LIVRE II
de notre commune maîtresse, je dusse être encore le valet de ses valets. J'étois d'ailleurs une espèce de personnage inquiétant pour eux; ils ^n'aimoient point à me laisser tête à tête avec elle. Ils voyoient bien que je n'étois pas à ma place : ils craignoient que Madame ne le vît aussi, et que ce qu'elle feroit pour m'y mettre ne fût pris sur leur portion; car ces sortes de gens sont trop avides pour être justes, et tous les legs qui sont pour d'autres leur semblent pris sur leur propre bien. Ils se réunirent donc pour m'écarter peu à peu de ses yeux. Elle aimoità écrire des lettres: c'étoit un amusement pour elle dans son état ; ils l'en dégoûtèrent en ^lui persuadant que cela la fatiguoit. Sous prétexte que je n'entendois pas le service, ou que je n'étois pas assez fort ^, on n'employoit autour d'elle que de gros butors de porteurs de chaise, au lieu de moi ; enfin l'on fit si bien que, quand elle fit son testament, il y avoit huit jours que je n'étois entré dans sa chambre. Il est vrai qu'après cela j'y entrai comme auparavant, et j'y fus même plus assidu que personne; car les maux que souffroit [109] cette pauvre femme me touchoient beaucoup; la constance avec laquelle elle les enduroit me la rendoit extrêmement respectable et chère, et j'ai bien versé des larmes sincères dans sa chambre, sans qu'elle ni personne s'en aperçût.
Nous la perdîmes enfin. Je la vis expirer. Sa vie avoit été celle d'une femme de goût et d'esprit ; sa mort fut celle d'un sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion Catholique aimable, par la sérénité d'ame avec laquelle
1 craignaient entre elle et moi les discours du tête à tête.
2 la persuadant.
' Voy. p. 39-40, n. I.
LES CONFESSIONS
elle en remplit les devoirs, sans négligence et sans affectation. Elle étoit naturellement sérieuse ; sur la fin de sa maladie, elle prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'étoit qu'un contre-poids donné par la raison même contre la tristesse de son état. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon^ dit-elle en se retournant, femme qui pète n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça.
Elle avoit légué un an de leurs gages à ses bas domestiques, mais n'étant point couché sur l'état de sa maison, je n'eus rien. Cependant le Comte de la Roque me fit donner trente livres, et me laissa l'habit neuf que j'avois sur le corps et que M. Lorenzi vouloit m'ôter. Il me promit même de chercher à me placer et me permit de l'aller voir. J'y fus deux ou trois fois sans pouvoir lui parler. J'étois facile à rebuter; je n'y retournai plus. On verra bientôt que j'eus tort.
Que n'ai-je achevé tout ce que j'avois à dire de mon séjour chez Mad^ de Vercellis ! Mais, bien que mon apparente situation demeurât la même, je ne sortis pas de sa maison comme j'y étois entré. J'en emportai les longs souvenirs du crime, et l'insupportable poids des remords dont, au bout de quarante ans, ma conscience est encore chargée, et dont l'amer sentiment, loin de s'affoiblir, s'irrite à mesure que je vieillis. Qui croiroit que la faute d'un enfant pût avoir des suites aussi cruelles ? J'ai peut-être fait périr dans la misère une fille aimable, honnête, et qui sûrement valoit beaucoup mieux que moi.