LA QUESTION JUIVE INTRODUITE
laquelle il appartenait, de l'humiliation à laquelle elle semblait condamnée, v
« Pareillement Lacroix, le futur conventionnel, poussé, à la sortie du théâtre, par un gentilhomme qui donne le bras à une jolie femme, se plaint tout haut. — Qui ctes'Vousî)^ — Lm, encore provincial, a la bonhomie de défiler, tout au long, ses nom, prénoms et qualités. — « Eh bieny dit l'autre, c'est très bien fait à vous d'être tout cela ; moi, je suis le colite de Chabanncs^ et je suis très pressé. » Sur quoi, « riant démesurément, » il remonte en voiture. « Ah l Monsieur, d'isdiii Lacroix, encore tout chaud de sa mésaventure, l'affreuse distance que Vorgueil et les préjugés mettent entre les hommes î »
« Soyez sCir que chez Marat, chirurgien aux écuries du comte d'Artois, chez Robespierre, protégé de révoque d'Arras, chez Danton, petit avocat à Mery-sur-Scine, chez tous les autres, on vingt rencontres, l'amourpropre avait saigné do mùino. Grâce à Rousseau, la vanité, si naturelle chez riiommo, bi sensible chez un Français, estdovenuo plus sensible. La moindre nuance, un ton de voix, semblent une marque de dédain. Un jour que l'on parlait tl<jvant le ministre de la guerre, d'un officier général, parvenu à ce grade par son mérite ; (.< Ah, oui, dit le ministre, officier général de fortune \ » Ce mot fut répété, commenté, et fit bien du mal.
« Chez le duc do Penthièvre, les nobles mangent avec le maître de la maison, les roturiers dînent chez son premier gentilhomme et ne viennent au salon que pour le café. Là, ils trouvent « eu force et le ton haut » les
autres qui ont eu l'honneur de manger avec Son Altesso et qui ne manquent pas de saluer les arrivants avec une complaisance pleine de protection. Gela suffit ; le duc a beau pousser les attentions jusqu'à la recherche; Beugnot, si pliant, n'a nulle envie do revenir. On leur garde rancune, non seulement dos saints trop courts qu'il font, mais encore des révérences trop grandes qu'on leur fait.
« Quand le cœur est révolté, tout est pour lui sujet de ressentiment. Le tiers état, à l'exemple de Rousseau, sait aux nobles mauvais gré do tout ce qu'ils font, bien mieux de tout ce qu'ils sont, do leur luxe, de leur élégance, de leur badinago, de leurs façons fines et brillantes. Leur froideur comme leur familiarité, leurs attentions comme leurs inattentions sont des offenses, et, sous ces millions de coups d'épingles, réels ou imaginaires, la poche au fiels'empHt.
(( En 1789, elle est pleine et va crever *. »
Eh bien, pareil phénomène moral se produit chez le peuple juif, au moment môme où les classes roturières de France lui on donnent l'exemple. Afirès avoir été souffre-douleurs durant près de deux mille années, estil étonnant que, lorsque des annonces de Hberté et d'égalité pénètrent jusque dans lesjuiveries, son orgueil souffrant se redresse, et que son vieux sang qui a frémi au Sinaï et animé les Machabées, retrouve des bouillonnements ? Chez lui aussi, la poche au fiel s'est emplie, et se rompt.
Ils sont las des termes de mépris que les lois autorisent contre eux, dans les procédures. Les cahiers des
• Tainb, VAneitn MgirM,p. 417-SO.
lie LA QUESTION JUIVE INTRODUITE
juifs d'Alsace, remis au curé d'Emberménil par le garde des sceaux, contiennent cette doléanco et cette demande : « Qu'il soit défendu à tout homme public d'user d'épithètes tiétrissantcs, envers les juifs, dans les plaidoyers, actes, significations* », etc.
Ils sont las d'être une source de richesses pour les seigneurs. « C<^s malheureux ne peuvent s'établir nulle part, sans la permission du soigneur qui la vend au prix qu'il veut. Us lui paient un droit annuel de protection. Et le jeune juif, lorsqu'il se marie, est encore obligé de payer la taxe que le seigneur lui impose, pour avoir la permission de s'établir dans le village où il est né ' 1 »
Certbcrr, si endurant, est las de l'interminable opposition que les magistrats de Strasbourg font au droit que lui a conféré Louis XVI, en récompense de ses services, de résider dans Strasbourg en homme libre ^ Sa dernière supplique à Sa Majesté décèle une irritation iirofoude : t( Ainsi donc, les magistrats de Strasbourg refusent à Votre Majesté le droit de récompenser le suppliant dans le lieu où il a eu l'honneur de servir Votre Majesté. Quoi ! l'autorité royale qui a tant de pouvoir pour la punition du crime, n'en aurait point pour la récompense des services ! IS 'est-il pas singulier de voir un juif stipuler les intérêts de l'État 1 Et pourquoi non ? puisque le gouvernement les a stipulés avec lui, ces intérêts '* 4 . . . »
Les juifs de Strasbourg sont las de se voir éconduits
« Grégoire, Motion en faveur des juifi, notic» hiitorique, p. 6-7. « Rapport lu d Strasbourg à Vassemblét d* la Société dei amis de la Conttitution (1190), p. 4.
