‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 64 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans une maison, et qu'il ne s'égare bien des choses ; cependant telle étoit la fidélité des domestiques et la vigilance de M. et Mad^ Lorenzi que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule Mad"^ Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent, déjà vieux. Ce ruban me tenta ; je le volai, et comme je ne [iio] le cachois guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je Pavois pris; je dis que c'étoit Marion qui me l'avoit donné. Marion étoit une jeune Mauriennoise dont Mad^ de Vercellis avoit fait sa cuisinière, quand, cessant de donner à manger, elle avoit renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bon bouillon que de ragoûts fins. Non-seulement Marion étoit jolie, mais elle avoit cette fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisoit qu'on ne pouvoit la voir sans l'aimer. D'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avoit guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importoit de vérifier lequel étoit le fripon des deux. On la fit venir : l'assemblée étoit nombreuse, le Comte de la Roque y étoit. Elle arrive, on lui montre le ruban : je la charge effrontément ; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui auroit désarmé les Démons et auquel mon barbare cœur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le

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ruban. La pauvre fille se mit à pleurer et ne me dit que ces mots : Ah! Rousseau^ je vous crojois un bon caractère ; vous me rende^ bien malheureuse^ mais je ne voudrois pas être à votre place. Voilà tout ; elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne sembloit pas naturel de supposer, d'un côté, une audace aussi diabolique et, de l'autre, une aussi angélique douceur. On ne parut pas Ma condamner absolument, mais les préjugés étoient pour moi. Dans les tracas où l'on étoit, et prêts à nous séparer tous, on ne se donna pas la peine d'approfondir la chose : le Comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengeroit assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine : elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir. Mais ma punition n'est pas toute intérieure, et David Hume ne fait aujourd'hui que me rendre ce que je fis jadis à la pauvre Marion.

J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie. Mais il n'y a pas apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer. Elle emportoit une imputation cruelle à son honneur de toutes [m] manières. Le vol n'étoit qu'une bagatelle, mais enfin c'étoit un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon ; enfin l'obstination du mensonge ne laissoit rien à espérer de celle en qui tous ces vices étoient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus grand danger auquel je l'aye exposée. Qui sait, à son âge, où

* se décider absolument.

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