LIVRE III
Elle me faisoit goûter des plus détestables drogues; j'avois beau fuir ou vouloir me défendre : malgré ma résistance et mes horribles grimaces, quand je voyois ^ ses jolis doigts barbouillés s'approcher de ma bouche, il falloit finir par l'ouvrir et sucer. Quand tout son petit ménage étoit rassemblé dans la même chambre, à nous entendre courir et crier au milieu des éclats de rire, on eût cru qu'on y jouoit quelque farce, et non pas qu'on y faisoit du baume ou de l'opiat.
Mon temps ne se passoit pas absolument tout entier à ces polissonneries. J'avois trouvé dans ma chambre quelques livres, le Spectateur^, les Devoirs de l'homme et du Citoyen^, la Henriade * : quoique je n'eusse plus mon ancienne fureui; de lecture, je lisois un peu de tout cela. Le Spectateur surtout me plaisoit beaucoup et me fit du bien. M. l'Abbé de Gouvon m'avoit appris à lire moins avidement et avec plus de réflexion : la lecture me profitoit mieux; je m'accoutumois à réfléchir sur l'élocution, sur les constructions élégantes; je m'exerçois à discerner le François pur de mes idiotismes provinciaux. Par exemple, je fus corrigé d'une faute que je faisois avec tous nos Genevois, par ces deux vers de la Henriade ^ :
Soit qu'un ancien respect pour le sang de leurs maîtres Parlât encor pour lui dans le cœur de ces traîtres.
ï approcher.
- La traduction française du Spectator d'Addison, Steele et autres avait eu déjà plusieurs éditions : Amsterdam, 1716-1718, 3 vol. in-12; 1719-1726, 6 vol. in-12 ; Paris, 1716-1726, 6 vol. in-12 ; etc.
Par Samuel Pufendorf. Trad. du latin en français par J. Barbeyrac, Amsterdam, 1707, 1715, 1718, etc.
* Imprimée une dizaine de fois de 1723 à 1729.
^ Chant II, vers 337, 338 {Mais soit qu'un vieux respect. . .).
LES CONFESSIONS
Ce mot parlât^ qui me frappa, m'apprit qu'il falloir un ^ à la troisième personne du subjonctif, au lieu que je l'écrivois et prononçois auparavant parla^ comme le prétérit^ de l'indicatif.
Quelquefois je causois avec Maman de mes lectures; quelquefois je [i36] lisois auprès d'elle: j'y prenois grand plaisir, je m'exerçois à bien lire, et cela me fut utile aussi. J'ai dit qu'elle avoit l'esprit orné: il étoit alors dans toute sa fleur. Elle n'avoit pas plus lû que moi, mais elle avoit mieux lû. Plusieurs gens de Lettres s'étoient empressés à lui plaire et lui avoient appris à juger des ouvrages d'esprit. Elle avoit^ si je puis parler ainsi, le goût un peu Protestant. Elle ne parloit que de Bayle et faisoit grand cas de S* Evremond,. qui depuis long-temps étoit mort en France; mais cela n'empêchoit pas qu'elle ne connût la bonne littérature et qu'elle n'en parlât fort bien. Elle avoit été élevée dans le grand monde, et, venue en Savoye encore jeune, elle avoit perdu dans le commerce aisé de la noblesse du pays ce ton maniéré du pays de Vaud, où l'on prend le bel esprit pour l'esprit du monde et où les femmes ne savent parler que par épigrammes.
Quoiqu'elle n'eût vu la Cour qu'en passant, elle y avoit jeté un coup d'œil rapide qui lui avoit suffi pour la connoître. Elle s'y conserva toujours des amis, et, malgré tous les murmures qu'excitèrent plus d'une fois sa conduite et ses dettes, elle n'a jamais perdu sa pension. Elle avoit l'expérience du monde, et elle avoit l'esprit de réflexion qui fait tirer parti de cette expé-
1 Ms. : le présent. — Moultou.
La même erreur se retrouve dans le ms.