LIVRE III
Nous continuâmes notre voyage aussi alégrement que nous Pavions commencé, mais filant un peu plus droit vers le terme, où notre bourse tarissante nous faisoit une nécessité d'arriver.
A Chambéri je devins pensif, non sur la sottise que je venois de faire, — jamais homme ne prit si tôt ni si bien son parti que moi sur le passé, — mais sur Taccueil qui m'attendoit chez Mad^ de Warens, car j'envisageois exactement sa maison comme ma maison paternelle. Je lui avois écrit mon entrée chez le Comte de Gouvon ; elle savoit sur quel pied j'y étois, et, en m'en félicitant, elle m'avoit donné des avis trèssages sur la manière dont je devois correspondre [128] aux bontés qu'on avoit pour moi, et qui lui faisoient regarder ma fortune comme assurée, si je ne la détruisois pas par ma faute. Qu'alloit-elle dire en me voyant arriver? Il ne me vint pas même à l'esprit qu'elle pût me fermer sa porte, mais je craignois le chagrin que j'allois lui donner ; je craignois ses reproches, plus amers pour moi que la misère. Je résolus de tout endurer, de tout faire pour l'apaiser. Je ne voyois plus dans tout l'univers qu'elle seule : vivre dans sa disgrâce étoit pour moi une chose qui ne se pouvoit pas. Ce qui m'inquiétoit le plus étoit mon compagnon de voyage, dont je ne voulois pas lui donner le surcroît, et dont je craignois de ne pouvoir me débarrasser aisément. Je préparai cette séparation en vivant assez froidement avec lui la dernière journée. Le drôle me comprit; il ne manquoit pas d'esprit. Je crus qu'il s'affecteroit de mon inconstance ; j'avois tort; mon ami Bâcle ne s'affectoit de rien. A peine, en entrant à Annecy, avions-nous mis les pieds dans la
LES CONFESSIONS
Ville qu'il me dit : te voilà chez toi, m'embrassa, me dit adieu, fit une pirouette et disparut. Je n'ai jamais plus entendu parler de lui. Notre connoissance et notre amitié durèrent en tout environ six semaines, mais ses suites dureront autant que moi.
Que le cœur me battit en approchant de la maison de Mad^ de Warens! Mes jambes trembloient sous moi, mes yeux se couvroient d'un voile, je ne voyois rien, je n'entendois rien, je n'aurois reconnu personne; je fus contraint de m'arrêter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens. Etoit-ce la crainte de ne pas obtenir l'assistance dont j'avois besoin qui me troubloit à ce point ? Non, non ; je le dis hautement et avec autant de vérité que de fierté, jamais il n'appartint ni à l'intérêt ni à l'indigence de m'épanouir ou de me serrer le cœur. Dans le cours d'une vie inégale, et souvent sans asile et sans pain, j'ai toujours vu du même œil l'opulence et la misère. Au besoin, j'aurois pu mendier ou voler comme un autre, mais non pas me troubler pour en être réduit là. Peu d'hommes ont tant gémi que moi, peu ont autant versé de pleurs dans leur vie; mais jamais la pauvreté ni la crainte d'y tomber ne m'a fait répandre une larme ni pousser un soupir. Mon ame, à l'épreuve [129] de la fortune, n'a connu de vrais biens et de vrais maux que ceux qui ne dépendent pas d'elle, et c'est quand rien ne m'a manqué pour le nécessaire que je me suis senti le plus malheureux des mortels.
A peine parus-je aux yeux de Mad^ de Warens que son air me rassura. Je tressaillis au premier son de sa voix : je me précipite à ses pieds, je colle ma bouche sur une de ses mains, dans les transports de la plus