‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 81 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

comme en extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureux séjour où ^ce même cœur, possédant toute la félicité qui pouvoit lui plaire, la goûtoit dans des ravissemens inexprimables, sans penser même à la volupté des sens. Je ne me souviens pas de m'être jamais élancé dans l'avenir avec plus de force et d'illusion que je fis alors, et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, c'est d'y avoir vu des objets que j'ai retrouvés, quand elle s'est réalisée ^, tels exactement que je les avois imaginés alors. [i33] Si jamais rêve d'un homme éveillé eut l'air d'une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai été déçu que dans sa durée imaginaire; car les jours, les ans et la vie entière s'ypassoient dans une ^tranquillité délicieuse, au lieu qu'en effet tout cela n'a duré qu'un moment. Hélas ! mon plus constant bonheur fut en songe! son accomplissement fut presque à l'instant suivi du réveil.

Si j'entrois dans le détail de toutes les folies que le souvenir de cette chère Maman me faisoit faire quand je n'étois plus sous ses yeux, je ne finirois pas. Combien de fois j'ai baisé mon lit, en songeant qu'elle y avoit couché, mes rideaux, tous les meubles de la chambre, en songeant qu'ils étoient à elle, que sa belle main les avoit touchés, le plancher même, sur lequel je me prosternois, en songeant qu'elle^ y avoit mar-

1 mon cœur.

2 Confessions, livre VI. Œuvres, t. VIII, p. 175. — D'après une conversation rapportée par Bernardin de Saint-Pierre (édit. citée, p. io3, 104), Jean-Jacques aurait eu une autre « vision prophétique » vers l'âge de quatorze ans, aux environs de Genève.

3 délicieuse tranquillité.

* Ms. : il. — Ce pronom a été ensuite biffé et remplacé par «elle», au crayon.

LES CONFESSIONS

ché ! Quelquefois même, elle préseme, il m'échappoit des extravagances que le plus violent amour sembloit seul pouvoir inspirer. Un jour étant à table, au moment qu'elle avoit mis un morceau dans sa bouche, je m'écrie que j'y vois un cheveu : elle rejette à l'instant le morceau de son assiette; je m'en saisis avidement et l'avale. En un mot, de moi à l'amant le plus passionné, il n'y avoit qu'une différence unique, mais essentielle, et qui rend mon état presque inconcevable à la raison.

J'étois revenu d'Italie, non pas tout-à-fait comme j'y étois allé, mais comme ^jamais peut-être jeune homme de mon âge n'en est revenu. J'en avois rapporté non ma virginité, mais mon pucelage. J'avois senti le progrès des ans; mon tempérament s'étoit enfin déclaré, et sa première éruption, très-involontaire, me donna des alarmes sur ma santé qui prouvent mieux que toute autre chose l'innocence des mœurs dans laquelle j'avois vécu jusqu'alors. Bientôt rassuré, j'appris ce dangereux supplément qui trompe la nature, et qui ne sauve aux jeunes gens de plus grands désordres qu'aux dépens de leur santé, de leur vigueur et quelquefois de leur vie. Ce vice, que la honte et la paresse trouvent si commode, a de plus un grand attrait pour les imaginations vives; c'est de disposer, pour ainsi dire, à leur gré de tout le sexe, et de faire servir à leurs plai-sirs la beauté qui les tente, sans avoir besoin d'obtenir son aveu. Séduit par ce funeste avantage, je travaillois à détruire la bonne constitution que m'avoit [i34] donné[e] la nature et qui jusqu'alors avoit eu le temps de se bien former. Qu'on ajoute à cette dispo-

' peut-être jamais.

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