‹ La première tentation de Saint AntoineChapitre 19 sur 81 · XXX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXX PRÉFACE

réelle élévation et, parfois, avec une profondeur et une subtilité qui surprennent chez un laïque. Pour bien saisir jusqu'à quel point il avait pénétré les finesses de la psychologie mystique , qu'on nous permette de citer cette note que' nous avons recueillie dans ses papiers et qui éclaire d'un jour singulier certaines étrangetés de son personnage :

« Gradation du caractère de saint Antoine : L'état de perfection, la véritable orthodoxie, le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être capable ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il nous éprouve, on le met presque au défi de vous faire crier, tant on est endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut aller jusqu'à vous ôter la foi comme une trop grande compensation et une trop vive jouissance. On se résigne, on se passe de foi, o?i devient stupide tant que dure répreuve. Mais, pour subir sans péril cette épreuve décisive, il faut avoir si bien détruit en soi le goût et la faculté de pécher que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degré de sainteté*. »

û. Cette note n'est qu'une citation empruntée à un roman de G. Sand : Mademoiselle de la Qumtinie (voir p. 256), qui parut en 1863. Ceci nous prouve, une fois de plus, que Flaubert ne cessait

PIlKFACr XXXI

Ainsi s'ex|)li(|uo cette note jelrr par in<iul)ert sur un lie ses hiouillons : Ton f/vnrral (/'d/fn/tissrtnrnf, f/' idiotisme ri de /ntitjNr (h» la pail di' saint Antoine, reliaiiss(5 par sa col(»ro ai^ro, à la lin, (juand il chasse la Logi(jue... » Il était indispensable, croyons-nous, de souligner ces indications, pour justifier la dépression, l'aplatissement du saint, cl, en fin de compte, l'altitude passive (|u'il garde depuis le début de la Te n talion : saint Antoine est devenu une chose, la chose de Dieu!...

Flaubert s'est donc eiïorcé de donner un caractère bien défini à son héros. Il n'y a réussi qu'à moitié, puisque son œuvre est plutôt sul)jective et que, presque partout, on devine l'auteur derrière son personnage.

Au fond, il n a voulu ni peindre un anaoiioréte égyptien du W siècle, ni se raconter lui-même. Son dessein était beaucoup plus vaste. Il voulait, dans le raccourci d'une légende, figurer l'évolution de l'humanité tout entière. De là vient (|ue le premier Saint Antoine a un caractère surtout symbolique, taildis que l'autre est surtout historique

de penser ;i son Saint Atiloiue, iut*'me alors qu'il fiait occupé ailleurs. En revanche, l'antre note que nous reproduisons semble contemporaine de la toute premitre version de ISV,». Or. elle dit déjà tout ressentie! de la précédente. Flaubert n'aura vu, en 18»î3. dans le passage de G. Sand, qu'une contirmation inattendue rt siniîulièrement précise de sa propre pensée.

Page 1