LIVRE III
rience ; c'étoit le sujet favori de ses conversations, et c'étoit précisément, dans mes chimériques idées, la sorte d'instruction dont j'avois le plus grand besoin. Nous lisions souvent ensemble la Bruyère : il lui plaisoit plus que la Rochefoucault, livre triste et désolant, principalement dans la jeunesse, où l'on n'aime guère à voir l'homme comme il est. Quand elle moralisoit, elle se perdoit quelquefois un peu dans les espaces, mais, en lui baisant de temps en temps la bouche ou les mains, je prenois patience, et ses longueurs ne m'ennuyoient pas.
Elles m'ennuyoient quelquefois davantage à table, où sa manière de vivre me forçoit de rester très-longtemps. Elle supportoit avec beaucoup de peine la première vapeur du potage et des mets; cette odeur la faisoit presque tomber en défaillance, et ce ^dégoût duroit très-long-temps. Elle se remettoit peu à peu, causoit, et ne mangeoit point; ce n'étoit qu'au bout d'une demi-heure qu'elle essayoit le premier morceau. J'aurois dîné trois fois dans cet intervalle, et mon repas étoit fait depuis long-temps avant qu'elle eût commencé le sien. En reprenant de l'appétit, elle s'égayoit et m'égayoit; je recommençois de compagnie ; ainsi je mangeois pour deux et ne m'en trouvois pas plus mal.
Enfin je me livrois d'autant plus parfaitement au doux sentiment du bien-être que j'éprouvois auprès d'elle, que ce bien-être dont je [iSy] jouissois n'étoit mêlé d'aucune inquiétude sur les moyens de le soutenir. N'étant point encore dans la confidence de ses
1 premier.
LES CONFESSIONS
affaires, je les supposois en état d'aller toujours sur le pied où je les voyois. J'ai retrouvé les mêmes agré* mens dans sa maison par la suite; mais, plus instruit de sa situation réelle, en voyant qu'ils anticipoient sur ses rentes, je ne les ai plus goûtés aussi tranquillement. La prévoyance a. toujours gâté chez moi la jouissance. J'ai Wu l'avenir à pure perte: je n'ai jamais pu l'éviter.
Tandis que le vide des jours se remplissoit ainsi d'occupations mêlées, Maman m'étudioit, m'interrogeoit, et, cherchant ce qu'on pourroit faire de moi, faisoit force projets pour me placer. Mais il falloit étudier mes dispositions, mon goût, mes petits talens, et puis trouver ou faire naître les occasions. Tout cela n'étoit pas l'affaire d'un jour. Elle avoit grande opinion de mon mérite, mais il en fallut un peu rabattre. Un de ses parens, appelé M. d'Aubonne, vint la voir. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, intrigant, une espèce d'Aventurier. Il venoit de proposer à Paris un plan de loterie très-composée, qui n'avoit pas été goûté. Il l'alloit proposer à Turin, où il fut adopté. En passant, il s'arrêta quelque temps à Annecy ^; il y devint amoureux de Madame l'Intendante, qui étoit une personne fort aimable, fort de mon goût, et la seule que je visse avec plaisir chez Mad^ de Warens. M. d'Aubonne m'aperçut; Maman lui parla de moi : il se chargea de m'examiner, de voir à quoi j'étois propre, et promit, s'il me trouvoit de l'étoffe, de chercher à m'employer.
' toujours.
2 où il devint.