‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 97 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

tre. Le Maître goûta cette idée, qui rendoit sa vengeance plus moqueuse et plus plaisante. Nous allâmes donc effrontément chez M. Reydelet, dont nous fûmes très-bien reçus. Le Maître lui dit qu'il alloit à Belley, à la prière de l'Évêque, diriger sa Musique aux fêtes de Pâques, qu'il comptoit repasser dans peu ; et moi, à l'appui de ce mensonge, j'en enfilai cent autres si naturels et si bien tournés que M. Reydelet, me trouvant joli garçon, me prit en amitié et me fit mille caresses. Nous fûmes bien régalés, bien couchés; le bon Curé ne savoit quelle chère nous faire, et nous nous séparâmes les [i53] meilleurs amis du monde, avec promesse de nous arrêter plus long-temps au retour.

A peine pûmes-nous attendre que nous fussions seuls pour commencer nos éclats de rire, et j'avoue qu'ils me reprennent encore en y pensant, car on ne sauroit imaginer une espièglerie mieux soutenue ^et plus heureuse. Elle nous eût égayés durant toute la route, si M. Le Maître, qui ne cessoit de boire et de battre la campagne, n'eût été attaqué deux ou trois fois d'une espèce d'atteinte à laquelle il devenoit sujet et qui ressembloit beaucoup à l'épilepsie. Cela me jeta dans des embarras qui m'effra^œrent et dont je ne pensois qu'à me tirer le plustôt que je pourrois.

Nous allâmes à Belley passer les fêtes de Pâques, comme nous l'avions dit à M. Reydelet, et, quoique nous n'y fussions pas attendus, nous y fûmes reçus du Maître de Musique et accueillis de tout le monde avec grand plaisir. M. Le Maître étoit un homme qui avoit de la considération dans son art et qui la méritoit. Le

1 ni.

LES CONFESSIONS

Maître de Musique de Belley se fit honneur de ses meilleurs ouvrages et tâcha d'obtenir l'approbation d'un si bon juge : car outre que Le Maître étoit connoisseur, il étoit équitable, point jaloux et point flagorneur, si supérieur à tous ces petits Maîtres de Musique de province, et ils le sentoient si bien eux-mêmes qu'ils le regardoient moins comme leur Confrère que comme leur chef.

Arrivés à Lyon, nous fûmes loger à Notre-Dame de Pitié, et en attendant la caisse, qu'à la faveur d'un autre mensonge nous avions embarquée sur le Rhône, avec l'aide de notre bon patron M. Reydelet, M. Le Maître alla voir ses connoissances, entre autres le P. Caton, Cordelier Savoyard, dont il sera parlé dans le suite, et l'Abbé Dortan, Comte de Lyon : l'un et l'autre le reçurent bien, mais ils le trahirent, comme on verra ^ tout à l'heure. Son bonheur s'étoit épuisé chez M. Reydelet.

Deux jours après notre arrivée à Lyon, comme nous passions dans une petite rue, non loin de notre auberge. Le Maître fut surpris par une de ses attaques, et celle-là fut si violente que j'en fus saisi d'horreur. Tandis que tout le monde [i54] se rassembloit autour d'un homme tombé sans sentiment et écumant au milieu de la rue, il fut délaissé du seul ami sur lequel il auroit dû compter. Je pris le moment où personne ne songeoit à moi, je tournai le coin de la rue et je disparus. Grâce au ciel j'ai fini ce second aveu pénible ; s'il m'en restoit beaucoup de pareils à faire, j'abandonnerois le travail que j'ai commencé.

' dans un instant.

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