‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 67 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Mon agitation crut au point que, ne pouvant assouvir mes désirs, je les attisois par les plus extravagantes manœuvres. [114] J'allois chercher des allées sombres, des réduits cachés, où je pusse m'exposer de loin Mevant les personnes du sexe dans l'état où j'aurois voulu pouvoir être auprès d'elles. Ce qu'elles voyoient n'étoit pas l'objet obscène : je n'y songeois même pas; c'étoit l'objet ridicule : le sot plaisir que j'avois à l'étaler à leurs yeux ne peut se décrire. Il n'y avoit plus de là qu'un pas à faire pour sentir le traitement désiré, et je ne doute pas que quelque résolue, en passant, ne m'en eût donné ^l'amusement, si j'avois eu l'audace d'attendre dans cette posture. Cette folie eut une catastrophe à peu près aussi comique, mais un peu moins ^agréable pour moi.

Un jour j'allai m'établir au fond d'une cour dans laquelle étoit un puits où les filles de la maison venoient chercher de l'eau. Il y avoit une petite descente qui menoit à des caves par plusieurs communications. Je sondai dans l'obscurité ces allées souterraines, et les trouvant longues et obscures, je jugeai qu'elles ne finissoient point et que j'y trouverois un refuge assuré, si j'étois vu et surpris. Dans cette confiance, j'ofîrois aux filles qui venoient au puits un spectacle plus risible qu'attirant. Quelques-unes feignirent de ne rien voir ; d'autres se crurent insultées et firent du bruit. Je me sauvai dans ma retraite; j'y fus suivi. J'entendis une voix d'homme, assez rude, qui m'alarma vivement : je m'enfonçai dans les souterrains, au risque de m'y perdre ; le bruit, les voix, la voix d'homme me suivoient

1 aux.

- le plaisir.

3 amusante.

LES CONFESSIONS

toujours. J'avois compté sur l'obscurité : je vis de la lumière, je frémis ; je m'enfonçai davantage. Un mur m'arrêta, et ne pouvant aller plus loin, il fallut attendre là ma destinée. En un moment je fus atteint, saisi par un grand homme, portant une grande moustache et un grand sabre, escorté de quatre ou cinq vieilles femmes, armées chacune d'un manche à balai, parmi lesquelles j'aperçus la petite coquine qui m'avoit décelé et qui sans doute vouloit me voir au visage.

L'homme au sabre, en me prenant par le bras, me demanda ce que je faisois là. On conçoit que ma réponse n'étoit pas prête. Je me remis cependant, et m'évertuant dans ce moment critique, je tirai de ma tête un expédient romanesque qui me réussit. Je lui dis, d'un ton suppliant, d'avoir pitié de mon âge et de mon état ; que j'étois un jeune étranger d'une grande naissance, dont le cerveau s'étoit dérangé; que je m'étois échappé de la maison paternelle, parce qu'on vouloit m'enfermer ; que j'étois perdu s'il me faisoit connoître, mais [ii5] que s'il vouloit bien me laisser aller, je pourrois peut-être un jour reconnoître ce service. Contre toute attente, mon discours et mon air firent effet : l'homme terrible en fut touché, et après une réprimande assez courte, il me laissa doucement aller sans me questionner davantage. A l'air dont la jeune et les vieilles me virent partir, je jugeai qu'avec elles seules je n'en aurois pas été quitte à si bon marché. Je les entendis murmurer je ne sais quoi dont je ne me souciois guères, et, si la fantaisie leur eût pris de me retenir, pourvu que l'homme et le sabre ne se missent pas de la partie, j'étois bien sûr, leste et vigoureux comme je l'étois, de me délivrer aisément et de leurs tricots et d'elles.

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