• Voir YEntrée den Itraélitet, etc., premier» parti», ch»p. th. « ArcbiT«B oalioDRlM, O^ÔIO, p. 18.
et congédiés, tous les soirs, de la cité, au son de la trompe, et d'ètro obligés d'aller coucher dans les villages d'alentour*. Cotte trompe dont les sons veulent dire : A la porte, les juifs ! leur donne sur les nerfs. Quel é])anchement de (iel dans ces lignes : « Nous espérons que la nouvelle municipalité do Strasbourg no laissera plus renouveler chaquejour une occasion d'effrayer les enfants, de leur conter d'impertinentes fables, de jeter dans leurs cœurs des germes de haino, qui se développent par l'éducation, s'enracinent et deviennent indestructibles : jo veux parler de cette odieuse corne, dont le son lugubre se répand tous les soirs à l'entrée de la nuit, du haut de la cathédrale, et porte la terreur dans l'ame de tous ceux dont les oreilles n'y sont pas habituées. Les préjugés dont le peuple de Strasbourg est imbu, sa haine aveugle contre les juifs, doivent en grande partie leur origine à l'impression qu'a faite sur les enfants le son de cotte corne, aux ridicules histoires qu'on leur a racontées, et dont la tradition se conserve religieusement*. »
Et ainsi, que d'orages du cœur longtemps contenus, à propos de ces termes de mépris employés dans les procédures, de ces lourds impôts à payer aux seigneurs, de ces péages honteux, de ces expulsions quotidiennes, de cette odieuse corne î Longtemps contenus, ils éclatent, en même temps que semblables orages dans le cœur des roturiers, à la date de 1789 : et c'est ce qui explique pourquoi, dès que la discussion sur les droits de l'homme semble toucher à sa an, nos juifs sont déjà
1 Voir l'Entré» d«$ Israélites, etc., premier* partit, obap. ri, ' Rapport lu à Stratbourg, «to.ip. S6-7.
lis LA QUESTION JUIVE INTRODUITE
là, à la porte de l'Assemblée, dans l'oreille de Grégoire, pour murmurer : Pressez, pressez le dénouement I
Pour réussir, quel i)Ian d'opération a-t-on adopté? Le suivant ; — ce n'est pas à dire que nous l'ayons trouvé tracé au net dans aucun document, mais il ressort avec clarté des pièces que l'on va lire :
Première ligne d'opération. — Comme les juifs d'Alsace sont très mal notés dans l'opinion publique à cause de leurs usures multipliées qui ont amené la ruine de tant de malheureux cultivateurs, ce sont les juifs de Paris qui ont rédigé, et qui présentent à l'Assemblée nationale la requête par laquelle ils demandent à être admis au nombre des citoyens.
Le raisonnement do leur requête est très simple : Ils sont hommes, ils sont, par leur conduite, irréprochables, dignes d'un autre sort : donc ils doivent <Hre citoyens.
Le ton d'assurance avec lequel leur adresse aux députés est rédigée, ne donnerait-il pas à supposer qu'ils ont été au courant du point de départ et du point d'arrivée de cette fameuse Déclaration des droits ? Qu'on on juge : « Sans doute, et nous aimons à le penser, votre justice ne demandait point à être sollicitée, ni prévenue par nos vœux. En restituant à l'homme sa dignité première, en le rétablissant dans la jouissance de ses droits, vous n'avez entendu faire aucune distinction entre un homme et un
DEVANT 1/ASSE.MU1,1;K NATIoNaMO 113
autre honiino; co titre nous appartient coniinc à tous les autres membres de la société; les droits qui en dérivent nous appartiennent donc également. Voila la consé- 'qucnce, rassurante pour nous, qui résulte des principes fondamentaux que vous venez d'établir. Aussi nous Sommes certains désormais d'avoir une existence difl'érente de celle à laquelle nous avions été voués jusqu'ici. Le titre d'homme nous garantit celui de citoyen ; et le titre de citoyen nous donnera tous les droits de cité, toutes les facultés civiles, dont nous voyons jouir, à côté de nous, les membres d'une société dont nous faisons partie *. » Une pareille assurance de langage ne supposet-elle pas une connaissance préalable, approfondie, de ce qui se préparait? Dos hommes tenus à l'écart de la société, s'ils n'avaient été au courant (dans les coulisses) de la rédaction, du but et de la portée de la Déclaration des droits, auraient-ils présenté des conclusions si assurées, le 2(3 aofit, le soir même du vote do la Déclaration ? L'ignoranc(* n'est -elle pas aceompngnéf» de i)lus do timidité et do réserve, surtout dans les premières démarches?
Les juifs de Paris en réclamant leur admission au nombre des citoyens, fondée, d'une part, sur les droits de l'homme, d'autre part, sur « leur soumission aux lois dont ils avaient donné un si constant exemple, leur ardent amour pour le monarque, leur caractère pacifique* », en un mot sur leur conduite irréprochable,
» Adressa présentée à VAstemblée nationale le S 6 août 1780, par let juifs résidant à Paris, p. 2-3. — £ll« e«t lignée par J. Ooldtcbmidl, président, Abruliom Lopo» I.ogounn, rice préfident, W«il, Benjamin, Fernanciès, Mardocbée I>vi, etc.
