LIVRE III
sition le local de ma situation présente : logé chez une jolie femme, portant son image empreinte au fond de mon cœur, la voyant toute la journée, le soir entouré d'objets qui me la rappellent, couchant dans un lit où je sais qu'elle a couché. Quelle situation! Tel lecteur qui se la représente me regarde déjà comme à demimort. Tout au contraire, ce qui devoit me perdre fut précisément ce qui me sauva, du moins pour un temps. Enivré du charme de vivre auprès d'elle, du désir ardent d'y passer mes jours, absente ou présente, je voyois toujours en elle une tendre mère, une sœur chérie, une délicieuse amie, et rien de plus. Je la voyois toujours ainsi, toujours la même, et ne voyois jamais qu'elle. Son image, incessamment présente à mon cœur, n'y laissoit place à nulle autre. Elle étoit pour moi la seule femme qui fût au monde, et l'extrême douceur du sentiment qu'elle m'inspiroit, ne laissant pas à mes sens le temps de s'éveiller, me garantissoit et d'elle et de tout son sexe. En un mot, j'étois sage parce que je l'aimois. Sur tous ces effets, que je rends mal, dise qui pourra de quelle espèce étoit mon attachement pour elle. Quant à moi, tout ce que je puis dire est que, s'il paroît déjà fort extraordinaire, dans la suite il le paroîtra beaucoup plus.
Je passois mon temps le plus agréablement du monde, occupé aux choses qui me plaisoient le moins. Tantôt c'étoient des projets qui ne finissoient pas à rédiger, tantôt des mémoires à mettre au net, tantôt des recettes à transcrire, des ordonnances à ^donner au tiers et
^ toujours présente.
2 prescrire.
l58 LES CONFESSIONS
au quart; c'étoi[en]t des herbes à trier, des drogues à piler, le feu d'un alambic à ménager. Tout à travers de tout cela venoient des foules de passans, de mendians, de Quêteurs, de visites de toute espèce. Il falloit entretenir à la fois un invalide, un Chanoine, une belle Dame, et un frère lai. Jepestois entre mes dents, je jurois, je donnois au Diable toute cette maudite cohue. Pour elle, qui prenoit tout en gaieté, mes fureurs la faisoient rire aux larmes, et ce qui la faisoit rire encore plus étoit de me voir d'autant plus furieux que je ne pouvois moi-même m'empêcher de rire. Ces petits intervalles où j'avois le plaisir de gronder étoient charmans, et, s'il survenoit un nouvel importun durant la querelle, elle en savoit encore tirer parti pour l'amusement en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant par intervalles des coups [i35] d'œil pour lesquels je l'aurois volontiers battue. Elle avoit peine à s'empêcher d'éclater en me voyant, contraint et retenu par la bienséance, lui faire en secret des yeux de possédé, tandis qu'au fond de mon cœur, et même en dépit de moi, je trouvois tout cela très-comique.
Tout cela, sans me plaire en soi, m'amusoit, parce qu'il faisoit partie d'une manière d'être qui m'étoit charmante. Rien de ce qui se faisoit autour de moi, rien de ce qu'on me faisoit faire n'étoit selon mon goût, mais tout étoit selon mon cœur. Je crois que je serois parvenu à aimer la médecine, si mon premier dégoût pour elle n'eût fourni des scènes folâtres qui nous égayoient sans cesse, et c'est peut-être la première fois que cet art a produit un tel effet. Je prétendois connoître à l'odeur un livre de médecine, et ce qu'il y a de plaisant est que je m'y trompois rarement.