‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 88 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

pidité. Ce détail, qu'une occasion particulière a fait naître, n'est pas inutile à ce qui doit suivre: il contient le clef de bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu faire, et qu'on attribue à une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerois la société comme un autre, si je n'étois sûr de m'y montrer toujours à mon désavantage. Le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenoit. Moi présent, on n'auroit jamais su ce que je valois, on ne l'auroit pas soupçonné même, comme il est arrivé à Mad^ Dupin, quoique femme d'esprit, et quoique j'aye vécu dans sa maison plusieurs années. Elle me l'a dit plusieurs fois elle-même depuis ce temps-là ^ Au reste tout ceci souffre certaines exceptions, mais j'y reviendrai dans la suite.

La mesure de mes talens ainsi décidée, l'état qui me convenoit ainsi désigné, il ne fut plus questioû que de remplir ma vocation. La difficulté fut que je n'avois pas fait mes études, et que je ne savois pas même assez de latin pour être Prêtre. Mad® deWarens imagina de me faire instruire au Séminaire pendant quelque temps ; elle en parla au Supérieur. C'étoit un Lazariste appelé M. Gros, bon petit homme, maigre et grison, le plus spirituel et le moins pédant Lazariste que j'aye jamais vu, ce qui n'est pas beaucoup dire, à la vérité.

Il venoit assez souvent chez Maman, qui l'accueilloit, lecaressoit, l'agaçoit même, et se faisoit quelquefois lacer par lui, emploi qui ne paroissoit pas déplaire au bon

1 Jean-Jacques raconta à Corancez qu'après la publication de son premier Discours, «M"»« Dupin deFrancueil [/fse^f : M""» Dupin], chez laquelle il demeuroit, lui parloit un soir, au coin du feu, de l'effet qu'avoit produit cet ouvrage: Mais dites-moi donc, M. Rousseau, qui auroit pu deviner cela de vous ?» {De J . J. Rousseau, an VI, p. 3o.)

LES CONFESSIONS

homme. Tandis qu'il étoit en fonction, elle couroit par la chambre de côté et d'autre, faisant tantôt ceci, tantôt cela ; Monsieur le Supérieur suivoit en grondant et disant sans cesse : Mais, Madame, tene\-vous donc. Gela faisoit un sujet assez pittoresque.

M. Gros se prêta de bonne grâce au projet de Maman. Il ne demanda que la pension la plus modique et prit sur lui le soin de l'instruction. Il ne s'agit plus que du consentement de TÉvêque, qui non-seulement l'accorda, mais qui voulut payer la pension, comblé de ' idée d'avoir un jour un nouveau converti parmi ses Prêtres. Il permit toutefois que je restasse en habit laïque, jusqu'à ce qu'on eût )ugé du succès qu'on pouvoit espérer.

Quel changement! Il fallut m'y soumettre. J'allai au Séminaire comme je serois allé au supplice. La triste maison qu'un Séminaire ! surtout pour qui sort de celle d'une aimable femme. J'y portai un seul livre, que j'avois prié Maman de me prêter, et l'on ne devineroit pas quel livre c'étoit: un livre de musique. Parmi les talens qu'elle avoit cultivés, la musique n'avoit pas été oubliée : elle avoit de la voix, chantoit passablement, et jouoit un peu du clavecin. Elle avoit eu la complaisance de me donner quelques [142] leçons de chant, et il fallut commencer de loin, car à peine savois-je la musique de nos pseaumes. On conçoit qu'en huit ou dix leçons, fort interrompues, je ne fis pas de grands progrès. Loin d'être en état de solfier, je ne connoissois pas le quart des signes de la musique. Gependant j'avois une si grande passion pour cet art que je voulus essayer de m'exercer seul. Le livre que j'emportai n'étoit pas même des plus faciles. G'étoit le pre-

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