‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 92 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

d'Alphée et Aréthuse étoit à peu près tout ce que j'avois appris au Séminaire. Mon goût marqué pour cet art, qu'elle aimoit beaucoup elle-même, lui fit naître l'idée de me faire Musicien, faute de mieux. L'occasion étoit commode; on faisoit chez elle, au moins une fois la semaine, de la musique, et le Maître de Musique de la Cathédrale, qui dirigeoit ce petit concert, venoit la voir très-souvent. C'étoit un Parisien, nommé M. Le Maître^, bon compositeur, fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait, peu d'esprit, mais au demeurant bon homme, amusant quand il n'étoit pas ennuyeux, et qu'à cause de ses singeries elle appeloit petit chat. Maman nous fit faire connoissance. Je m'attachois à lui, je ne lui déplaisois pas : on parla de pension, l'on en convint. J'entrai chez lui; j'y passai l'hiver d'autant plus agréablement que, la Maîtrise n'étant qu'à cinquante pas de la maison de Mad® de Warens, nous étions chez elle à tout moment, lui ou moi, et Petit et Petit chat y soupoient très-souvent ensemble.

On conçoit que la vie de la Maîtrise, avec les Musiciens et les Enfans de Chœur, me plaisoit plus que celle du Séminaire avec les Lazaristes. Cependant, pour être plus libre, cette vie n'étoit pas moins égale et réglée. J'étois fait pour aimer l'indépendance et pour n'en abuser jamais. Durant six mois^ je ne sortis ^pas

^ D'après un acte notarié du 16 juin 1728, publié par M. J. Serand dans Isi Revue savoisienne, igoo, p. 244, 246, Jacques-Louis-Nicolas Le Maître (il signe « Le Maistre»), « natif de Paris, maistre de la musique du vénérable Chapitre de la cathédrale de S^-Pierre de Genève, » était fils de René Le Maître, receveur des fermes du roi de France, et de défunte Elisabeth Bureau. Une indication inexacte du dénombrement d'Annecy, en 1726, avait fait croire, depuis 1878, qu'il s'appelait « Nicoloz. »

2 Octobre 1729-mars 1730.

3 presque.

LES CONFESSIONS

une seule fois que pour aller chez Maman ou. à l'Église, et je n'en fus pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux de ma vie où j'ai vécu dans le plus grand calme, et que je me suis rappelés avec le plus déplaisir. Dans les situations diverses où je me suis trouvé, quelquesunes ont été marquées par un tel sentiment de bienêtre que leur souvenir m'affecte comme si j'y étois encore. Non-seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnans, la température, l'odeur de l'air, le ciel ^ clair ou serein, le jour brillant ou sombre, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le vif souvenir m'y transporte de nouveau. Par exemple, dans le temps dont je parle, tout ce qu'on répétoit au logis, tout ce qu'on chantoit à l'Église, tout ce qu'on y faisoit, le bel et noble habit des Chanoines, les chasubles des Prêtres, les mitres des Chantres, la figure des Musiciens, un vieux Charpentier boiteux qui jouoit de la contre-basse, un petit Abbé blondin qui jouoit du violon, le lambeau de soutane que M. Le Maître mettoit par-dessus son habit laïque, et le beau surplis fin dont il en couvroit les loques pour aller au Chœur, l'orgueil dont j'allois avec ma [147] petite flûte à bec m'établir dans l'Orchestre à la tribune, pour un petit bout d'accompagnement que M. Le Maître avoit fait exprès pour moi, le bon dîné qui nous attendoit après tout cela, surtout le bon appétit qu'on y portoit ; ce concours d'objets m'a cent fois charmé dans ma mémoire, autant et plus qu'il ne fit dans sa réalité. J'ai gardé toujours une affection tendre pour un certain

1 gris ou serein.

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