‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 98 sur 125 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

De tout ce que j'ai dit jusqu'à présent il est resté quelques traces dans les lieux où j'ai vécu ; mais ce que j'ai à dire dans ce livre est presque absolument ignoré. Ce sont les plus grandes extravagances de ma vie, et il est heureux qu'elles n'aient pas plus mal fini. Mais ma tête, montée au ton d'un instrument étranger, étoit hors de son diapason ; elle y revint d'elle-même, et alors je cessai mes folies, ou du moins j'en fis de plus accordantes à mon naturel. Cette époque de ma vie est celle dont j'ai l'idée la plus confuse. Rien presque ne s'y est passé d'assez intéressant pour m'en rappeler vivement le souvenir, et il est difficile que, dans tant de petits déplacemens successifs, dans tant d'allées et de venues, je ne fasse pas quelques transpositions de temps ou de lieu. J'écris absolument de mémoire, sans monumens, sans matériaux qui puissent me la rappeler. Il y a des événemens de ma vie qui me sont aussi présens que s'ils venoient d'arriver; mais il y a des lacunes et des vides que je ne puis remplir que par des récits aussi confus que le souvenir qui m'en est resté. J'ai donc pu faire des erreurs quelquefois et j'en pourrai faire encore dans la suite sur des bagatelles, jusqu'au temps où j'ai de moi des renseignemens sûrs. Mais en ce qui importe vraiment au sujet, je suis assuré d'être exact et fidelle, comme je tâcherai toujours de l'être en tout. Voilà sur quoi l'on peut compter.

Si tôt que j'eus quitté M. Le Maître, ma résolution fut prise, et je partis pour Annecy. La cause et le mystère de notre départ m'avoient donné un grand

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intérêt pour la sûreté de notre retraite, et cet intérêt, m'occupant tout entier, avoit fait durant les premiers jours diversion à celui qui me rappeloit en arrière. Mais dès que la sécurité me laissa plus tranquille, le sentiment dominant reprit sa place; rien nemeflattoit, rien ne me tentoit, je n'avois de désir pour rien que pour retourner auprès de [i56] Maman. La tendresse et la vérité de mon attachement pour elle avoi[en]t détruit dans mon cœur tous les projets imaginaires, toutes les folies de l'ambition. Je ne voyois plus d'autre bonheur que celui de vivre auprès d'elle, et je ne faisois pas un pas sans sentir que je m'éloignois de ce bonheur-là. J'y revins donc aussitôt que cela me fut possible. Mon voyage fut si prompt et mon esprit si distrait que, quoique je me rappelle avec tant de plaisir tous les autres, je n'ai pas le moindre souvenir de celui-là. Il ne m'en revient pas la moindre chose, sinon mon départ de Lyon et mon arrivée à Annecy. Qu'on juge surtout si cette dernière époque a dû sortir de ma mémoire! En arrivant je ne trouvai plus Madame de Warens; elle étoit partie pour Paris, et peut-être l'avois-je rencontrée en route sans en rien savoir.

Je n'ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l'auroit dit, j'en suis très-sûr, si je l'en avois pressée, mais jamais homme ne fut moins curieux que moi des secrets de ses amis, surtout quant aux choses déjà passées. Mon cœur, uniquement occupé du présent, et quelquefois de l'avenir avec ceux que j'aime, en remplit toute sa capacité, tout son espace ; il n'y reste pas un coin vide pour ce qui n'est plus. Tout ce que j'ai cru d'entrevoir dans ce qu'elle m'en a dit est que, dans la révolution que produisi[ren]t à la Cour de Turin l'abdi-

cation du Roi Victor et ses suites \ [elle^] craignit d'être oubliée et voulut, à la faveur des intrigues de M. d'Aubonne, chercher le même avantage à la Gourde France, où elle m'a souvent dit qu'elle l'auroit préféré, et avec raison, parce que la multitude des grandes affaires fait qu'on n'y est pas si désagréablement surveillé. Si cela est, il est très-étonnant qu'à son retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage et qu'elle ait toujours joui de sa pension, sans la moindre interruption. Bien des gens ont cru qu'elle avoit été chargée de quelque commission secrète, soit de la part de l'Evêque, qui avoit alors bien des affaires à la Cour de France, où il fut lui-même obligé d'aller*, soit de la part de quelqu'un plus puissant encore, qui sut lui ménager un heureux retour. Ce qu'il y a de sûr, si cela est, c'est que l'Ambassadrice n'étoit pas mal [167] choisie et que, jeune et belle encore, elle avoit tous les talens nécessaires pour se bien tirer d'une négociation.

J'arrive, et je ne la trouve plus; qu'on juge de ma surprise et de ma douleur ! Ce fut alors que le remords d'avoir lâchement abandonné Le Maître commença de se faire sentir : il fut bien plus vif encore quand j'appris le malheur qui lui étoit arrivé. Sa caisse de musique, qui contenoit son génie et sa fortune, cette précieuse caisse, sauvée avec tant de fatigue, avoit été saisie en arrivant à Lyon par les soins du Comte Dortan', à qui le Chapitre avoit fait écrire pour le prévenir de

1 L'abdication de Victor-Amédée II est du 3 septembre 1730: dès le 24 juillet M""' de Warens avait quitté Paris.

2 Ms. : et.

* Une partie du Diocèse de Genève est sur terres de France 1.

3 Ms. : d'Ortan.

^ Voy. p. 4-5, n. 6.

