LIVRE III
pure joie. Pour elle, j'ignore si elle avoit su de mes nouvelles, mais je vis peu de surprise sur son visage et je n'y vis aucun chagrin. Pauvre petit, me dit-elle d'un ton caressant, te revoilà donc? Je savois bien que tu étois trop jeune pour ce voyage; je suis bien aise, au moins, qu'il n'ait pas aussi mal tourné que j'avois craint. Ensuite elle me fit conter mon histoire, qui ne fut pas longue et que je lui fis très-fidellement, en supprimant ^néanmoins quelques articles, mais du reste sans m'épargner et sans m'excuser.
Il fut question de mon gîte. Elle consulta sa femme de chambre, moins, je crois, pour avoir son avis, dont elle ne se soucioit guères, que pour capter son approbation. Je n'osois respirer durant ce colloque; mais, quand j'entendis que je coucherois dans la maison, j'eus peine à me contenir, et je vis porter mon petit paquet dans la chambre qui m'étoit destinée, à peu près comme Preux vit remiser sa chaise chez Mad*^ de Wolmar, J'eus, pour surcroît, le plaisir d'apprendre que cette faveur ne seroit point passagère, et, dans un moment où l'on me croyoit attentif à tout ^ autre chose, j'entendis ces mots : On dira ce qu'on voudra, mais puisque la providence me le renvoie, je suis déterminée à ne plus l'abandonner.
Me voilà donc enfin établi chez Mad^ de Warens. Cet établissement ne fut ^pourtant pas celui dont je date les jours heureux de ma vie, mais il servit à le préparer. Quoique cette sensibilité de cœur qui nous fait jouir de nous soit l'ouvrage de la nature et peut-être
1 il est v[rai],
2 Ms. : toute.
3 pas pourtant.
LES CONFESSIONS
un produit de Torganisation, elle a besoin de situations ^ui la développent. Sans ces causes occasionnelles, un^ homme sensible ne sentiroit jamais rien et mourroit sans avoir connu tout son être. Tel, à peu près, j'avois été jusqu'alors et tel j'aurois toujours été, je le pense, si je n'avois jamais connu Mad^ de Warens, ou si, même l'ayant connue, je n'avois pas vécu assez long-temps auprès d'elle pour contracter la douce habitude des sentimens affectueux qu'elle m'inspiroit. J'oserai le dire, qui ne sent que l'amour ne sent pas ce qu'il y a de plus doux dans la vie. Je connois un autre sentiment, moins vif peut-être, mais plus délicieux mille fois, qui quelquefois est joint à l'amour et qui souvent en est séparé. Ce sentiment n'est pas non plus l'amitié seule; il est plus voluptueux, plus tendre: je n'imagine pas qu'il puisse agir pour une personne du même sexe ; du moins je fus ami si jamais homme le fut au monde, et je ne l'éprouvai jamais près d'aucun de mes amis. Ceci n'est pas clair, mais peut-être le deviendra-t-il dans la suite: les [i3o] sentimens ne se décrivent bien que par leurs effets.
La manière dont son ménage étoit monté étoit précisément celle que j'aurois choisi[e] pour moi-même ; on peut croire que j'en profitois chez elle avec plaisir. On ne trouvoit pas chez Mad^ de Warens la magnificence que j'avois vue à Turin, mais on y trouvoit ce qu'à Turin, ni ailleurs, je n'ai jamais vu joint à la magnificence: de la propreté, de la décence et une abondance patriarcale que la lésine du faste ne connut jamais. Elle avoit peu de vaisselle d'argent, point de porcelaine, jamais
1 Ms. : cet. — L'erreur est manifeste, et il y a « un » dans le ms. Moultou.