LIVRE III
Pendant le soupe l'on parla de musique, et il en parla pertinemment. Il connoissoit tous les acteurs, tous les artistes, toutes les jolies femmes, et tous les grands Seigneurs. Sur tout ce qu'on disoit il ^paroissoit au fait ; mais à peine un sujet étoit-il entamé qu'il le coupoit par quelque polissonnerie, qui faisoit rire et oublier ce qu'on avoit dit. G'étoit un samedi; il y avoit le lendemain musique à la Cathédrale. M. Le Maître lui proposa d'y chanter: Très-volontiers. Il lui demanda quelle étoit sa partie : La haute-contre. Avant d'aller à l'Eglise, il lui offrit sa partie à prévoir; il n'y jeta pas les yeux. Cette gasconnade surprit M. Le Maître. Vous verrez, me dit-il à l'oreille, qu'il ne sait pas une note de musique. J'en ai grand'peur, lui répondis-je. Je les suivis très-inquiet. Quand on commença, le cœur me battit d'une terrible force, car je m'intéressois beaucoup pour lui.
[149] J'eus bientôt de quoi me rassurer. Il chanta ses deux récits avec toute la justesse et tout le bon goût possibles, et qui plus est, avec une très-jolie voix. Je n'ai guère eu de surprise plus agréable. Après la messe M. Venture reçut des complimens à perte de vue des Chanoines et des Musiciens, à quoi il répon- <ioit en polissonnant, mais toujours avec beaucoup de grâce. M. Le Maître l'embrassa de bon cœur; j'en fis autant : il vit que j'étois bien aise, et cela parut lui faire plaisir.
On conviendra, je m'assure, qu'après m'être engoué de M. Bâcle, qui après tout n'étoit qu'un manant, je pouvois m'engouer de M. Venture, qui avoit de l'édu-
étoit.
LES CONFESSIONS
cation, des talens, de l'esprit, Tusage du monde, et qui pouvoit passer pour un aimable débauché. C'est aussi ce qui m'arriva, et ce qui fût arrivé, je pense, à tout autre jeune homme à ma place, peut-être même d'autant plus aisément qu'il auroit eu un meilleur tact pour sentir le mérite, et un meilleur goût pour l'aimer ; car Venture en avoit certainement, et il en avoit surtout un bien rare à son âge, celui de n'être point pressé d'étaler son acquis. Il est vrai qu'il se vantoit de beaucoup de choses qu'il ne savoit point ; mais pour celles qu'il savoit, et qui étoient en assez grand nombre, il n'en ^disoit rien : il attendoit l'occasion de les montrer; il s'en prévaloit alors sans empressement, et cela faisoit le plus grand effet. Gomme il s'arrêtoit après chaque chose sans parler du reste, on ne savoit quand il auroit tout montré, et il avoit l'air de tout savoir. Badin, folâtre, inépuisable, séduisant dans la conversation, toujours souriant et ne riant jamais, il disoit du ton le plus élégant les choses les plus grossières, et les faisoit passer malgré qu'on en eût. Les femmes mêmes* les plus modestes s'étonnoient de tout ce qu'elles enduroient de lui : elles avoient beau sentir qu'il falloit se fâcher, elles n'en avoient pas la force. Il ne lui falloit que des filles, et je ne crois pas qu'il fût fait pour avoir des bonnes fortunes; mais il étoit fait pour mettre un agrément infini dans la société des gens qui en avoient. Il n'étoit pas naturel qu'avec tant de talens agréables, dans un pays où on les connoît et où on les aime, il restât borné long-temps à la sphère des Musiciens.
1 parlait.
2 Cf. p. 38, note, et p. i33, n. 2.