LIVRE III
que l'Évêque donnoit aux Chanoines, et où le Maître de Musique étoit toujours invité. M. l'Abbé de Vidonne (c'étoit le nom du Chantre) fit à Le Maître quelque passe-droit, et lui dit quelques paroles dures que celuici ne put digérer. Il prit sur le champ la résolution de s'enfuir la même nuit, et rien n'en put l'en faire démordre, quoique Mad^ de Warens, à qui il alla faire ses adieux, fit tout ce qu'elle put pour l'apaiser. Il ne put renoncer au plaisir de se venger de ses tyrans en les laissant dans l'embarras aux fêtes de Pâques, temps où l'on avoit le plus grand besoin de lui. Mais ce qui l'embarrassoit beaucoup étoit sa musique, qu'il vouloit emporter, ce qui n'étoit pas facile. Elle formoit une caisse assez grosse et fort lourde, qui ne s'emportoit pas sous le bras.
Maman fit ce que j'aurois fait et ce que je ferois encore à sa place. Après bien des efforts inutiles pour le retenir, le voyant résolu de partir comme que ce fût, elle prit le parti de l'aider en tout ce qui dépendoit d'elle; j'ose dire qu'elle le devoit. Petit chat s'étoit pour ainsi dire consacré à son service; soit par son art, soit par ses soins, il étoit entièrement à ses ordres, et le cœur avec lequel il les suivoit mettoit un nouveau prix à sa complaisance. Elle ne faisoit donc que rendre à un ami, dans une occasion essentielle, ce qu'il faisoit pour elle en détail depuis trois ou quatre ans; mais elle avoit une ame qui, pour remplir de pareils devoirs, n'avoit pas besoin de songer que c'en étoi[en]t^ pour elle. Elle me fit venir, m'ordonna [i52] de suivre M. Le Maître, au moins jusqu'à Lyon, et de m'atta-
^ Dans le ms. Moultou, Rousseau a aussi écrit «étoit», qu'il a transformé ensuite en «étoient».
LES CONFESSIONS
cher à lui aussi long-temps qu'il auroit besoin de moi. Elle m'a depuis avoué que le désir de m'éloigner de Venture étoit entré pour beaucoup dans cet arrangement. Elle consulta Claude Anet, son fidelle domestique, sur le transport de la caisse. Il fut d'avis qu'au lieu de prendre à Annecy une bête de somme, qui nous feroit infailliblement découvrir, il falloit, quand il seroit nuit, porter la caisse à bras jusqu'à une certaine distance, et louer ensuite un âne dans un Village pour la porter jusqu'à Seyssel, où, étant sur terres de France, nous n'avions plus rien à risquer. Cet avis fut suivi : nous partîmes le même soir à sept heures, et Mad® de Warens, sous prétexte de payer ma dépense, grossit la bourse de Petit chat de quelque argent, qui ne lui fut pas inutile. Claude Anet, le jardinier et moi, portâmes la caisse comme nous pûmes jusqu'au premier Village, où un âne nous relaya, et la même nuit nous nous rendîmes à Seyssel.
Je crois avoir déjà remarqué qu'il y a des temps où je suis si peu semblable à moi-même qu'on me prendroit pour un autre homme de caractère tout opposé : on en va voir un exemple. M. Reydelet^, Curé de Seyssel, étoit Chanoine de S* Pierre, par conséquent de la connoissance de M. Le Maître et l'un des hommes dont il devoit le plus se cacher. J'opinai, moi, d'aller nous présenter à lui et de lui demander gîte [sous quelque prétexte, comme si nous étions là de l'aveu du Chapi-
1 Louis-Emmanuel Reydelet, curé de Seyssel de 172g à 1742 (J. Fenouillet, Hist. de la ville de Seyssel, 1891, p. 109). En 1726, il avait accompagné M. de Bernex dans son voyage à Paris, avec un autre chanoine et l'abbé Léonard, premier aumônier de l'évêque (C. Boudet, La vie de M" de Rossillion de Bernex, ij5i, 2* part., p. 108), que Jean- Jacques appellera son «oncle.»