LIVRE III
Tesprit; qu'il lui paroissoit qu'en effet je n'en manquois pas, mais que ce n'étoit pas tout, et qu'il falloit voir le reste. Puis, se tournant vers moi : Mon enfant, me dit-il, en toutes [choses] les commencemens sont difficiles ; les vôtres ne le seront pourtant pas beaucoup. Soyez sage, et tâchez de plaire ici à tout le monde ; voilà votre unique emploi. Du reste, ayez bon courage : on veut prendre soin de vous. Tout de suite il passa chez la Marquise de Breil, sa bru, et me présenta à elle, puis à l'Abbé de Gouvon, son fils. Ce début me parut de bon augure. Je connoissois déjà suffisamment les usages pour savoir qu'on ne fait pas tant de façon à la réception d'un laquais. En effet on ne me traita pas comme tel ; j^'eus la table de l'office ; on ne me donna point d'habit de livrée, et sur ce que le Comte de Favria, jeune étourdi, me voulut faire monter derrière son carrosse, son grand père défendit que je montasse derrière aucun carrosse et que je suivisse personne hors de la maison. Cependant je servois à table et je faisois à peu près au dedans le service d'un laquais, mais je le faisois en quelque façon librement, sans être attaché nommément à personne. Hors quelques lettres qu'on me faisoit écrire et des images que le Comte de Favria me faisoit découper, j'étois presque le maître de tout mon temps dans la journée. Cette épreuve, dont je ne m'apercevois pas, étoit assurément très-dangereuse ; elle n'étoit même pas fort humaine, car cette grande oisiveté pouvoit me faire contracter des vices que je n'aurois peut-être pas eus sans cela.
Mais c'est ce qui très-heureusement n'arriva point. Les leçons de M. Gaime avoient fait une vive impression sur mon cœur, et j'y pris un si grand goût que je
LES CONFESSIONS
m'échappois quelquefois pour aller les entendre encore. Je crois que ceux qui me voyoient sortir ainsi furtivement ne devinoient guère où j'allois. Il ne se peut rien de plus sensé que les avis qu'il me donna sur ma conduite. Mes commencemens furent admirables : j'étois d'une attention, d'une assiduité, d'un zèle qui charmoient tout le monde. L'Abbé Gaime m'avertit sagement de modérer cette première ferveur, de peur [119] qu'elle ne vînt dans la suite à se relâcher, et qu'on ne remarquât trop cette différence, quand on seroit accoutumé à mes premiers soins. Votre début, me dit-il, sera la règle de ce qu'on exigera de vous. Tâchez de vous ménager de quoi faire toujours davantage, mais gardez-vous de faire jamais moins.
^ Comme on ne m'avoit point interrogé sur mes petits talens, et qu'on ne m^en supposoit que ceux que m'avoit donné[s] la nature, il ne paroissoii pas qu'on songeât à tirer parti de moi. Outre cela des affaires vinrent à la traverse et je fus à peu près oublié. Le Marquis de Breil, fils du Comte de Gouvon, étoit alors Ambassadeur à Vienne. Il survint des mouvemens à la Cour qui se firent sentir dans la famille. On y fut durant quelques semaines dans une agitation qui n'eût guères permis de songer à moi, quand on auroit eu en ma faveur tous les beaux projets sur lesquels j'avois un peu trop compté. Cependant jusque-là je m'étois peu relâché, je n'avois pas donné le moindre sujet de plainte, et l'inattention qu'on avoit pour moi ne venoit sûrement pas de ma faute. Une chose me fit du bien et du mal, en
1 plus dans la suite.
2 Cependant des affaires vinrent à la traverse, et je fus un peu oublié.