LIVRE m
meubles dans le jardin qui étoit vis-à-vis de mes anciennes fenêtres, au delà du ruisseau dont j'ai parlé. J'étois si troublé que je jetois par les fenêtres indifféremment tout ce qui me tomboit sous la main, jusqu'à un gros mortier de marbre qu'en tout autre temps je n'aurois [146] pu soulever. J'étois prêt à y jeter de même une grande glace, si quelqu'un ne m'eût retenu.
Le bon Évêque, qui étoit venu ce jour-là voir Mad® de Warens, ne resta pas non plus oisif. Il l'emmena dans le jardin, et se mit en prières avec elle et ^tous ceux qui étoient là; en sorte qu'arrivant peu après, je vis tout le monde à genoux et my mis comme les autres. ^Presque en même temps, le vent changea, mais si brusquement et si à propos que les flammes, qui couvroient la maison et entroient déjà par les fenêtres, furent portées de l'autre côté de la cour, et la maison n'eut aucun mal. Deux ou trois ans après, M. de Bernex étant mort^, les Antonins, ses anciens Confrères, commencèrent à recueillir les pièces qui pouvoient un jour servir à sa béatification. A la prière du P. Boudet, je joignis à ces pièces une attestation^ du fait que je viens de réciter, en quoi je fis bien ; mais en quoi je fis mal, ce fut de donner ce fait pour un miracle. J'avois vu l'Évêque en prières, et, durant
1 tout le monde qui étoit là.
2 Peu de temps.
3 23 avril 1734.
* Datée du 19 avril 1742 {Œuvres., t. XII, p. 291-294; — cf. Annales, t. II, p. 170, 171, 174), elle est donc postérieure de plus de douze ans à l'incendie de septembre 1729, et non de « deux ou trois,» comme le dit notre texte, ni de « sept ou huit, » comme le croit Mugnier {Madame de Warens etJ.-J. Rousseau, 1891, p. 60, 61, n. i), qui s'est figuré, très gratuitement, que l'erreur de Rousseau était volontaire.
LES CONFESSIONS
^ces prières, j'avois vu le vent changer ^très-heureusement: voilà ce que je pouvois dire et certifier; mais qu'une de ces choses eût produit l'autre, voilà ce que je ne devois pas attester, parce que je ne pouvois le savoir. Cependant, autant que je puis me rappeler mes idées, alors sincèrement Catholique, j'étois de bonne foi. L'amour du merveilleux, si naturel au cœur humain, l'orgueil secret d'avoir peut-être contribué moimême au miracle aidèrent à me séduire, et ce qu'il y a de sûr est que, si ce miracle eût été l'effet des plus ardentes prières, j'aurois pu m'en attribuer ma part.
Plus de trente ans après, lorsque j'eus publié les Lettres de la Montagne, Fréron déterra ce certificat, je ne sais comment, et en fit usage dans ses feuilles. Il faut avouer que la découverte étoit heureuse, et l'à propos me parut à moi-même très-plaisant.
J'étois destiné à être le rebut de tous les états. Quoique M. Gâtier eût rendu de mes progrès le compte le moins défavorable qu'il lui eût été possible, on ne pouvoit se déguiser qu'ils n'étoient pas proportionnés à mon travail, et cela n'étoit pas encourageant pour pousser mes études. Aussi l'Évêque et le Supérieur se rebutèrent-ils, et, au bout de deux ou trois mois, on me rendit à Mad® de Warens comme un sujet qui n'étoit pas même bon pour être Prêtre; au reste assez bon garçon, disoit-on, et point vicieux, ce qui fit qu'elle ne m'abandonna pas.
Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique dont [146] j'avois tiré si bon parti; mon air
1 ce temps.
' et même très à propos.