' Ezprettions conteuues dan» i'Adr«»M, p. i.
La l'n'pon'UrnncjHivi'. <J
114 LA QUESTION JUIVE I NTRODL'ITK
avaient oublié, sans duute, les récriminations et les reproches dont ils avaient été l'objet sous le règne précédent. Une requête des six corps des marchands de Paris, adressée à Sa Majesté le roi Louis XV, représente quG l'admission dos juifs serait directement contraire aux vues de Sa Majesté de rendre lo commerce de plus en plus tiorissant; elle rouforine ces aménités : « Non seulement ils sont incapabl(?s de lui apporter le moindre avantage, mais ils ne sauraient que le désoler et le ruiner... L'admission de cotte espèce d'hommes dans une société politique ne peut être que très dangereuse. On peut les comparer à des guêpes qui no s'introduisent dans les ruches que pour tuer b.'s abeilles, leur ouvrir le ventre et en tirer le miel .. Permettre lo commerce à un seul juif dans une ville, c'est Vy permettre à tous, et opposer à chaque négociant les forces d'une nation entière : ce sont d(»s particules de vif-argent qui courent, qui s'égarent, et qui à la moindre i)ontc se réunissent en un bloc principal*. )) Les juifs de Paris, ivres de la Révolution qui venait recommencer l'iiumanité, oubliaient, sans doute, ce passé. Tant il est vrai que lo désir de paraître transformé produit souvent, chez lo pêcheur qui s'amendo, l'illusion que sa transformation est déjà réalisée !
Voilà donc la première ligne d'opération : parmi les juifs, ce sont ceux de Paris qui présentent à l'Assemblée nationale une adresse pour obtenir d'être reconnus comme citoyens.
Deuxième ligne d'opération. — Les juifs d'Alsace pro-
* Arclilvei ntlionales, ADIB xxvii, a« iù, Requét* dei marebands cl néifocianti dt Paria contrt l'admiaiion daa juifi, pagea 10, 245, 2è.
DKVANT i;ASSKMHI,KK NATIONALE 115
mettent aux Alsaciens de ressembler à leurs coreligionnaires de Paris.
En effet, tandis que leurs coreligionnaires travaillaient à réussir auprps de l'Assemblée nationale, les juifs d'Alsace, de leur côté, tentaient d'adoucir et de se con cilier le peuple alsacien. En pendant de l'Adresse des premiers à rAsscmblée nationale, apparaissait une Adresse des juifs alsaciens au peuple d'Alsace. A coup sûr, on dut se frotter les yeux à Strasbourg, à Colmar, et surtout dans le Sungau, en lisant ce qui suit :
a) Début :
« Citoyens, nous attendons de l'Assemblée nationale un décret favorable à nos espérances ; mais nous désirons auparavant vous rassunn* sm- les inquiétudes et les craintes qu'il })ourrait faire naître dans vos esprits. Ne croyez pas que nous en al)Usions jamais. Si vous jugiez de ce qucMious serons un jour par tout ce que nous avons pu être jusqu'à j)résent, votre ernnir serait bi«;n grande, et vous êtes trop sages poui- l'adopter. Soyez }»ersuadés, au contraire, que les hommes ne sont, en général, que ce qu'on veut qu'ils soient, et qu'on nous a forcés d'avoir les défauts et les torts qu'on reproche à quelques-uns de nous * . »
0) Promesse de ressembler aux juifs de Paris :
(( La capitale du royaume, dans ce moment, fait une démarche solennello auprès do l'Assemblée nationale, pour lui porter un témoignage authentique en faveur des juifs établis dans son enceinte, et pour lui cxpi'imer
' Adreite dt$ jui fi alsacient au ptvpU d'Aliact, p. 1-2.
llrt LA QUESTION JUIVE INTRODUITE
en môme temps le désir que tous ceux de l'État participent au même bienfait... Encore une fois, no désespérez pas de voir une révolution salutaire s'opérer dans nos mœurs, lorsque Texomple des juifs do Paris, auxquels on ne fait aucun reproche, est un sur garant de la vérité des promesses que nous osons vous faire *. » cj Mais ils no lâchent pas leurs créances : « Citoyens 1 lorsque nous aurons obtenu do l'Assemblée nationale le décret que nous attendons de sa sagesse, daignez donc y applaudir.
« Nous avons des créances sur vous ; ces créances sont considérables, mais des termes très éloignés vous sont accordés par un arnH du conseil souverain do Colmar, de l'aimée 1787, pour vous liquider envers nous.
