LIVRE III
l'enthousiasme des vertus sublimes étoit de peu d'usage dans la société ; qu'en s'élançant trop haut on étoit sujet à retomber; que la continuité des petits devoirs toujours remplis ne demandoit pas moins de force que les actions héroïques ; qu'on en tiroit meilleur parti pour l'honneur et pour le bonheur, et qu'il valoit infiniment mieux avoir toujours l'estime des hommes que quelquefois leur admiration.
Pour établir les devoirs de l'homme, il falloit bien remonter à leur principe. D'ailleurs le pas que je venois de faire et dont mon état présent étoit la suite nous conduisoit à parler de religion. Mes lecteurs ont déjà compris que l'honnête M. Gaime est l'original du Vicaire Savoyard. Seulement, la prudence l'obligeant à parler avec plus de réserve, il s'expliqua moins ouvertement sur certains points; mais au reste ses maximes, ses sentimens furent les mêmes, et jusqu'au conseil de m'en retourner [117] dans ma patrie, tout fut comme je l'ai rendu depuis au public. Ainsi, sans m'étendre sur des entretiens dont chacun peut voir la substance, je dirai seulement que ces leçons si sages, mais d'abord sans effet, furent dans mon cœur un germe de probité et de religion qui ne s'y est point étouffé, et qui n'attendoit qu'une heureuse culture pour fructifier.
Quoique alors ma conversion à la vertu fût peu solide, j'avois le cœur touché. Loin de m'ennuyer de ses entretiens, j'}^ pris goût à cause de leur clarté, de leur simplicité, et surtout de la bienveillance et de la douceur dont ils étoient pleins. J'ai l'ame aimante et je me suis toujours attaché à ceux qui ont paru s'intéresser à moi. Je m'afifectionnois à M. Gaime ; j'étois, pour ainsi dire, son second disciple, plus attentif, plus docile que
LES CONFESSIONS
le premier, et cela me fit, pour le moment même, l'inestimable bien de me détourner de la pente au vice où m'entraînoit mon oisiveté.
Un jour que je ne pensois à rien moins, on vint me chercher de la part du Comte de la Roque. A force d'y aller et de ne pouvoir lui parler, je m'étois ennuyé, je n'y allois plus ; je crus qu'il m'avoit oublié^ ou qu'il lui étoit resté de mauvaises impressions de moi. Je me trompois : il avoit remarqué plus d'une fois le plaisir avec lequel je me rendois à mon devoir auprès de sa tante ; il le lui avoit même dit, et il m'en reparla, quand moi-même je n'y pensois plus. Il me reçut bien, me dit que, sans m'amuser de promesses inutiles, il avoit cherché à me placer; qu'il avoit réussi, qu'il me mettoit en chemin de devenir un honnête homme, que c'étoit à moi de faire le reste; que la maison où il me faisoit entrer étoit puissante et considérée, que je n'avois pas besoin d'autres protecteurs pour parvenir, et que, quoique traité d'abord comme simple domestique, je pouvois être sûr que, si l'on me jugeoit par mes sentimens et par ma conduite au-dessus de cet état, on avoit rintention de ne m^'y pas laisser.
Le commencement de son discours m^avoit donné de brillantes espérances, que la fin démentit cruellement. Quoi, toujours laquais? me dis-je en moi-même avec un serrement de cœur que l'espérance guérit bientôt. Il me mena chez M. le Comte Solar de Gouvon, premier Ecuyer de la Reine. L'air de dignité de ce respectable vieillard me rendit plus touchante l'affabilité de son accueil. Il [ii8] m'interrogea avec intérêt et je lui répondis avec vérité. Il dit au Comte de la Roque que j'avois une physionomie agréable et qui promettoit de