‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 87 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

plaise à quelqu'un d'entre eux. Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage: ils sont, comme on dit, au fait; ils sont plus sûrs de ce qu'ils disent, parce qu'ils savent [140] ce qu'il faut taire; encore font-ils souvent des bêtises. Qu'on juge de celui qui tombe là des nues : il est presque sûr de ne pouvoir parler un quart d'heure impunément. Dans le tête à tête, il y a un autre inconvénient, que je trouve pire, la nécessité de parler. Quand on vous parle, il faut répondre, et il faut relever l'entretien quand on ne dit mot. Cette contrainte insupportable m'eût seule dégoûté de la société. Je ne trouve point de gêne plus cruelle que l'obligation de parler sur le champ. Cela me trouble au point de perdre la tête sur les moindres choses: je sens une angoisse, une sueur froide; des nuages obscurs troublent mon cerveau; je m'intimide, je m'embarrasse, et il suffit qu'il faille absolument que je parle pour que je dise une sottise infailliblement.

Ce qu'il y a de plus fatal est qu'au lieu de savoir me taire quand je ne trouve rien à dire, c'est alors que j'ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier quelques paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer. Entre dix mille exemples que j'en pourrois citer, j'en choisirai un qui n'est pas de ma jeunesse, mais d'un temps où, ayant assez vécu dans le monde, j'en aurois pris l'aisance et le ton, si la chose eût été possible. J'étois un soir chez Mad® la Maréchale de Luxembourg; Mad® la Maréchale de Mirepoix et M. le Duc de Gontaut y étoient ; il n'y avoit personne autre et je m'efforçois de fournir quelques mots à une conversation entre quatre

LES CONFESSIONS

personnes, dont trois faisoient à peu près tous les frais. Mad^ de Luxembourg se fit apporter un opiat ^, dont elle prenoit tous les jours deux fois pour son estomac. Mad® de Mirepoix, lui voyant faire la grimace, lui dit en riant: Est-ce de Topiat de M. Tronchin? — Je ne crois pas, répondit sur le même ton Mad® de Luxembourg. — Je crois qu'il ne vaut guère mieux, ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit. Il n'échappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et presque à l'instant la conversation prit un autre tour. Cette balourdise, vis-à-vis d'une autre, eût pu n'être que plaisante; mais adressée à une femme qui avoit un peu fait parler d'elle, et qu'assurément je n'avois pas dessein d'offenser, elle étoit épouvantable, et je crois que les deux témoins eurent bien de la peine à s'empêcher d'éclater ; mais les Gens de Cour savent se contenir et il n'y parut point du tout. Voilà de ces traits d'esprit qui m'échappent pour vouloir parler lorsque je n'ai rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là, car outre qu'il est par lui-même trèsmémorable, j'ai dans la tête qu'il a eu des suites qui ne me le rappellent que trop souvent*.

Je crois que voilà suffisamment de quoi faire comprendre comment, [141] n'étant pas un sot, j'ai cependant souvent passé pour l'être, même chez des gens en état de bien juger: d'autant plus malheureux que ma physionomie animée et mes yeux pleins de feu promettent davantage, et que le dépit de voir frustrer cette attente rend plus choquante aux autres ma stu-

' Ms : une opiate... Est-ce de l'opiate... elle ne vaut. — Plus haut, p. 169, Rousseau avait écrit: de l'opiat. « Cf. livre X. Œuvres, t. VIII, p. 382.

Page 1