« Serait-ce à raison de ces créances que vous pourriez voir avec déplaisir notre admission au titre do citoyens ? En scriez-vous moins débiteurs? et l'époque du paiement en arriverait-elle plus tard, si nous n'obtonions i)as l'acte de justice que l'Assemblée nationale ne peut nous refuser ' ? «
Il faut avouer que pour des gens qui avaient vu les combles do leurs -maisons arrachés et qui avaient été houspillés, comme nous l'avons dit, dans plus do vingt villages, il n'y avait pas peu d'outrecuidance et de témérité à parler de la sorte aux Alsaciens. Aussi le plan combiné entre hébreux de Paris et hébreux d'Alsace no réussit guère. L'Assemblée nationale n'eut pas l'air de s'apercevoir, à plus forte raison de s'émouvoir, do
« Adrtue des Juift altacitn» au ptupU dTAlsact. p. 4. » Jbid., p. 0-0. *
DEVANT L'ASSEMBLKK NATIONALE 117
l'adresse des premiers; et l'Alsace, à la lecture de l'adresse des seconds, n'en éprouva que plus d'exaspération. Quant aux six députés juifs, qui étaient venus à Versailles et entouraient Grégoire, ils continuaient à se morfondre, depuis plusieurs mois, sur le seuil de l'Assemblée, sans avoir pu pénétrer une seule fois dans son enceinte \
Grégoire, cependant, n'a pas tout à fait perdu sa peine. Depuis l'horrible journée du 6 octobre à Versailles *, rAsseinbléo est humiliée, atterrée, découragée : cent vingt membres ont déserté ses bancs. C'est dans ces circonstances néfastes et à l'avant -dernière séance qui se tient à Versailles, que Grégoire obtient que la députation juive de Lorraine, d'Alsace et des Trois- Évêchés soit enfin introduite pour présenter sa requête. C'est le 14 octobre. A la séance du soir, les six juifs qui composent cette députation sont admis à la barre de l'Assemblée. Plus avisés que leurs coreligionnaires de Paris et de l'Alsace, dont les adresses ont blessé par leurs réclamations hautaines, ils s'avancent avec une
• Motion en faveur dcijuifi, par Orégoire, notice hiitoriqu», p. 12.
* Une foule ignoble s'était portée de Parii à Vertaillei. L'Âtiemblée, en séance, avait été insultée, puis souillée par des gens qui y passèrent la nuit. A l'aube le cliùteau avait été envahi, les appartements, où dormait la reine, assiégés par une bande féroce, deui gardes du corps, tués, «t leurs têtes placées en tàte de l'immouda cortège qui eaua«u& le roi et la rein* de Veraaillet à Paria.
Ilfl LA-QL'KSTION .TUIVK INTnODL'ITE
roqiiôto dont la rérlaction no laisse rien à désiror. Lour l»rôsidont, Berr -Isaac-Berr, parle en ces termes :
Messcigneurs,
« C'est au nom de l'Eternol, auteur de toute justice et de toute vérité, au nom de ce Dieu qui, en donnant à chacun les mômes droits, a prescrit à tous les mêmes devoirs ; c'est au nom de l'humanité outragée depuis tant de siècles j)ar les traitements ignominieux qu'ont subis, dans presque toutes les contrées de la terre, les malheureux descendants du plus ancien de tous les peuples, que nous venons, aujourd'hui, vous conjurer de vouloii- bien prendre en considération leur destinée déplorable.
(( Partout persécutés, partout avilis, et copondant toujours soumis, jamais rebelles, objet chez tous les peuples, d'indignation et de mépris, quand ils n'auraient du l'être que d<' tolérance et «h» pitié, h^s juifs que nous représentons à vos pieds se sont permis d'espérer qu'au milieu des travaux importants auxquels vous vous livrez, vous ne dédaignerez pas leurs plaintes, vous écouterez avec quelque intérêt les timides réclamations qu'ils osent fornuT au sein de l'humiliation profonde dans laquelle ils sont ensevelis. *
« Nous n'abuserons pas de vos moments, Messeigneurs, pour vous entretenir de la nature et de la justice de nos demandes ; elles sont consignées dans les mémoires que nous avons l'honneur do mettre sous vos yeux. Puissions-nous vous devoir une existence moins douloureuse que celle à laquelle nous sommes condamnés ! Puisse le voile d'opprobre qui nous couvre depuis si
DEVANT I/ASSEMni-KK NATIONALE lia
longtomps, so déchirer enfin sur nos tètes! Que les hommes nous regardent comme leurs frères 1 Que cette charité divine, qui vous est si particulièrement recommandée, s'étende aussi sur nous ! Qu'une réforme absolue s'opère dans les institutions si ignominieuses auxquelles nous sommes asservis, et que cette réforme, jusqu'ici trop inutilement souhaitée, que nous sollicitons les larmes aux yeux, soit votre bienfait et votre ouvrage ! »
Go langage, humble et suppliant, no pouvait qu'émouvoir. Aussi, M. de Fréteau, président do quinzaine, répond :
(( Les grands motifs que vous faites valoir à l'appui de vos demandes, ne permettent pas à l'Assemblée nationale de les entendre sans intérêt; elle prendra votre requête en considération et se trouvera heureuse do rappeler vos frères à la tranquillité et au bonheur, et provisoirement vous pouvez en informer vos commettants *. »
La réponse était vague dans sa bienveillaace. Mais Grégoire était là qui avait appris, à bonne école, ce que c'est que le positif. Sur-le-champ, il se lève et dit :
« Attendu qu'on ne peut ajourner à terme fixe l'affaire des juifs, je demande qu'on leur promette, au moins, do la traiter dans le cours de la session présente *. »
La demande fut accordée par T Assemblée, « malgré les réclamations de quelques personnes que je suis fort aise de ne pas connaître », écrit Grégoire •.
