‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 8 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Leurs amours avoient commencé presque avec leur vie. Dès l'âge de huit à neuf ans, ils se promenoient ensemble tous les soirs sur la Treille*; à dix ans, ils ne pouvoient plus se quitter. La sympathie, Taccord des ames ne fit que confirmer en eux les sentimens^ qu'avoit produit[s] l'habitude. Tous deux, nés tendres et sensibles, n'attendoient que le moment de trouver ailleurs le goût ^qui les dominoit, ou plustôt ce moment les attendoit eux-mêmes, et chacun d'eux jeta son cœur dans le premier qui s'ouvrit pour le recevoir. Le sort contrarioit leur passion. Le jeune amant, ne pouvant obtenir sa maîtresse, se consumoit de douleur; elle lui conseilla de voyager pour l'oublier.

Il voyagea sans fruit et revint plus amoureux que jamais : il retrouva celle qu'il aimoit tendre et fidelle. Après cette épreuve il ne restoit qu'à s'aimer toute la [14] vie; ils le jurèrent et l'amour récompensa leur constance. Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d'une des sœurs de mon père; mais elle ne consentit à épouser le frère qu'à condition que son frère épouseroit la sœur. Les deux mariages se firent le même jour; ainsi mon oncle étoit le mari de ma tante, et leurs enfans furent doublement mes cousins germains.

Après les mariages il fallut se séparer encore. Mon oncle Bernard étoit Ingénieur; il alla servir dans l'Empire et en Hongrie sous le Prince Eugène : il se distingua au siège et à la bataille de Belgrade, et revint à la paix dans sa patrie travailler aux fortifications. Mon père, après la naissance de mon frère unique, partit

* Nom d'une promenade ^ publique.

1 le sentiment. Schini.

2 qu'ils avoient.

^ de Genève.

LES CONFESSIONS

pour Constantinople, où il devint Horloger du SéraiL Durant son absence, la beauté de ma mère, son esprit^ ses talens*, lui attirèrent des hommages. M. de la Closure, Résident de France, fut des plus ardens à lui en offrir. Il falloit que sa passion fût vive, puisqu'au bout de quarante^ ans je l'ai vu s'attendrir et pleurer en me parlant d'elle. Ma mère avoit plus que de la vertu pour s'en défendre; elle aimoit tendrement son époux; elle le pressa de revenir; il revint et ne vécut qu'une [i5] année avec elle. Je fus le^ fruit de ce retour, mais je coûtai la vie à la meilleure des mères, et ma naissance fut le premier de mes malheurs.

Ainsi mon père perdit la moitié de son être. Il ne s'en consola jamais. Il passa le reste de sa vie à la

* On pourra juger de ceux qu'elle avoit pour la poésie par les vers que je vais rapporter. Elle se promenoit souvent avec ma tante Bernard, menant chacune l'enfant qu'elle avoit eu avant le départ de leurs maris. Ces deux enfans leur donnèrent occasion de réciter à leurs amies cette espèce d'énigme, de la façon de ma mère :

Ces deux Messieurs, qui sont absens, N?ous sont chers de bien des manières:

Ce sont nos amis, nos amans, Ce sont nos maris et nos frères.

Et les pères de ces enfans^.

1 «Trente» dans la dernière rédaction (ms. Moultou). Rousseau aurait dû dire « vingt-cinq», puisqu'il fut reçu par M. de la Closure en juillet 1787, «le plus gracieusement et le plus familièrement du monde» {Œuvres, t. X, p. 18). Il lui fit encore d'autres visites, si l'on doit prendre à la lettre ce qu'il écrit au livre V des Confessions (t. VIII, p. i53). Mais en racontant son voyage de Venise à Paris (1744), il s'exprime ainsi (ibid.,p. 229; livre VII): «A Sion, M. de Chaignon, chargé des affaires de France, me fit mille amitiés : à Genève, M. de la Closure m'en fit autant.» Ce dernier n'était plus résident depuis 1739, et Jean- Jacques n'a pu rencontrer son successeur, M. de Champeaux, qui fut absent de janvier 1744 à mai 1747. Peut-être a-t-il vu l'abbé Arnaud, aumônier du résident, avec lequel il avait été en rapport quelques années auparavant {Œuvres, t. X, p. 21, 29, 3i).

2 triste.

3 Sur cette note, voy. p. 4-5, n. 6.

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