‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 65 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

le découragement de l'innocence avilie a pu la plonger? Si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre infâme, d'honnête qu'elle eût été sans moi!

Ce souvenir cruel me^ trouble quelquefois et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette malheureuse fille venir me reprocher mon crime, comme s'il venoit d'être commis. Cent fois j'ai cru l'entendre me dire au fond de mon cœur: Tu fais l'honnête homme et tu n'es qu'un scélérat. Je ne saurois dire combien cette idée a empoisonné d'éloges que j'ai reçus, et combien 2 souvent en moi-même elle me rend tourmentante l'estime des hommes. Cela va quelquefois au point de me faire regarder comme une confirmation de mon crime de souffrir que l'on pense bien de moi. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans le sein d'un ami ; la plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas même à Mad^ de Warens. Tout ce que j'ai pu faire étoit d'avouer que j'avois à me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistoit, car si je connoissois quelqu'un qui en eût fait une pareille dans toutes ses circonstances, je sens qu'il me seroit impossible de ne pas le prendre en horreur. Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans soulagement sur ma conscience, et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions.

J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera certainement pas que j'aye ici

1 Ce souvenir me. Schin^.

2 quelquefois.

LES CONFESSIONS

pallié la noirceur de mon crime. Mais je ne remplirois qu'à moitié mon but, si je n'exposois en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de mon cœur que dans ces cruels momens. Lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre [112] mais il est vrai que mon goût pour elle en fut la cause. Elle étoit présente à ma pensée : je m'excusai sur le premier objet qui se présenta; je l'accusai d'avoir fait ce que je voulois faire et de m'avoir donné le ruban, parce que j'avois eu l'intention de le lui donner. Quand je la vis paroître ensuite, mon cœur fut déchiré, mais la présence de tant de ^ gens fut plus forte que mon repentir. Je ne craignois pas la punition, je ne craignois que la honte; mais je la craignois plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurois voulu m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre : l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence, et plus je devenois criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendoit intrépide. Je ne voyois que l'horreur d'être reconnu, déclaré voleur, menteur, calomniateur; un trouble universel m'ô- * toit tout autre sentiment. Si Ton m'eût laissé rentrer un moment en moi-même, j'aurois infailliblement tout déclaré. Si, après la confrontation, M. de la Roque ^ m'eût pris à part et^ qu'il m'eût dit: Ne perdez pas cette pauvre fille; si vous êtes coupable, avouez-le-moi; je suis parfaitement sûr qu'à l'instant j'aurois avoué. Jamais, ni dans ^ ce fatal moment, ni dans aucun autre,

1 monde.

- Si M. de La Roque. Schin:^.

^' part, qu'il. Schin^.

* Jamais dans. Schini.

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