^ Moniteur, du 13 au 15 octubr* 1789.
> Orkooirk, Motion, etc. Notice hUtoriqu*, p. xv,
s Jbid., p. 15.
f«> LA* QUESTION JUIVE INTRODIMTE
L'Assemblée s'ost installée à Paris, salle du Manëgc; cllo y tient ses séances depuis deux mois. Dans les séances du 21, du 23 ot du 24 décembre, l'aflaire des juifs est officiellement appelée. C'était la veille de Noël !
L'anniversaire do la vejiuc en ce monde du Libérateur était ainsi choisi par la divine Providence, pour introduire devant les peuples la cause de Taffranclnssement ou do la libération de l'ancion peuple de Dieu. La Chambre française n'y fit nulle attention, de mémo qu'elle ne se souvenait plus, selon touti^s les apparences, de l'outrage à la Divinité que, peu auparavant, le Monilcur avait enregistré dans ses colonnes en comparant la nuit du 4 août à la nuit sacrée du Rédempteur du monde. Nous l'avons rapporté plus haut. 11 est utile de rappeler ici les traits les plus poignants :
« En une nuit, la face de la France a changé;
« En une nuit, l'arbre fameux de la féodalité, dont l'ombre couvrait toute la Franc»', a été déraciné;
(( En une nuit, l'homme a repris la place que lui marquaient la nature et la raison;
« En une nuit, les longues entreprises de la cour de Rome, ses abus, son avidité, ont trouvé un terme et une barrière insurmontable que viennent de poser pour une éternité la sagesse et la raison humaine;
« En une nuit la Franco a été sauvée, végénàréc^, »
1 Moniteur^ i7()9, ii* 3S.
DEVANT I/ASSKMBLKE NATIONALE i:i
C'était pout-ètrc pour punir ce contraste sacrilcgo, que la divine Providence faisait, à son tour, appeler la question d'afTi'anchissement de son ancien peuple, la veille de Noël. Il n'y a encore qu'un point lumineux presque imperceptible, mais qui grandira î
Aussi bien, tout est indécis et complexe dans le retour de ce peuple, c'est un crépuscule ; on y distingue les combats de la miséricorde et de la justice. Tandis que sa cause était appelée la veille de Noël, d'autre part, un personnage funèbre surgissait à ses côtés, réclamant comme lui les droits civils, et dans la même séance : l'exécuteur des hautes- œuvres !
Dans l'ancienne société, la privation des droits civils atteignait maintes catégi iries do personnes, entre autres : les juifs, If's protestants, l(>s comédiens, le bourreau; les juifs et les protestants, parce que leurs croyances étaient en opposition avec les lois fondamentales et les coutumes du pays; les comédiens et le bourreau, parce qu'ils exerçaient des métiers réputés infâme.^.
Dons les séances du 21 , du 23 et du 24 décembre, ces quatre catégories d'incai)ables se présentaient ensemble, et sur la même ligne, devant l'Assemblée nationale, pour réclamer les droits civils.
Comment cet assemblage des juifs et du bourreau ne fixerait -il pas notre pensée? Les historiens Israélites en ont fait mystère dans leurs mémoires I
L'exécuteur des hautes œuvres se présentait donc, lui aussi, pour obtenir sa réhabilitation. Quelques jours auparavant, en ce môme mois de décembre, les instruments do supplice qui forment son domaine, avaient été transformés, perfectionnés; il venait demander à se
\i2 LA QUESTION JUIVE INTRODUITE
transformer lui-mcme ! Voici, d'après les documents do l'époque, comment fut proposée et adoptée cette double funèbre transformation, celle des instruments, celle de Texccuteur; nous y joignons, n l'adresse do nos anciens coreligionnaires, qut^lques réllexions, toujours soumises avec respect, surtout en pareille matière ! Transformation dos instruments de supplice. — « Dans la séance du T' décembre 1789, M. le docteur Gidllotin vint lire un long discours sur la réfonnation du code pénal, dont le Moniteur n'a pas jugé à propos do conserver un seul mot. C'est dans ce discours qu'il proposa do décréter qu'il n'y aurait plus qu'un seul genre de supplice pour les crimes capitaux ; de substituer au bras du bourreau l'action d'une macliino, de cette machine qu'on ai)pelle aujourd'iiui f/mllolinc. « Avec mamachine, dit M. Guillotin,^^ vom fais sauter la tête d'un clin d'œil, et vous ne souffre::^ point. » L'Assemblé se mit à rire. Ello écouta copondant 1(! reste du rapport avec attention, il fut terminé par les j)roposilions suivantes :
Art. I. — Les (N'iits du uirmo ponrc seront punis pnr lo mémo genre de peine, quels que soient le rnnpet l't'tat <lu coupable.
