‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 79 sur 125 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

de gibier dans sa cuisine, ni de vins étrangers dans sa cave ; mais l'une et l'autre étoient garnies au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence elle donnoit d'excellent café. Quiconque venoit la voir étoit invité à dîner avec elle ou chez elle, et jamais ouvrier, ni messager ni passant, n'en sortoit sans manger ou boire.

Son domestique étoit composé d'une cuisinière, d'une femme de chambre Fribourgeoise, assez jolie, appelée Merceret, et d'un valet de son pays, appelé Claude Anet ^, dont il sera question dans la suite; elle joignoit à cela deux porteurs de louage quand elle alloit en visite, ce qu'elle faisoit rarement ^. Voilà bien des choses pour deux mille francs de rente ; cependant son petit revenu, bien ménagé, eût pu suffire à tout cela dans un pays où la terre est très-fertile et l'argent très-rare; *par malheur l'économie ne fut jamais sa vertu favorite : elle s'endettoit, mais elle payoit; l'argent faisoit la navette, et tout alloit.

Elle habitoit une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle pièce de reste, dont elle fit sa chambre de parade et qui fut précisément celle où l'on m'établit. Cette chambre étoit au-dessus du passage dont j'ai parlé, où se fit notre première entrevue, et, au delà du ruisseau et du jardin, elle donnoit sur la campagne. Cet aspect n'étoit pas pour le jeune habi-

1 Le i8 décembre 1726, un maître menuisier établi à Annecy avait pris chez lui comme apprenti, « pour le temps et terme de deux années et demy, » Claude Anet, « demeurant en la présente ville depuis le mois d'août. » (J. Serand, Revue savoisienne, 1900, p. 245, 246.) Si le futur valet herboriste est allé jusqu'au bout de cet apprentissage, il n'a pu entrer chez M"* de Warens qu'en juin 1729.

2 II est aussi question plus loin (p. 186) d'un jardinier.

3 mais l'économie.

LES CONFESSIONS

tant une chose indifférente. G'étoit, depuis Bossey, la première fois que j'avois eu du vert devant mes fenêtres : toujours masqué par des murs, je n'avois vu que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce ! elle augmenta beaucoup mes dispositions à l'attendrissement. [i3i] Je faisois de ce charmant paysage encore un des bienfaits de ma charmante patronne; il me sembloit qu'elle l'avoit mis là tout exprès pour moi : je la voyois par tout entre les fleurs et la verdure; je m'y plaçois plus paisiblement auprès d'elle; j'étois comme si mon cœur, jusqu'alors comprimé, se fût trouvé plus au large dans cet espace, et mes soupirs s'exhaloient plus librement au travers de tout cela.

Dès le premier jour, la familiarité la plus douce ou plustôt l'habitude de cette familiarité s'établit entre nous, au même degré où elle a continué tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom, Maman fut le sien, et toujours nous demeurâmes Petit et Maman^ même quand le nombre des années en eut presque effacé la différence entre elle et moi. Je trouve que ces deux noms rendent à merveilles l'idée de notre ton, la simplicité de nos manières, et surtout la relation de nos cœurs. Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien; et si les sens entroient dans mon attachement pour elle, ce n'étoit pas pour en changer la nature, mais seulement pour le rendre plus exquis, pour m'enivrer du charme d'avoir une Maman jeune et jolie, qu'il m'étoit délicieux de caresser; je dis caresser, au pied de la lettre, car jamais elle n'imagina de m'épargner les baisers, ni les plus tendres caresses, et jamais il n'entra

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