne d'une attention particulière, soit que les gens qui l'environnoient ne lui ayent permis de penser qu'à eux, elle ne fit rien pour moi.
Je me rappelle pourtant fort bien qu'elle avoit d'abord marqué quelque curiosité de me connoître. Elle m'interrogeoit quelquefois ; elle étoit bien aise que je lui montrasse les lettres que j'écrivois à Mad® de Warens, que je lui rendisse compte de mes sentimens*: mais elle ne s'y prenoit assurément pas bien pour les connoître, en ne me montrant jamais les siens. Mon cœur aimoit à s'épancher, pourvu qu'il sentît que c'étoit dans un autre. Des interrogations sèches et froides, sans aucun signe d'approbation ni de blâme, ne me donnoient point de confiance. Quand rien ne m'apprenoit si mon babil plaisoit ou déplaisoit, j'étois toujours en crainte, et je cherchois moins à montrer ce que je pensois qu'à ne rien dire qui pût me nuire. J'ai remarqué depuis, surtout à Paris, que cette manière sèche d'interroger un homme pour le connoître est un tic assez commun, surtout aux femmes qui se piquent d'esprit. Elles s'imaginent qu'en ne laissant point paroître leur sentiment, elles parviendront à mieux pénétrer le vôtre, mais elles ne voient pas qu'elles ôtent par là le courage de le montrer. Un homme qu'on interroge commence par cela seul à se mettre en garde ; et s'il croit que, sans prendre à lui un intérêt véritable, on ne veut que le faire jaser, il ment, ou se tait, ou redouble d'attention sur lui-même, et aime encore mieux passer pour sot que d'être dupe de votre curiosité. Enfin c'est toujours
^ et de mes idées.
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LES CONFESSIONS
un mauvais moyen de lire dans l'ame d'autrui que d'affecter de cacher la sienne.
Madame de Vercellis ne m'a jamais dit un mot qui sentît l'affection, [io8] la pitié, la bienveillance. Elle m'interrogeoit froidement, je répondois avec crainte. Mes réponses étoient si timides qu'elle dut les trouver basses et s'en ennuya. Sur la fin, elle ne me questionnoit plus et ne me parloit plus que pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'étois que sur ce qu'elle m'avoit fait, et à force de ne voir en moi qu'un valet, elle m'empêcha de lui paroître autre chose.
Je crois que j'éprouvai dès-lors ce jeu malin des intérêts cachés qui m'a traversé toute ma vie, et qui m'a donné une aversion bien naturelle pour la société qui les produit. Mad^ de Vercellis, n'ayant point d'enfans, avoit pour héritier son neveu le Comte de la Roque, qui lui faisoit assidûment sa Cour. Outre cela, ses principaux domestiques, qui la voyoient tirer à sa fin, ne s'oublioient pas, et il y avoit tant d'empressés autour d'elle qu'il étoit difficile qu'elle eût le temps de songer à moi. A la tête de sa maison étoit un M. Lorenzi, homme adroit, dont la femme, plus adroite encore, s'étoit tellement insinuée dans les bonnes grâces de sa maîtresse qu'elle étoit plustôt chez elle sur le pied d'une amie que d'une femme à ses gages. Elle lui avoit donné pour femme de chambre une nièce à elle, appelée jy^iie Pontal, fine mouche, qui se donnoit des airs de Demoiselle suivante, et aidoit à sa tante à obséder si bien leur maîtresse qu'elle ne voyoit que par leurs yeux et n'agissoit que par leurs mains. Je n'eus pas le bonheur d'agréer à ces trois personnes: je leur obéissois, mais je ne les servois pas. Je n'imaginois pas qu'outre le service