Art. II. — Dans tous les cas où la loi prononcera la peine «le mort contre un acnisô, lo supplice sera le mémo ; lo ciiminel sera décapité. 11 lo sera par l'effet d'un simple m('ranismo *.
Le docteur Guillolin, député de Paris, était un habile médecin et lo plus doux des hommes. Go fut par un sentiment d'humanité qu'il proposa la décapitation à la
i Histoire parUmtntairt d« la Révolution françaite, par Buchsx kt Roux, t. III, p. 417-8.
PKVANT L'ASSKMni.KK NATIONALE m
place du gibet, de la rouo et du bûcher; et ainsi « lo nom d'un homme de bien fut donné à cet instrunaont (le mort d'une si exécrable célébrité *. »
Que nos anciens coreligionnaires veuillent bien maintenant réfléchir sur le rapprochement qui suit :
Le monde chrétien, il y a bientôt deux mille ans, et le monde révolutionnaire, il y a un siècle, se sont ouverts par deux transformations fameuses, qui écrasent la pensée : la croix et la guillotine.
Dans l'antiquité, la croix était réputée un bois infâme à Kome et [)resquo partout, on ne suppliciait par la i croix que les esclaves et les plus vils malfaiteurs. Tout à coup, cet instrument de supplice se transforme : les , pierres précieuses l'ornent à l'envi, tous les bijoux lui cèdent le premier rang; il monte jusque dans le diadème des rois ! Et non seulement cet instrument do ] supplice se transfigure, mais, ce qui est plus cxtraordi- * iiaire, il transfigure h» monde. Los vertus anciennes j viennent se réfugier sous son ombre où elles refleuris- j sent, et de nouvelles y éclosent, d'une beauté merveil- j Icusc, l'humilité, la chasteté, la charité, l'héroïsme du martyre 1 Lo rayonnement de cette croix devient tellement superbe qu'il dépasse celui du soleil :' l'astre du jour, dans sa course, n'éclaire qu'un seul hémisphère à la fois, les rayons de la croix enveloppent tous les
' PoujouLAT, Histoire de la Révolution française, cbap. vm. — Ouillolin, qui n'avait été guidé que par l'amour de l'humanité, comprit bientôt le mal qu'il avait fait involontairement, et maudit »on oeuvre. Il se prononça avec énergie contre lei excès de la Terreur, fut emprisonné, et, sans le 0 thermidor, il edt été exécuté. Il passa le reste de ses jours dans la retraite. C'est lui qui eut l'idée de l'asiocialioa médicale qui ••( deveoue l'Académie de ntédeciue.
I?'. LA QUESTION jriVE INTRODriTK
mondos ! Quand on dira d'un hardi navigateur qu'il est allé i)lautcr la croix sur des rivages étrangers, tout lo inonde comprendra par là que, sur ces rivages, il est allé introduire et commencer la civilisation. Auprès de tous les royaumes civilisés, elle devient lo signe de l'honneur et des récompenses nationales. Et enfin, quand Bossuot voudra faire l'éloge, devant la plus magnifique cour do l'univers, du genre de vie qui prime tous les autres, il dira d'une princesse : Maintenant clic a préfdré la croix au trône.
Telle est la transformation qui a marqué la genèse du monde chrétien.
Le monde révolutionnaire, en s'ouvrant, a voulu avoir aussi la sienne, inhérente également à un instrument de supplice : la guillotine.
A quoi n'a-t-on pas eu recours pour célébrer l'invention de celte mécanique sépulcrale, de ces bois de justice, ainsi qu'on les dénomme aujourd'hui ? C'est au nom de la patrie en danger qu'ils furent dressés sur la jilaco de la Révolution. Le couteau tombait au cri do Vive la Nation ! Dans son ambition impie et sauvage de singer la popularité et la diffusion de la croix, l'ivresse révoluti^)nnaii'o alla jusqu'à faire fabriquer des multitudes do petites guillotines, jouets j)Our les enfants, ornements pour les f(»yers*. Des personnes, touchées des bons services de la guillolino, faisaient j)résent de sommes d'argent pour son entretien * !... D'autre part, les scènes les plus attendrissantes se sont passées au pied
> « L«i «nfanti avaient pour joiiels de p«Utei guilloliiiei à oîmaux. » CnATKAUBRUNn, Etiaiiurla littiratvre anglaise, l\» |)«rUt. * Moniteur, W 198.
DEVANT I/ASSEMDLEE NATIONALE 1?5
(le cet instrument de supplice : la jeune fille et la jeune femme devenaient tout à coup grandes comme le dévouement, sublimes comme le martyre ; le vieillard regrettait de n'avoir à donner qu'un reste de vie, en témoignage de sa foi ; ils montaient, presque tous, les degrés de l'échafaud en se montrant le ciel et en pardonnant à leurs bourreaux. « Il y avait une heure d'angoisse, l'heure du soir, où le messager de la justice révolutionnaire arrivait pour désigner les prisonniers qui, lo lendemain, devaient paraître devant le tribunal ; les parents et les amis se prenaient par la main, et, par un instinct de conservation, s'appuyaient les uns contre les autres. Le cœur se déchirait aux adieux *. » Mais en présence de l'échafaud, la résignation, le calme, l'espérance avaient vite retrouvé leur empire, et de l'autel du sacrifice, des légions d'anges montaient au ciel * !
