UNE VOIX
J'étais le Dieu des armées! le Seigneur, le Sei-j gneur Dieu !
J'étais terrible comme la gueule des lions, plusj fort que les torrents, plus haut que les montagnes; j'apparaissais dans les nuages, avec une figure furieuse.
J'ai conduit les patriarches qui s'en allaient' chercher des femmes pour leur postérité. Je réglais le pas des dromadaires et l'occasion de lai rencontre, au bord de la citerne ombragée d'un' palmier jaune. Gomme par des robinets d'argent, je lâchais les pluies; je séparais les mers avec^ mou pied; j'entre-choquais les cèdres avec mes mains; j'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob et conduit, à travers les sables, mon peuple qui s'enfuyait.
C'est moi qui ai brûlé Sodome. C'est moi qui ai englouli la terre sous le déluge; c'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, avec les chariots de guerre et les cochers.
Dieu jaloux, j'exécrais les autres dieux, les autres peuples, et je châtiais mon peuple d'une colère sans pitié. J'ai broyé les impurs, j'ai abattu les superbes et ma désolation allait de droite et de
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^au('li(\ cniiinic lin (-Ii;iiiii\'iii i|iii c^l |rirli('> d.iDs iiii ('li;ini|) (le mais.
INnir (I»''li\ iNM' Nnn'l, j<' cliDisissais los smij.Irs. ht'^ an^<*s aux ailes de llaniinc- Irnr |iarlairiit dans les Imisson^; los pàti'cs |»lai«Mil leur jjàlou cl parlaicMil à la i:ihMT«'. Pariumées dr nanl, do ciniiainoiK* ol df iiiynln'. avoc des rolirs lr;iiisparonlos ot dos chaiissuros à laloii liaiil, dos iomnies ploiiios d'un oiour iiiliôpido allaienl lioiivcr los capilainos ol jour Iranclhiirnl la trie. Alors nui jijloire ôclalail plus sonoi'o «jur Ic^ tsuilialos. Au rolonlissomoiit di' la foudro, olle a groiulô sur los nionlagnos ; lo vont (jui passait onipoitait los proplièU'S ; ils so roulaioiil lout nus dans los raviuos dessochoos, ils so rouoliaionl à plat vonlro pour ocoiitor la voix di} la mor, ot, so ro- N'vaiil tout à coup, se mollaiont à ciior mon nom.
Ils arrivaient la nnil dan- la salle dos lois, ils secouaient sur los lapis du trône la poussière d(^ leurs manteaux, ol, lappelaut mes vengeance^, parlaient de IJabvlonc et des soul'llols d(' roscl;ivago. Les lions pour eux so faisaionl doux, la llamme des fournaises s'écartait d*) leurs corps, el les magiciens, liurlanl de rage, se lacéraient ivec des couteaux.
.l'avais gravé ma loi sur des tables de pi«'rr<' : ellt» étroignait mon peujdo, comme la eeinlure du vovagour. (lui lui soutient la taille, (l'était mon [)i'nplo, — j'étais son Dieul La terre était à moi, les hommes élaiiuil à moi, leurs pensées,
leurs œuvres, leur outils de labourage et leui maison.
Mon arche reposait dans un triple sanctuaire,] derrière les voiles de pourpre et les candélabres allumés. J'avais pour me servir toute une tribu qui balançait des encensoirs; j'avais un plafond fait avec des poutres de cèdre, — et le grand-prêtre, en robe d'hyacinthe, qui portait sur sa poitrine des pierres précieuses rangées dans un ordre symétrique.
Malheur! Malheur! le Saint des Saints s'est ouvert. Le voile s est déchiré, Farche est perdue et les parfums du sacrifice sont partis à tous les vents, par les fentes de la muraille. Dans les sépulcres d'Israël, le vautour du Liban vient abriter sa couvée. Mon temple est détruit, mon peuple est dispersé. On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits; les forts ont péri par le glaive, les femmes sont captives; les vases sont tous fondus.
C'est ce Dieu de Nazareth qui a passé par la Judée. Comme un tourbillon d'automne, il a entraîné mes serviteurs. Ses apôtres ont des églises, sa mère, sa famille, tous ses amis; et moi je n'ai pas un temple ! pas une prière pour moi seul! pas une pierre où soit mon nom ! et le Jourdain aux eaux bourbeuses n'est pas plus triste ni plus abandonné.
