LIVRE III
Quelques jours après, passant avec un jeune Abbé, mon voisin, j'allai donner du nez contre l'homme au sabre. Il n'étoit pas seul, non plus; il me reconnut, et me contrefaisant d'un ton railleur : Je suis Prince^ me dit-il, je suis Prince. Et moi je suis un coton; mais que son Altesse ny revienne pas. 11 n'ajouta rien de plus, et je m'esquivai en baissant la tête et le remerciant, dans mon cœur, de sa discrétion. J'ai jugé depuis que ces maudites femmes s'étoient tant moqué[es] de sa crédulité qu'elles lui en avoient fait honte. Quoi qu'il en soit, c'étoit un bon homme, quoique Piémontois, et je ne pense jamais à lui sans un mouvement de reconnoissance : car l'histoire étoit si plaisante que, par Me seul désir de faire rire, tout autre à sa place ne m'eût pas épargné. Cette aventure, sans avoir les suites que j'en pouvois craindre, me guérit du bizarre goût ^qui la produisit.
Mon séjour chez Mad^ de Vercellis m'avoit valu quelques connoissances^ que j'entretenois dans l'espoir qu'elles pourroient m'être utiles. J'allois voir quelquefois, entre autres, un Abbé Savoyard, appelé M. Gaime, Précepteur des enfans de M. le Comte de Mellarède. Il étoit jeune encore et peu répandu, mais plein de bon sens, de probité, de lumières, et l'un des hommes les plus estimables que j'aye jamais connus. Il ne me fut d'aucune ressource pour l'objet qui m'attiroit chez lui ; il n'avoit pas assez de crédit pour me placer. Mais je trouvai près de lui des avantages plus précieux, qui m'ont profité tout le reste de ma vie : les leçons de la saine morale et les maximes de la droite raison.
1 le désir.
2 que favois pris.
LES CONFESSIONS
Dans l'ordre successif de mes goûts et de mes idées, j'avois toujours été trop haut ou trop bas: Achille ou Thersite, tantôt Héros, tantôt vaurien, jamais homme. M. Gaime prit le généreux soin de me mettre à ma place et de me montrer à moi-même, sans m'épargner ni me décourager. Il me parla [ii6] très-honorablement de mon naturel et de mes talens ; mais il ajouta qu'il en voyoit naître les obstacles qui m'empêcheroient d'en tirer parti, de sorte qu'ils dévoient selon lui me servir, non de degrés pour m'élever à la fortune, mais de ressources pour m'en passer. Il me fit un tableau vrai de la vie humaine ; il me montra comment, contrarié ^par les adversités et par la misère, l'homme sage peut toujours tendre au bonheur et courir au plus près du vent pour y parvenir; comment il n'y a point de vrai bonheur sans sagesse, et comment la sagesse est de tous les états.
Il amortit beaucoup mon admiration pour la grandeur, en me faisant voir que ceux qui dominoient les autres n'étoient ni plus sages ni plus heureux qu'eux. Il me dit une chose qui m'est souvent revenue dans la mémoire : c'est que si chaque homme pouvoit lire dans les cœurs des autres et choisir entre leurs états, il y auroit beaucoup plus de gens qui voudroient descendre que de ceux qui voudroient monter. Cette réflexion, dont la vérité frappe et qui n'a rien d'outré, m'a été d'un grand usage dans le cours de ma vie pour me faire tenir à ma place paisiblement. Il me donna les premières vraies idées de l'honnête, que mon génie ampoulé n'avoit saisi que dans ses excès. Il me fit sentir que
^ par la force des choses.