D'»jù vient donc, cependant, que, nonobstant ces scènes attendrissantes, et à l'enconlre des hymnes de
* PouJOULAT, Ili.Uoii'e de la Révolution fran(;ai»e.
* QuelqiieR exemiiles entre mille. Seize carm*^liter de Royal-Lieu, prés Cnm[ii(^gne, p'^ 8011I acIiemiiiécM vurn le bourreau, chantant le Salve Hff/ina, C(>Mi))ipn leur» voix devaient ^tro toucliiintoB lorsqu'elles dituienl: l'Un ei'ffo adv)rala no^tra! L'on^çéliqui) concert continua jusqu'au pied
de l't*(;lii)fuu(l. et ne ces8a tout ù fait qu'au dernier coup dr* hache
Vingt payiannes du Poitou s'avançaient V(>rs la mort; l'une d'elles allaitait non enfant; elle onrait voulu lui doninT toute la vie qu'elle allait perdre; lorsqu'elle arriva au pied de réchafaud, ou lui arraclia son enfant du sein!... D'ancieuH siTvilours dt* la royauté, des femmes qui avaient connu les f<^tc8 de Versailles, furent places dans lu charrette de Madame Elisabeth. La pieuse et irréprochable jirince8ie remplaçait le prétr* auprès de ses compognons de supplice, elle fut l'ange de leur dernier* heure. Ses compagnes eurent la consolation de l'embrasser; cliaqua conduuiné, descendu de la charrette, salua respectueusement la princcise avant de monter k l'échafaud. Nous ne connaissons pas da tcéna d'un* grandeur plus attendrissante. Madame Elisabeth périt la deroiéra. ElU avait 3U au». » Pououlat, hittoire de la Révolution.
l?.i LA QUESTION JUINK INTRODUITIO
la Révolution, la guillotine est devenue un objet d'exécration, alors que la croix continuait son rayonnement pur et lumineux ?
D'où vient que devant l'instrument de supplice do la plato-formo du Oolgotha, les générations ont passé et passent en s'inclinant d'admiration et d'amour, tandis; que devant l'instrument de supplice de la place de la Révolution , elles ont baissé la tête avec efTioi et horreur ?
Dos doux instruments do supplice, l'un était rép\ité plus infâme, et c'était la croix!... En efl'ct, i)ar rcsp(^cl pour son titre do citoyen romain, saint Paul no fut que décapité, tandis que saint Pierre fut crucifié.
D'où vient qu'on n'a jamais trouvé étrange le cri d'admiration et d'empressement poussé par saint Andi'é vers l'instrument do son supplice ? Des qu'il l'aperçoit, il s'écrie : « 0 croiXf 6 bonne croix, qui clea ihvenue fii belle, vous aprùs laquelle f ai si longtetnps aouplrâ, vous que fui si ardemmenl ainnle, vous que f ai si persévdramrncnl reclierchi^e, et que mon iûijmtience trouve enfin pn'pftréej rcceves-moi, prenes-moi du milieu des lionimes pour )ne rendre à mon divin Maître, afin que par vous me reçoive Celui qui par vous m'a racJœtc ^ » Qui a jamais songé à pousser vers la guillotine un cri semblable ? Et d'où vient même que pour savoir mourir sous le couteau do la guillotine, tout condamné, innocent ou coupable, a besoin, au pied do l'échafaud, de baiser la croix * ?
* Dtéviaire romain.
> Voici uii d«i8 plui hauts ipectaclet de la terre : aux d«ux coins de cet écliofaud, les deux jublices sont en présence, la ju»tice humaine et la juMice divine : l'une, implacable et appuytie sur un (flaire, est accompal(iié« du désespoir; l'uulre, teuaut une croix trempée de pleure, le moutre
DEVANT L'ASSEMBLÊIO NATluNAI.K lil
Saint Jean Ghrysostoino disait au peuple de Gonstantinople : « Qui de vous voudrait toucher aux instruments funestes do la mort des criminels? Qui n'en a pas horreur, au contraire ? et qui ne se croirait pas dôslionoré, si on l'obligeait à conserver quelque partie du gibet où ils ont été susi)ondus^ ? » Qui de nous vou • drait conserver à son foyer et montrer à ses visiteurs un d(îs bois où aurait été suspendu le couteau de la guillotine ? D'où vient, au contraire, qu'on éprouve un sentiment de joie à posséder, et un mouvement d'honneur à montrer, un morceau du bois de la vraie croix ?