La voix s'éloigne.
J'étais le Dieu des armées! le Seigneur! le Seigneur Dieu!
n;i:Mii:nK \i:m^io\ 2:ir»
I.i Mort bàillf. Aiiloini» rst étcn<lii par terre, immobile. La l-iixurp. le dos appiiy»' contre la cabane «le la porte et la jambe droite relevi'-r sur le fienou ^'aiiclic, ef(ilo<juc le bas d«' sa robe, dont les brin-» emportés pnr le vent volliKent autour du coclum. tombent sur ses paupières et lui chatouillent les narines.
Uor«' l.ll Dl AHLK, allongeant sa ^'rilVe sur saint \ntoiiie, crie : Ils sont passrs!
\A l.ix.Kjl'E
Kl) bion, piiis(ju'ils... Antoine rouvre les veux.
puisqu'ils sont passés, le lion,
\NTOINE se relève, saisit un caillou et, le lançant contre la
Lo^'ique.
Non', non! jamais! lu es l;i nioil de ràmr, arrière !
Il >"aqenouillc.
Mis(M'irorde, mon Dieu! piirtlonnez-nioi ! aiine/ninil... (Vo-t la ^^làco qui iail les purs. Ion amour qui failles bons. Pitié! pilié'!
LE DIABLE
Point <1<* piti(''! La miséricoriic^ ne descendra pas sur nu pécheur tel que toi.
ANTOINE, priant.
Ail! Jésus! Fils de Dieu, qui es Dieu, et Dieu comme le Père, Dieu comme le Saint-Esprit!.. Vous êtes Un!...
LE DIABLE
Je suis plusieurs! je m'appelle Légion.
Tu as envoyé ton Fils...
LE DIABLE
Un au Ire viendra!
ANTOINE
... pour établir ton église !
LE DIABLE
Il la renversera !
Le Diable, se posant derrière saint Antoine, lui crie dans les oreilles, si fortement qu'Antoine, àgenoux, se courre comme un roseau, tantôt tombant sur les poignets, pu s se relevant, mais continuaut lO'.;jours sa prière, tandis que le Diable dit :
11 naîtra dans Babylone et dune vierge aussi,
i'i;i;\iii i;i: viiii^ion
(I imt' \i«M*i;(' coiisiicrct» au Soij^iiciir. (|iii am.i rorni<in«' avec son prie. Il x' Icra ciiconscriro |tarini Ic^ .Iiiifs. Il n-laiiliia le IVm|)I.'. Il coii- \('iiii"a tl alioi'd dc^ pi'oconsiiU, des princes, <i<'s rois, — {(MnjxMCiir d.» Taprohaiir, la l'ciiic do Sc'vlliic (d Irois [)ap('s lim n|>i('s raiili'c II enverra SCS inossan(M's »iir (oulcs les routes, sos prophtdc^s à joules les nations, ses soldal> eonli»* joules les vilh's.
Il sera Ixviu. Les femmes (l<'direi-onl à cause de lui.
Il iioi'«:^ei'a les Joules. On s'endoiniira sur leperles, l'eslonuic plein ju'^iiu'aux denl>. Il assouvira la luxurt^ du luxurieux, la cupidili' de Tavalice. la convoilisc do I n»il, le venire jaloux. Il exallera les loris el il ahaissera les liuniblcs. Il lueia les lidèles avec ri'pée. il les as'=;ommera .ivee des massues, il les bi'oiera avec des pilous, el il brûlera loules les églises comme des [>oulaillers pbuns de verni iu(\
Li»s mulets de sos esclaves, sur des litières de lauriei'. mangeront la farine de^ pauvr(^s dans la crècbe de Jt'sus-dlirisl. Il t'dablira des gladialeursur le (Calvaire et, à la place du Saint-Sépulcre, nu lupanar do femmes nègres (jui auront des anneaux dans le ne/ (d (jui ci'iei'onl (b^s mots alVreux.
