LIVRE III
Mon goût pour M. Venture, plus raisonnable dans sa cause, fut aussi moins extravagant dans ses effets, quoique plus vif et plus [i5o] durable que celui que j'avois pris pour Bâcle. J'aimois à le voir, à l'entendre; tout ce qu'il faisoit me paroissoit charmant, tout ce qu'il disoit étoit pour moi des oracles. Mais mon inclination n'alloit point jusqu'à ne pouvoir me séparer de lui. J'avois à mon voisinage un bon préservatif contre cette séduction. D'ailleurs ses maximes de plaisir et de débauche me paroissoient très-bonnes pour lui, mais je sentois qu'elles n'étoient point à mon usage; il me falloit une autre sorte de volupté, dont il n'avoit pas l'idée et dont je n'osois pas même lui parler, bien sûr qu'il se seroit moqué de moi. Cependant j'aurois voulu allier cet attachement avec celui qui me captivoit. J'en parlai à Maman avec transport ; Le Maître lui en avoit parlé avec éloges. Elle consentit qu'on le lui amenât, mais cette entrevue ne réussit point du tout : il la trouva précieuse, elle le trouva libertin; et s'alarmant pour moi d'une aussi mauvaise compagnie, non-seulement elle me défendit de le lui ramener, mais elle me peignit si fortement le danger que je courois avec ce jeune homme, que je devins un peu plus circonspect à m'y livrer ; et, très-heureusement pour mes mœurs et pour ma tête, nous fûmes bientôt séparés.
M. Le Maître avoit les goûts de son art; il aimoit le vin. A table cependant il étoit sobre. Mais en travaillant dans son cabinet il falloit qu'il bût. Sa servante le savoit si bien, que, si tôt qu'il préparoit son papier pour composer et qu'il prenoit son violoncelle, son verre et son pot arrivoient l'instant d'après, et ce pot se renouveloit de temps à autre. Sans jamais être ab-
LES CONFESSIONS
solument ivre, il étoit presque toujours pris de vin, et en vérité c'étoit dommage, car c'étoit un garçon bon, doux, complaisant, et dont la gaieté de sang froid valoit ^mieux que celle de sa crapule. Malheureusement il aimoit son talent, travailloit beaucoup, et buvoit de même. Cela prit sur sa santé et enfin sur son humeur. Il ^devint ombrageux et facile à offenser. Incapable de grossièreté, incapable de manquer à qui que ce pût être, il n'a jamais dit une mauvaise parole, même à un de ses Enfans de Chœur. Mais il ne falloit pas non plus lui manquer, et cela étoit juste. Le mal étoit qu'ayant peu d'esprit il discernoit mal les tons et les caractères, et se cabroit quelquefois sur rien.
[i5i] L'ancien Chapitre de Genève, où jadis tant de Princes et d'Evêques se faisoient un honneur d'entrer, a perdu dans son exil son ancienne splendeur, mais il a conservé sa fierté. Pour pouvoir y être admis, il faut toujours être Gentilhomme ou Docteur de Sorbonne. S'il est un orgueil pardonnable après celui qui se tire du mérite personnel, c'est celui qui se tire de la naissance. D'ailleurs tous les Prêtres qui ont des laïques à leurs gages les traitent d'ordinaire avec assez de hauteur. C'est ainsi que les Chanoines traitoient souvent le pauvre Le Maître. Le Chantre surtout, qui étoit au reste un fort galant homme, mais très-fier de sa noblesse, n'avoit pas toujours pour lui les égards que méritoient ses talens, et l'autre s'en ressentoit. Cette année ils eurent, durant la semaine sainte^, un démêlé plus vif qu'à l'ordinaire dans un dîné d'usage
' bien.
2 devenait.
' En lySo, Pâques tomba au 9 avril.