‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 80 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

dans mon cœur d'en abuser. On dira qu'à la fin nous avons pourtant eu des relations d'une autre espèce : j'en conviens, mais il faut attendre et ^ne pas se presser de juger. Je ne saurois tout dire à la fois.

Le coup d'œil de notre première entrevue fut le seul moment vraiment passionné qu'elle m'ait jamais ^fait sentir; encore ce moment fut-il l'ouvrage de la surprise. Mes regards indiscrets n'alloient jamais furetant sous son mouchoir, quoiqu'un certain embonpoint, quelquefois mal caché dans cette place, eût bien pu les y attirer. Je n'avois ni transports ni désirs auprès d'elle; j'étois dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurois ainsi passé ma vie et l'éternité même, sans connoître un instant l'ennui. Elle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un tourment du devoir de 'l'entretenir. Nos tête à tête* étoient moins des entretiens qu'un babil intarissable, qui pour finir avoit besoin d'être interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il falloit plustôt m'en faire une de me taire. A force de méditer ses projets, elle tomboit souvent dans la rêverie. [i32] Hé bien je la laissois rêver, je me taisois, je la contemplois, je m'attendrissois, et j'étois le plus heureux des hommes. J'avois encore un tic bien singulier; sans prétendre, sans songer même aux faveurs du tête à tête, je le recherchois et je le goûtois avec une passion qui dégénéroit en fureur quand des importuns venoient le troubler. Si tôt que

* suspendre ses jugemens.

2 inspiré.

- parler.

* Voy. p. io6, n.

LES CONFESSIONS

quelqu'un arrivoit, homme ou femme, il n'importoit pas, je sortois en murmurant, ne pouvant souffrir de rester en tiers auprès d'elle; j'allois compter les minutes dans son antichambre, maudissant mille fois à chacune ces éternels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu'ils avoient tant à dire, parce que j'avois à dire encore plus.

Je ne sentois toute la force de mon attachement pour elle que quand je ne la voyois pas. Quand je la voyois, je n'étois que content; mais mon inquiétude en son absence alloit jusqu'au point d'être douloureuse. J'étois toujours en crainte qu'on ne lui parlât, qu'on ne la dégoûtât de moi, qu'il n'y eût quelque chose de fait ou de dit qui nous séparât. Le besoin de vivre avec elle me donnoit des élans de cœur qui souvent alloient jusqu'aux larmes. Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle étoit à Vêpres, j'allai me promener aux environs de la Ville, le cœur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle. J'avois assez de sens pour voir que, quant à présent, cela n'étoit pas possible, et qu'un bonheur que je goûtois si bien seroit court. Cela jetoit sur ma rêverie une tristesse qui n'étoit pourtant pas sombre, et qu'un ^ espoir flatteur tempéroit. Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, la beauté du jour, le chant des oiseaux, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçois en idée notre commune demeure, tout cela frappoit tellement mon cœur d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis

^ flatteur espoir.

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