‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 93 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

air du Conditor aime siderum qui marche par ïambes, parce qu'un Dimanche de PAvent j'entendis de mon lit chanter cette hymne avant jour sur le perron de la Cathédrale, selon un rite de cette Église-là. M"^ Merceret, femme de chambre de Maman, étoit fille d'un Facteur d'orgues et savoit un peu de musique: je n'oublierai jamais un petit motet en duo Afferte^c^utM. Le Maître me fit chanter avec elle et que sa maîtresse écoutoit avec tant de plaisir. Enfin tout, jusqu'à la bonne servante Perrine, qui étoit si bonne fille et que les Enfans de Chœur faisoient tant enrager, tout tient sa place et rien n'est indifférent dans les retours imaginaires de ces temps de bonheur et d'innocence, qui reviennent souvent me ravir et m'attrister.

Je vivois à Annecy depuis plus d'un an ^ sans le moindre reproche. Mon départ de Turin avoit été ma dernière sottise. Maman me conduisoit, et me conduisoit bien. Mon attachement pour elle étoit devenu ma seule passion. Ce qui prouve que ce n'étoit pas une passion folle, c'est que mon cœur formoit ma raison. Il est vrai qu'un seul sentiment, absorbant pour ainsi dire toutes mes facultés, me mettoit hors d'état de rien apprendre, pas même la musique, mais il n'y avoit point de ma faute : la bonne volonté y étoit toute entière, l'assiduité y étoit. J'étois distrait, rêveur, je soupirois ; qu'y pouvois-je faire? Il ne manquoit à mes progrès rien qui dépendît de moi. Mais, pour que je fisse de nouvelles folies, il ne falloit qu'un sujet qui vînt me les inspirer. Ce sujet se présenta : le hasard arrangea les choses ; ma mauvaise tête en tira parti.

Un soir du mois de février qu'il faisoit bien froid,

1 Ms. Moultou : « depuis près d'un an ». Cette correction paraît justifiée.

LES CONFESSIONS

comme nous étions autour du feu, nous entendîmes heurter à la porte de la Maîtrise. On ouvre. Un jeune homme se présente d'un air aisé, et fait à M. Le Maître un petit compliment élégant et simple, se donnant pour un Musicien François que le mauvais état de ses finances forçoit de vicarier pour passer son chemin. A ce mot de Musicien François, le cœur tressaillit au bon M. Le Maître. Il aimoit passionnément son pays et son art. Il accueillit le jeune passager, lui offrit le [148] gîte, dont il paroissoit avoir grand besoin, et qu'il accepta sans beaucoup de façon. Je l'examinai tandis qu'il se chauffoit et qu'il jasoit en attendant le souper. Il étoit court de stature et large de carrure ; il avoit quelque chose de contrefait dans toute sa taille, sans aucune difformité particulière; c'étoit, pour ainsi dire, un bossu à épaules plates. Il avoit un habit noir, plustôt usé que vieux et qui tomboit en loques, une chemise très-fine et très-sale, de belles manchettes d'effilé, des guêtres dans chacune desquelles il auroit mis ses deux jambes, et pour se garantir des neiges un chapeau à porter sous le bras. Dans ce comique équipage on voyoit pourtant quelque chose de noble, que son maintien ne démentoit pas; sa physionomie avoit de la finesse et de l'agrément; il parloit facilement et bien, mais très-peu modestement. Tout marquoit en lui un jeune débauché qui avoit eu de l'éducation, et qui ne couroit pas le pays comme un gueux, mais comme un fou. Il nous dit qu'il s'appeloit Venture de Villeneuve, qu'il venoit de Paris, qu'il s'étoit égaré dans sa route, que l'argent lui avoit manqué, et oubliant un peu son rôle de Musicien, il ajouta qu'il alloit à Grenoble voir un parent qu'il avoit dans le Parlement.

Page 1