‹ La première rideChapitre 9 sur 22 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Les Mêmes, M^^SAVIGKY, puis LÉON.

M"" SAVIO'Y, qui a sonné clans la coulisse, à un tlomcstiquc qui entre en même temps qu'elle.

Ces lettres à la poste. (A Bidault.) Je suis fâchée de m'èlre absentée si long-temps, et pour me dédommager, j'espère que vous voudrez bien rester à dîner avec nous ?

(Elle va à sa table où sont ses dessins et s'y assied.) BIDAULT.

Madame...

LE DOMESTIQUE , annonçant avant de sortir. M. Léon.

M'"' S AVION Y, à Léon.

Vous arrivez au moment où j'ai besoin de vos conseils.* Ce n'est

' BKli.iilU .Viilonriip, Lonn M"" SariKiiv.

pas à l'avocat que j'eu deniande ; ^l'âcc au ciel j'ai lépoudii à mon avoué, et je n'ai plus à entendre parler d'affaires aujourd'hui. C'est à l'artiste que je m'adresse. Voyez : je ne suis pas contente de mon paysage : il ne me paraît pas rappeler assez la Suisse. Comment le trouvez-vous?

LÉON

Délicieux î

M""" SAVIGNY, en souriant.

Prenez garde ! ce sont des conseils que je vous demande.

ANTOMNE, à part en les regarclant.

C'est cela !.. je vois à présent quel est celui que ma tante doit épouser, et qui l'on me destine à moi !.. oh ! par exemple!., c'est trop fort !

LÉON , à part.

M"" Antoninc à une petite (igure boudeuse... est-ce que Bidault lui am'ait déjà parlé ?

M"' SAVIGNY , continuant son aquarelle, à Antoninc assise à l'autre

table.

Mon amie, j'ai l'habitude de consacrer tous les jours deux heures à l'étude : si tu le veux , et quand lu seras bien à ton aise ici, nous travaillerons ensemble.

lîlDAULT, à Antoninc, qui parcourt quelques volumes avec humeur. Mademoiselle dessine ?

ANTONINE

La tète seulement , Monsieiu" : on n'a jamais voulu me laisser aller jusqu'à l'académie.

Ma nièce est musicienne.

BIDAULT

Ah!

M"' SAVIGNY

Et très forte musicienne... vous en jugerez,

ANTON INE, à parL

Oh! non! par exemple! (Haut.) Mon Dieu! ma tante, j'ai bien négligé mon piano depius quelque temps... je ne le regrette pas au reste , car ces talens d'agrément que l'on acquiert en pension ne sont cultivés que lorsqu'on y est... une fois dans le monde on les oublie bien vite.

BIDAULT

Pourquoi ?

ANTONINE

Oh ! que sais-je ? faute d'émulation , peut-être, ou bien encore parce qu'on se trouve dans une position telle que n'ayant plus de plaisir à les entendre louer, il devient indifférent de les perdre. LÉON, à part en riant.

Bidault a parlé.

lilDAULT.

C'est possiJ)le... cependant il arrive aussi que...

ANTOINE

Ob ! Monsiein-, c'est très rare.

lîIDAULT.

Vous voyez powtant que Madame votre tante a conservé...

ANTOMNE.

C'est très rare; et, à cet exemple, je pourrais en opposer mille... mon Dieu ! Sans aller plus loin, celui de l'élève la plus forte en dessin qu'il y ait eu à la pension. Voilà deux ans qu'elle en est sortie pour se marier, et, depuis ce temps, elle n'a pas touché un pinceau. Il est vrai que sa situation ne lui permet guère d'y songer.

I5IDAVI.T,

Ah î elle n'est pas brillante ?

ANTOINE

Sous le rapport de la fortune... pardonnez-moi : vingt-cinq ou trente mille francs de rente...

inOADLT.

C'est gentil.

ANTONINE

Mais elle a un vieux maii.

BIDAULT

Ah !.. et elle est malheureuse ?

ANTONINE

Du tout, c'est lui qui est malheureux.

LÉON , cherchant à étouffer un éclat de rire. Ah! ah! c'est charmant!

M""' SAVIGNY

Plaît-il?..

LÉON , se penchant \eFs elle et indiquant son aquarelle. Charmant.

C'est bien ainsi ! (Avec un peu de dépit . voyant Léon regarder du côté de Bidault et d'Antonine, en riant.) Vous ne VOUS apercevez pas, M. Léon, que vous n'êtes , ni à ce que je fais , ni à ce que je vous demande.

ANTONINE, à elle même.

Je suis bien aise de lui avoir dit cela en passant.

M™* SAVIGNY, à Léon, qui involontairement se détourne encore pour regarder Bidault, et qui rit de nouveau. Tenez, je crois que nous ferons uiieax de cesser, car moi-même, je ne me sens pas disposée... (Elle s'est levée.) Ma nièce voudra bien continuer ses histoires de pension . cpii paraissent amuser tout le monde ici, excepté M. Bidault pourtant*.

