‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 86 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

confuse agitation. N'avez-vous point vu l'Opéra en Italie? Dans les ^ changemens de scènes, il règne sur ces grands théâtres un désordre fort désagréable et qui dure assez long-temps. Toutes les décorations sont entremêlées; on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine; on croit que tout va renverser. Cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et Ton est tout surpris de voir succéder à cette confusion déplaisante un spectacle ravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j'avois pu rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'Auteurs m'auroient surpassé.

De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes [iSg] originaux raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtée. Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire trois ou quatre fois avant de le donner à la presse. Je n'ai jamais rien pu faire la plume à la main vis-à-vis d'un bureau. C'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit, dans mon lit et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau, l'on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de sa vie n'a pu retenir vingt vers par cœur. Il y a telle période que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête, avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. De là vient que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres.

1 grands.

LES CONFESSIONS

genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton et dont l'occupation me met au supplice. Je n'écris pas de lettres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des heures de méditations pénibles, ou, si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne finis point, je rabâche : il règne dans ma lettre un désordre épouvantable, et à peine m'entend-on quand on la lit.

Non-seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent même à former. J'ai étudié les hommes : je n'ai eu que trop d'occasions pour cela ; j'en ai profité, et je me crois assez bon observateur. Cependant je ne sais rien voir de ce que je vois, je ne vois rien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je n'aperçois rien, je ne sens rien, je ne pénètre rien : le signe extérieur est la seule chose qui me frappe. Mais ensuite tout cela me revient : je me rappelle le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance ; rien ne m'échappe alors; sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce qu'on a pensé, et il est rare que je me trompe.

Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu'on juge de ce que je dois être dans la conversation, où, pour parler à propos, il faut penser, et sur le champ, et tout à la fois, à mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d'oublier toujours quelqu'une, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas même comment on ose parler dans un cercle, car, à chaque mot, il faut passer en revue tous les gens qui sont là; il faudroit connoître tous leurs caractères, savoir toute leur histoire, deviner tout ce qu'ils ont dans l'ame pour être sûr de ne rien dire qui dé-

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