‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 66 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

le crime réfléchi n'approcha de mon cœur. L'âge est encore une attention qu'il est juste de faire. A peine étoisje sorti de l'enfance, ou plustôt j'y étois encore. Dans la jeunesse les véritables ^noirceurs sont plus criminelles que dans un autre âge, mais ce qui n'est que foiblesse l'est beaucoup moins, et mon forfait dans le fond n'étoit pas autre chose. Aussi ce souvenir m'afflige moins à cause du crime qu'à cause du mal qu'il a dû causer. Si c'est un crime qui puisse être expié^ comme j'ose le croire, il a dû l'être par les malheurs de ma vie, que j'ai souvent endurés avec plus de patience, en les regardant comme son juste châtiment. Voilà ce que j'avois à dire sur cet article : qu'il me soit permis de n'en reparler jamais ^

1 méchancetés.

2 Cf. Rêveries, IV" promenade. Œuvres, t. IX, p. 347.

LES CONFESSIONS

[ii3] LIVRE III.

Sorti de chez Mad^ de Vercellis à peu près comme j'y étois entré, je retournai chez mon ancienne hôtesse, et j'y restai cinq ou six semaines, durant lesquelles la santé, la jeunesse et l'oisiveté me rendirent souvent mon tempérament importun. J'étois inquiet, distrait, rêveur, je désirois un bonheur dont je n'avois pas l'idée et dont je sentois pourtant la privation. Cet état ne peut se décrire, et peu d'hommes le peuvent imaginer, parce que la pluspart ont prévenu cette plénitude de vie, à la fois tourmentante et voluptueuse, qui, dans le sentiment du besoin, donne un avant-goût de la jouissance. Mon sang allumé remplissoit incessamment mon imagination de femmes et de filles ; mais, n'en sentant pas le véritable usage, je les occupois ^en idée à mes fantaisies sans en savoir rien faire de plus, et ces idées tenoient mes sens dans une activité très-incommode, dont rien ne pouvoit me délivrer. J'aurois donné vingt ans de ma vie pour retrouver un quart d'heure une Demoiselle Goton: mais ce n'étoit plus le temps où l'image de l'école et la familiarité de l'enfance menoient là comme d'elles-mêmes. La honte, compagne de la conscience du mal, étoit venue avec les années ; elle avoit accru ma timidité naturelle au point de la rendre invincible, et jamais, ni dans ce temps-là ni depuis, je n'ai pu parvenir à faire de front une proposition lascive, que celle à qui je la faisois ne m'y ait en quelque façon forcé par ses avances, quoique sachant qu'elle n'étoit pas scrupuleuse et presque assuré d'être pris au mot.

1 sottement (A) seulement (B).

Page 1