11 mandiera sur la mei\ il volera dans le-> aii-, '•( il s'enfoncera sous la terre, tel ((u'un poi<- -l'U (|ui plonge. 11 t'dèvtM'a des lem|)ète"^, il calmera les Hols. Il fera IbMiiir les arbres niorl^. il dessi'chera les arbre^ en tb'iir<. l)e^ dianianl>
238 LA TE;NïATION DE SAINT ANTOINE
ruisselleront sur ses sandales, des parfums sortiront de son haleine. Partout où il portera les mains, couleront des gouttes de sang, et il répondra : « Je suis le Messie ! »
" ANTOINE, priant.
Colombe du Saint-Esprit, fais passer sur ma face le rafraîchissement des vents célestes!... Ah! coulez! coulez! mes pleurs, et emportez mon âme] dans le débordement continu de l'immense amour.]
LE DIABLE
Il appellera des magiciens de tous les pays. Il parlera tous les langages. Il connaîtra toutes les écritures. Ce sera comme si tout le monde était fou, et l'on se dira : a Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? »^ — et quand il aura prêché la terre pendant deux ans plus cent quatre-vingt-trois jours, qu'il aura persécuté les lidèles devenus des apostats ou des marlyrs, qu'il aura ruiné les Saints Lieux, ouver tous les cachots, égorgé tous les prêtres, accaparé les multitudes; qu'il possédera des royaumes, des trésors, des armées, le ciel enverra à la fois le prophète Elie et le prophète Enoch : il tuera Elie, il tuera Enoch; et leurs crânes grattés avec des fers de lance serviront de boîte pour le fard et de cassolettes à parfum.
imu:mii:iu-: nkusion 239
ANTolM
.rcnlt'iKU I.i voi\ (lu dt'iiKai (jiii Imi le auloiir di^ moi, inai> avt'c la loi-co, (') l)i(Mi piiissaiil. jr nii' l'irai (1<* ses fiin'ui^^. Je chanterai les Idiiaiii^es (liiianl l'époiiN anlciiicnl de- lenlalions. Je suis coniiîK* im homme loinhc' à la nier et <|iii donne de j^iands coups de reins pour remonter dans la chaloupe. Accople-nioi ! [)reuds-nn>i ! mi^t'iicoiiie î mis(Mi('orde !
M-: DIAIU.E
Alors le rêve du nu\l s'i'panonira comme une Heur de ténèbres, [)lus larixe (|ue le ?oleil. Il y aura des ('nivrements de Torii^ueil si Acres et si lon^s, et des joies de la luxure si frénétiques et des miasmes du iu'>ant si l'enversanls. (jue le< anges arracheront leurs ailes, le saint maudira sa vertu, le martyr se désolera de son supplice: — les élus pousseront des huées furieuses autour de Jésus- (Ihrist. On le désertera dau^ s(ui ciel, et l'enfer débordé s'étalera sur le monde.
Antoine continue à prier.
L (.)rj,'ueil, la trte basse, s tufonce (Jan> son manteau. La
Colère reste immobile. LKnvie forme les ycu\. Toutes
les filles «lu Diable sont consternées. Mais il déploie sa «^'rande aile verte et, la faisant tourner
ritpidement couiuie une fronde, il eu frotte les lèvres
des Pèches, qui se ruent pèle-mèle autour de saint
Antoine et huilent elTrovablement.
LA LUXURE
Veux-tu des vierges blanches comme la lune? xVimes-tu mieux des femmes couleur d'ambre, aux ricanements altiers et qui se tordront comme des vipères, dans les replis d'une lubricité inventive, plus féroce que la haine, et sérieuse comme une religion. Tu sentiras contre tes flancs le froid métallique de leurs bracelets d'or, et ta chair bondir sous leurs baisers, ton âme se fondre o leurs prunelles, tout ton être se dissoudre dans les efOuves d'un délire enragé.
LA COLÈRE
Viens ! viens ! tu dégorgeras ton âme de la fureur qui l'étouffé, tu ne sais pas les plaisirs de l'assassinat, les voluptés qui vous prennent, quand on lève le couteau, et quelle joie vous ravage, quand il retombe et qu'il pénètre.
LA GOURMANDISE
Tu vas avoir tout de suite et pour toi seul des chairs rouges épicées, plus vaporeuses qu'un nuage, avec des boissons grasses à la glace, et des fruits d'une couleur palpitante, qui semblent vivre comme des bêtes. Tu en mangeras! tu en boiras! et continuellement, toujours, sans cesse, à en baver, à en crever !
l'IlKMlKUl-: VKIiSKKN 2il