‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 90 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

s'asservir à la loi du moment. La crainte même de ne pas apprendre m'empêche d'être attentif. De peur d'impatienter celui qui me parle, je feins d'entendre; il va en avant, et je n'entends rien. Mon esprit veut marcher à son heure; il ne peut s'asservir à celle d'autrui.

Le temps des ordinations étant venu, M. Gâtier s'en retourna Diacre dans sa province; il emporta mes regrets, mon amitié, ma reconnoissance. Je fis pour lui des vœux qui n'ont pas été plus exaucés que ceux que j'ai faits pour moi-même. Quelques années après, j'appris qu'étant Vicaire dans une paroisse, il avoit fait un enfant à une fille, la seule dont, avec un cœur trèstendre, il eût jamais été amoureux. Ce fut un scandale effroyable, surtout dans un Diocèse voisin des hérétiques et administré très-sévèrement. Les Prêtres, en bonne règle, ne doivent faire des enfans qu'à des femmes mariées. Pour avoir manqué à cette loi de convenance, l'infortuné Gâtier fut puni, mis en prison, diffamé, chassé. Je ne sais s'il aura pu dans la suite rétablir ses affaires; mais le sentiment de son infortune, profondément gravé dans mon cœur, me revint quand j'écrivis l'Emile, [144] et réunissant M. Gâtier avec M. Gaime, je fis des ^deux seuls Prêtres que j'eusse trouvés vraiment dignes d'attachement et d'estime l'original du Vicaire Savoyard. Je me flatte que cette imitation ne déshonore pas ses modèles.

Pendant que j'étois au Séminaire, M. d'Aubonne fut obligé de quitter Annecy. M. l'Intendant s'avisa de trouver mauvais qu'il fît l'amour à sa femme; c'étoit faire comme le chien du jardinier, car quoique Mad« Corvezy fût très-aimable, il vivoit fort mal avec elle.

* seuls.

LES CONFESSIONS

D'autres goûts la lui rendoient inutile, et il la traitoit si brutalement qu'il fut question de séparation. M. Gorvezy étoit un vilain homme, noir comme une taupe, fripon comme une chouette, et qui, à force de vexations, finit par se faire lui-même chasser d'Annecy. On dit que les Provençaux se vengent de leurs ennemis par des chansons; M. d'Aubonne se vengea du sien par une Comédie. Il envoya cette Comédie à Mad® de Warens, qui me la fit voir : elle me plut et me fit naître la fantaisie d'en faire une par imitation, pour essayer si j'étois en effet aussi bête que l'Auteur l'avoit prononcé; mais ce ne fut qu'à Chambéri que j'exécutai ce projet, en écrivant V Amant de lui-même. Ainsi quand j'ai dit dans la préface de cette pièce que je Pavois écrite à dix-huit ans, j'ai menti de quelques années, mais il est certain que je n'en avois pas vingt-deux, et il n'y a rien qui n'y paroisse.

A peu près dans ce même temps, il se passa un événement peu important en lui-même, mais qui a eu pour moi des suites, et qui a fait du bruit dans le monde quand je Pavois presque oublié. Toutes les semaines j'avois une fois la permission de sortir : on devine l'usage que j'en faisois. Un Dimanche que j'étois chez Maman ^, le feu prit à un bâtiment des Cordeliers attenant à la maison qu'elle occupoit. Ce bâtiment, où étoit leur four, étoit rempli jusqu'au comble de fascines sèches : tout fut consumé en très-peu de temps et le feu gagnoit toujours. La maison étoit déjà couverte par les flammes que le vent y portoit. On se mit en devoir de déménager en hâte, et l'on portoit les

ï En visite, puisque Jean-Jacques demeurait encore au séminaire.

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