‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 76 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Pour concevoir jusqu'où dans ce moment alloit mon délire, il faudroit connoître à quel point mon cœur est sujet à s'échauffer sur les moindres choses, et avec quelle force il se plonge dans l'objet qui l'attire, quelque vain que soit quelquefois cet objet. Les plans les plus bizarres, les plus enfantins, les plus foux, viennent caresser mon idée favorite et me montrer de la vraisemblance à m'y livrer. Croiroit-on qu'à près de dix-neuf^ ans on puisse fonder sur une fiole vide la subsistance du reste de ses jours ? Or écoutez.

L'Abbé de Gouvon m'avoit fait présent, il y avoit quelques semaines, d'une petite fontaine de Héron fort jolie, et dont j'étois transporté. A force de faire jouer cette fontaine et de parler de notre voyage, nous pensâmes, Bâcle et moi, que run[e] pourroit bien servir à l'autre et le prolonger. Qu'y avoit-il dans le monde de si curieux qu'une fontaine de Héron? Ce principe fut le solide fondement sur lequel nous élevâmes notre fortune. Nous devions à chaque Village assembler les paysans autour de notre fontaine, et là, les repas et la bonne chère dévoient nous tomber avec d'autant plus d'abondance, que nous étions persuadés l'un et l'autre que les vivres ne coûtent rien à ceux qui les recueillent. Nous n'imaginions par tout que festins et noces, sans rien débourser que le vent de nos poumons et l'eau de notre fontaine. Sûrs qu'elle pouvoit nous défrayer en Savoye, en Piémont, en France, et par tout le monde, nous faisions des projets [127] de voyages qui ne finissoient point, et nous dirigions d'abord notre course au Nord, plustôt pour

1 Jean-Jacques n'avait pas encore dix-sept ans à son départ de Turin (printemps 1729,)

LES CONFESSIONS

avoir le plaisir de passer les Alpes que par la nécessité supposée de nous arrêter quelque part.

Telles furent les sages idées sur lesquelles je me mis en campagne, abandonnant sans regret mon protecteur, mon Précepteur, mes études, mes espérances et Tattente d'une fortune presque assurée, pour commencer, sous les plus extravagans auspices, le train d'un vrai vagabond. Adieu la capitale, adieu la Cour, l'ambition, la vanité, les amours, les belles, et toutes les brillantes aventures dont l'espoir m'avoit amené. Je pars avec mon ami Bâcle et ma fontaine de Héron, la bourse légèrement garnie, mais le cœur saturé de joie, et ne songeant qu'à jouir de cette ambulante félicité à laquelle j'avois tout d'un coup borné mes projets.

Je fis ce voyage presque aussi agréablement que je m'y étois attendu, mais non pas tout-à-fait de la même manière, car bien que notre fontaine amusât quelques momens dans les cabarets les hôtesses et leurs servantes, il n'en falloit pas moins payer en sortant : mais cela ne nous troubloit guère, et nous ne songions à tirer parti tout de bon de cette ressource que quand l'argent viendroit à nous manquer. Un accident nous en évita la peine ; la fontaine se cassa près de Bramant^, et il en étoit temps, car nous sentions, sans oser nous le dire, qu'elle commençoit à nous ennuyer. Ce malheur nous rendit plus gais qu'auparavant, et nous rîmes beaucoup de notre étourderie d'avoir oublié que nos souliers et nos habits s'useroient, ou d'avoir cru les renouveler avec le jeu de notre fontaine,

1 Bramans, Savoie, arrondissement de Saint-Jean-de-Maurienne, canton de Lanslebourg.

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