* Bi<laul . Âtiloiiiiic, Mni( S.ivïgny, Léon.

BIDAULT

Moi , Madame ?.. au coiUraire... je trouve cela très gai , je vous assuic.

M""" SAVIGNY

Eh bien ! Antoiiiiie ?

ANTONiNE , se levant.

Mais, ma tante... je n'ai rien à dire.

M"' SAVIGNY

Sur un pareil sujet?.. Allons! dès qu'il ne sagii que de ccliii-là...

ANTONINE

Mais ma tante, je suis prête à causer de tout autre chose... En vérité, vous me feriez passer pom* une sotte.

Non, mais pour un enfant encore tout imbu de ce qui l'a frappé et qui pense que tout le monde s'intéresse à ces petites anecdotes de jeune fille.

ANTONINE

Mon Dieu! ces anecdotes, quelque peu importantes qu'elles paraissent , ont cependant leiu- intérêt dans certaines circonstances. C'est par l'exemple d'auti-ui qu'on apprend à se conduire, et celui que je citais tout à l'heure vaut, peut-être, la peine qu'on le remarque.

M""" SAVIGNY

Pourquoi ? à qui peut-il être utile ?

ANTONINE

Mon Dieu! à personne; mais si je me trouvais dans une position semblable , j'en profiterais.

niDAiLT, à part.

Moi aussi.

M"" SAVIGNY

Profiler... de quoi?., de cet exemple?., quel est-il donc déjà?.. C'est-à-dire ([ue tu ne consentirais pas à devenir la femme d'un mari de cet âge?..

ANTONINE

Pas plus qu'à épouser un homme plus jeune que moi... si je tenais à être heureuse.

niDAlLT, à part.

Aïe!

M"* SAVIGNY', avec un dépit qui va croissant.

Ah! encore un précepte!., et à qui s'adresse celui-ci ?.. qid doit le méditer?., qu'est-ce que cela veut (ure?

ANTONINE

Rien... rien... certainement cela no regarde personne.

M"" SAVIGNY

Vous avez encore un exemple, sans cloute, un evcmple tout prêt... Voyons, dites-le... je vous écoute.

AUTOMNE

Moi?., mais... en aucune façon.

M"""" SAVIGNY

Quelqu'étourdie , n'est-ce pas, qui aura joué follement son bonheur , son avenir ? que votre sagesse a blâmée ?. . qu'elle ridiculise, peut-être?.. Mais n'y a-l-il que cet exemple au monde ? ne pourraiton lui en opposer? et celui-là même est-il bien concluant , bien véritable?.. Cette femme a-t-elle été se plaindre? l'avez- vous entendue? vous l'a-t-elle dit?.. Pom'quoi n'aurait-elle pas les qualités qui peuvent rendre un homme hemeux , et pouiquoi fautil que cet houmie mente à ses promesses, à son honneur?.. Cela peut-être vrai sans doute; mais le contraire est possible aussi... Allons! répondez... répondez... vous voyez bien que nous vous écoutons.

A>T0NINE, avec un grand embarras.

Je n'ai rien à répondre... j'ignorais que je vous blesserais à ce point.

M""" SAVIGNY

Moi , encore !.. toujoiu-s... De quoi serais-je blessée? qu'y a-t-il là qui me concerne?.. Si cela pouvait s'adresser à moi, il m'eût donc fallu prendre ce que vous avez dit pour une leçon ?.. En vérité cela est étrange, et votre persévérance à faire de tout ceci une question qui me soit personnelle est d'une désobligeance que rien n'égale.

ANT0NI>E

Oh! ma tante, pardonnez-moi... je suis toute tremblante... et vous ne m'avez jamais parlé avec le visage que vous avez en ce moment.

BIDAULT, à part.

Aïe ! aïe !

M™* SAVIGNY

Encore!., vos observations me... laissez-moi... j'ai besoin d'être seule...

ENSEMBLE

Aiii : Eli tes lieux ■IcEoimais. (b1mo\ di; la xrir.) M°" SAVIGNY.

J'essaierais vainement De lutter davantage; Je m'oul)lie. .. cli ! commcnl Me contraindre à présent?

Hein?

Quoi ?

M""* Savigny..

Après ?

BIDAULT

Ce dépit d'un moment A révélé son âge ; J'entrevois à présent In nouveau dénoùment.

AîVTONIi-VE,

Ce dépit d'un moment Est hélas! mon ouvrage; Et je ne puis vraiment La quitter à présent.

LÉON

Sur ce front si charmant, Ah! quel sombre nuage!

Je ne sais plus vraiment Si c'est elle à présent.

JIme SAVIGNY, seule et à (.ai t.

Malgré moi cet outrage A trahi mon dépit; Cachons-leur un visage Où mon trouble est écrit.

REPRISE DE l'ensemble.

J'essaierais vainement, etc.

( Autoiiijie suit Mme Savigny i|ui l'ciitre cliez elle.)

Page 1