LIVRE III
Mad^ de Warens m'envoya chez lui deux ou trois matins de suite, sous prétexte de quelques commissions et sans me prévenir de rien. Il s'y prit très-bien pour me faire jaser; il se familiarisa avec moi, me mit à mon aise autant qu'il étoit possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de sujets, le tout sans paroître m'observer, sans la moindre affectation, et comme si, se plaisant avec moi, il eût voulu converser sans gêne. J'étois enchanté de lui, croyant qu'il l'étoit de moi. Le résultat de ses observations fut que j'étois, sinon tout-à-fait inepte, au moins un garçon d'assez peu d'esprit, sans idées et presque sans acquis, trèsborné en un mot à tous égards, et que l'honneur de devenir quelque jour Curé de Village étoit la plus haute fortune à laquelle je dusse aspirer. Tel fut le compte qu'il rendit de moi à Mad® de Warens. Ce fut la seconde fois que je fus ainsi jugé, mais ce ne fut pas la dernière, et l'arrêt de M. Masseron a souvent été confirmé.
[i38] La cause de ce jugement bizarre tient trop à mon caractère pour n'avoir pas ici besoin d'explication, car en conscience on sent bien que je ne puis sincèrement y souscrire, et qu'avec tout le désintéressement imaginable, quoi qu'ayent pu dire^ M*"^ Masseron, d'Aubonne et beaucoup d'autres, il m'est impossible de les prendre au mot.
Deux choses presque inalliables^, se rassemblent et s'unissent en moi, sans que je puisse en concevoir la manière : un tempérament plein de feu, des passions
1 à ce sujet.
2 Par une distraction de copiste, Rousseau a écrit ici « inaliénables », mais le ms. Moultou porte « inaliables*.
LES CONFESSIONS
vives, ardentes, impétueuses, et des idées lentes, tardives, embarrassées, qui ne se présentent jamais nettement qu'après coup. On diroit que mon esprit et mon cœur n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon ame, mais, au lieu de m'éclairer, il m'éblouit, il me brûle. Je sens tout et ne vois rien; je suis emporté, mais stupide; il faut que je sois de sang froid pour penser. Ce qu'il y a de plus étonnant est que j'ai cependant le tact sûr, de la pénétration, de la finesse, pourvu qu'on m'attende : je fais d'excellens impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait qui vaille. Je ferois de très-jolies conversations par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand j'ouïs réciter le trait de ce Duc de Savoye qui se retourna, faisant route, pour crier, à votre gorge, marchand de Paris^^ je dis : Me voilà.
Cette lenteur de penser, jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées naissent et s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté. Elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations, et, au milieu de tout ce tumulte, je ne vois rien nettement, je ne saurois écrire un seul mot: il faut que j'attende. Insensiblement ce chaos se débrouille, ce grand mouvement s'arrête, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement et après une longue et
1 Le sens de cette apostrophe n'est pas du tout celui qu'a indiqué Musset-Pathay, dans son édition des Œuvres, t. XIV, p. 173, note. — Voy. L' Intermédiaire des chercheurs et curieux, t. II, i865, col. 643, 7 25; t. III, 1866, col. 84.