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cet enlèvement furtif. Le Maître avoit inutilement réclamé son bien, son ouvrage, son gagne-pain. La propriété de cette caisse étoit tout au moins sujette à dispute : il n'y en eut point. L'affaire fut décidée à l'instant même par la loi du plus fort, et le pauvre Le Maître perdit ainsi le travail de vingt-cinq ans.

Il ne manqua rien au coup que je reçus pour le rendre accablant. Mais j'étois dans un âge où les grandes douleurs ont peu de prise, et je me forgeai bientôt des consolations. Je comptois avoir dans peu des nouvelles de Mad^ de Warens, quoique je ne susse pas son adresse et qu'elle ignorât que j'étois de retour, et quant à ma désertion, je ne la trouvois ^pas si coupable. J'avois été utile à M. Le Maître dans sa retraite; c'étoit le seul service qui dépendoit de moi. Si j'avois resté avec lui en France, je ne l'aurois pas guéri de son mal, je n'aurois pas sauvé sa caisse; je n'aurois fait que doubler sa dépense, sans lui pouvoir être bon à rien. Ce n'est pas quand une vilaine action vient d'être faite que le sentiment en est cruel, c'est quand on se la rappelle, car le souvenir ne s'en éteint point : le temps efface tous les autres sentimens, mais il aigrit le remords et le rend plus insupportable; surtout quand on est malheureux, qu'on se dit que l'on mérita ^ de l'être, et qu'au lieu de trouver en soi la consolation qu'on y cherche, on n'y trouve qu'un nouveau tourment. Je crois que les heureux ont peu de remords, mais celui qui commit * le mal doit s'assurer de l'être toute sa vie; autrement il ne sait pas quel avenir il se prépare dans ses malheurs.

1 plus.

2 qu'on mérite. Bovet. — » commet. Bovet.

Le seul parti que j'eusse à prendre pour avoir des nouvelles de Maman e'toit d'en attendre ; car où l'aller chercher à [i58] Paris et avec quoi faire le voyage? Il n'y avoit point de lieu plus sûr qu'Annecy pour savoir tôt ou tard où elle étoit. J'y restai \ mais je me conduisis assez mal. Je n'allai point voir l'Évêque, qui m'avoit protégé et qui pouvoit me protéger encore. Je craignois les réprimandes sur notre évasion. J'allai encore moins au Séminaire : M. Gros n'y étoit plus, et je n'éy tois pas curieux de voir mon ancien Précepteur. Je ne vis personne de ma connoissance. J'aurois bien voulu aller voir Mad^ l'Intendante, pour qui je me sentois de l'inclination, mais je n'osai jamais. Je fis plus mal que tout cela : je retrouvai M. Venture, auquel, malgré mon premier enthousiasme, je n'avois pas même pensé depuis mon départ. Je le retrouvai brillant et fêté dans tout Annecy; les Dames se l'arrachoient. Il n'en falloit pas tant pour achever de me tourner la tête. Je ne vis plus rien que M. Venture et il me fit presque oublier Mad* de Warens. Pour profiter plus à mon aise d^ ses instructions, je lui proposai de partager avec moi son gîte; il y consentit. Il étoit logé chez un Cordonnier, plaisant et bouffon personnage, qui n'appeloit pas sa femme autrement que salopière^^ nom qu'elle méritoit assez; il avoit avec elle des prises que Venture avoit soin de faire durer en paroissant vouloir faire le con^ traire. Il leur disoit d'un ton froid et dans son accent provençal des mots qui faisoient le plus grand effet. G'étoient des scènes à faire pâmer de rire. Les matinées se passoient et se prolongeoient de la sorte sans

1 Voy. p. 39-40, n. r.

^ Ms, : salopiéré.

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qu'on y songeât. A deux ou trois heures, on mangeoit un morceau. Venture s'en alloit dans ses sociétés, où il soupoit, et moi j'allois me promener seul, méditant sur son grand mérite, admirant, convoitant ses vastes talens, et maudissant ma maussade étoile qui ne m'appeloit point à cette heureuse vie. Eh î que je m'y connoissois mal ! la mienne eût été cent fois plus charmante, si j'eusse été moins bête et si j'avois su profiter de l'occasion.

Mad* de Warens n'avoit emmené qu'Anet avec elle ; elle avoit laissé Merceret, sa femme de chambre, dont j'ai parlé: je la trouvai occupant encore l'appartement de sa maîtresse. Mad"® Merceret étoit une fille un peu plus âgée que moi, non pas jolie, mais assez agréable, une bonne Fribourgeoise sans malice, et à qui je n'ai connu d'autre défaut que d'être quelquefois un peu mutine avec sa maîtresse. Je l'allois voir très-souvent; c'étoit une ancienne connoissance, et sa vue [ibg] m'en rappeloit une plus chère qui me la faisoit aimer. Elle avoit plusieurs amies, entre autres une M"^ Giraud, Genevoise, qui pour mes péchés s'avisa de devenir amoureuse de moi. Cette fille pressoit toujours Merceret de m'amener chez elle: je m'y laissois mener, parce que j'aimois beaucoup Merceret, et qu'il y venoit d'autres jeunes personnes que je trouvois assez de mon goût. Pour M"^ Giraud, qui me faisoit toutes sortes d'agaceries, on ne peut rien ajouter à l'antipathie que j'avois pour elle ; quand elle approchoit de mon visage son museau sec et noir, barbouillé de tabac d'Espagne, c'étoit comme si elle m'eût voulu mordre. Mais je prenois patience ; à cela près, je me plaisois fort ^au mi-

1 à être cajolé par toutes.

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