LIVRE III
mier des cantates de Glerambault. On concevra donc quelle fut mon application et mon obstination, quand je dirai que, sans connoître ni notes ni quantités, je parvins à déchiffrer et chanter sans faute le premier récitatif et le premier air de la cantate d'Àlphée et Aréthuse*; et il est vrai que cet air est scandé si juste qu'il ne faut que réciter les vers avec leur mesure pour y mettre celle de Pair.
Il y avoit au Séminaire un maudit Lazariste qui m'entreprit, et qui me fit prendre en horreur le latin qu'il vouloit m'enseigner. Il avoit des cheveux plats, gras et noirs, un visage de pain d'épice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des crins de sanglier au lieu de barbe; son sourire étoit barbare et dur, ses membres jouoient comme les poulies d'un mannequin ; j'ai oublié son odieux nom, mais pour sa figure effrayante et doucereuse, elle m'est bien restée, et j'ai peine à me la rappeler sans frémir. Il me semble que je le rencontre encore dans les corridors, avançant gracieusement son crasseux bonnet carré, pour me faire signe d'entrer dans sa chambre, plus affreuse pour moi qu'un cachot. Qu'on juge du contraste d'un pareil maître pour le disciple de M. l'Abbé, de Gouvon!
Si j'étois resté trois semaines à la merci de ce monstre, je suis persuadé que ma tête n'y auroit pas résisté. Mais le bon M. Gros, qui s'aperçut que je maigrissois, que j'étois triste, que je ne mangeois pas, devina le sujet de mon chagrin; cela n'étoit pas difficile. Il m'ôta des griffes de ma bête, et, par un autre contraste encore plus marqué, me remit au plus doux des hommes.
^Ms.: Aretuse. Et plus loin, p. 177, Aréluse.
G'étoit un jeune Abbé Foucigneran, nommé M. Gâtier, qui faisoit son Séminaire, et qui, par complaisance pour M. Gros et, je crois, par humanité, vouloit bien prendre sur ses études le temps qu'il donnoit à diriger les miennes. Je n'ai jamais vu de physionomie plus touchante [143] que celle de M. Gâtier. Il étoit blond et sa barbe tiroit un peu sur le roux. Il avoit le maintien ordinaire aux gens de sa province, qui cachent tous beaucoup d'esprit sous une assez épaisse figure. Mais ce qui se marquoit le plus en lui étoit une ame sensible, ^affectueuse, aimante ; il y avoit dans ses grands yeux bleus un mélange de douceur, de tendresse et de tristesse, qui faisoit qu'on ne pouvoit le voir sans s'intéresser à lui. Aux regards, au ton de ce pauvre jeune homme, on eût dit qu'il prévoyoit sa destinée et qu'il se sentoit ^né pour être malheureux.
Son caractère ne démentoit point sa physionomie : plein de patience et de complaisance, il sembloit plustôt étudier avec moi que m'instruire. Il n'en falloit pas tant pour me le faire aimer; son prédécesseur avoit rendu cela très-peu difficile. Gependant, malgré tout le temps qu'il me donnoit, malgré toute la bonne volonté que nous y mettions l'un et l'autre, et quoiqu'il s'y prît très-bien, j'avançai peu en travaillant beaucoup. Il est singulier qu'avec assez de conception je n'ai pu jamais rien apprendre avec des maîtres. Le peu que je sais, je l'ai appris seul, comme on verra ci-après. Mon esprit, impatient de toute espèce de joug, ne peut
1 aimante, affectueuse.
^fait.