D'où viennent ces difTérences profondes? D'où viennent ces opiMJsitiuns saisissantes ? Elles ont tourmenté ma p(Miséo ; elles causeront pareil tourment chez quiconque voudra l)ien réiléchir. Elles ne s'expliquent pas sans \\\\o raison maj(Mire. Qun tes j)lus savants rabbins se lèvent, ô Isra»;!, et te donnent celte explication ! Je les adjure de parler. Four ma part, j'ai ouvert notre vieille liibb» à l'endroit de ces paroles d'Isaïe : « Nous l'avons regardé^ il était l'hommio dm douleurs, il a porte Viniqailéde nous loua... Il sera exposé comme un étendard devant tous les peuples; les nations viendront lui offrir leurs prières, et son sépulcre sera glorieux^ ))\ puis, satisfait do ce trait de lumière et formant la Bible, jo mo suis dit : voici la raison dos senti-
eatr* la pitié et l'eftpérance; l'une a pour raiitidre un homme de lantr, l'autre ttii homme de pais; l'une condamne, Tautre obiuut; innocente ou coupa))ie, la première dit  la victime : « Meurs I » La aeconde lui crie : « Vi\n de l'innocence ou du repentir, montée au ciel. » Cratkaubrianu, Qénifi du Christianisme,
* Saint CaRYaosT., lih. Qitod Chriitus sit Deus, o. ix.
> laAiB, ohap. LUI et xi.
as LA QUESTION .Il.-I\K INTRODL'ITK
ments si profondément dissemblables qu'excitent, chez tous les peuples du monde, la croix et la guillotine :
Sous la guillotine, les victimes, si saintes et innocentes fussent-elles, n'ont été que des créatures ;
Sur la croix, la victime était le Fils de Dieu !
Voilà pourquoi la croix est recherchée, multipliée à l'infini, glorifiée, adoréi; ; Dieu a régné par le bois, regnavit a ligno Deus * I
Dans le même mois de décembre de l'année 1789, se groupaient donc ces diiïérentj^s coïncidences : le docteur Guillotin faisait accepter son invention ; l'exécutoiir des hautes œuvres, après avoir vu transformer les instruments de supplic(% vouait, à son tour, solliciter sa propre transformation par la demande des droits civils ; enfin, les juifs se rencontraient à la barre de l'Assemblée avec lui, pour le mémo objet.
Les historiens israélitos qui rapportent cette séance font mention de la demande de réhabilitation pour les comédiens, pour les protestants, pour les juifs ; mais tous se taisent sur la participation du bourreau à la même requête. Elle est inscrite, cependant, tout au long, avec les trois autres, an Moniteur y et l'on éprouve même un frisson en apercevant, dans le compte rendu officiel, parmi les députés qui montent à la tribune pour
1 Hjnau* liturgique.
DKVANT I;ASSKMBLKK NATIONALE 129
plaider la causo tant du bourreau que des juifs, qui ? Robespierre. Robespierre intercédant en faveur du bourreau et des juifs, quelle singulière intercession I Voici une partie de sa motion :
Pour le bourreau : « On ne dira jamais avec succès, dans cette assemblée, qu'une fonction nécessaire de la loi i)uisse être flétrie par la loi. Il faut changer cette loi, et le prt^ugé n'ayant plus de bases, disparaîtra. »
Pour les juifs : « On vous a dit sur les juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l'histoire. Les vices des juifs naissent do l'avilissement dans lequel vous les avez plongés ; ils seront bons quand ils pourront trouver quelque avantage à l'être... Jo pense donc qu'on ne peut les priver des droits sacrés que leur donne le titre d'homme *. »
Telles sont les paroles et Uûa sont les faits. — Pourquoi donc les historiens Israélites ont -ils jugé à propos de taire le nom du bourreau et de le retrancher du groupe qui se présenta à la réhabilitation ? Pourquoi?... Ah 1 c'est que la coïncidence était par trop frappante, trop instructive, trop éloquente, trop écrasante. Les juifs apparaissant sur la scène avec le bourreau, quel rappel du passé, quels souvenirs ! . . . Tout enfant d'Israël, en lisant ces lignes, n'éprouvcra-t-il pas un trouble et un malaise que les historiens ont voulu lui épargner*?
Eh bien, voici quel fut le dénouement :
La demande collective do réhabilitation avait donc
' Moniteur, 1789, décembre, p. 503-4.
* Les historiens Israélites, Bédarride (le$ Juif» «n France), Halévy (Histoire des juifs), et autres, ont tous gardé le silence sur cette funèbre rencontre.
La PrépondéraDce Juive. 9
130 LA QUESTION JUlVK INTRODUITE
été introduite devant l'Assemblée le 21 décembre ; elle fut discutée le 23 et le 24, et le résultat fut celui-ci :
Le bourreau fut réhabilité, mais pas les juifs, l'examen do leur sort fut ajourné*. Oui, cet être « dont les autres habitations fuient la demeure... qui vit dans une espèce de vide avec sa femelle et ses petits' », cet être, lo voilà qui a désormais sa place dans la société; il aura la dernière, mais il en a une, et le peuple d'Israël nvn a pas encore!... Ce serait toutefois se méi)rendrc que d'attribuer aux législateurs de 1789 une pensée préméditée, une pensée de christianisme, quand ils firent passer le bourreau avant les juifs dans l'admission aux droits de citoyen. Aucun motif religieux ne guida leur conduite, lorsque, le 24 décembre 1789, ils réhabilitèrent l'exécuteur et ajournèrent la réhabilitation des juifs. Mais la Providence permit que, puisque la Révolution voulait systématiquement exclure Jésus-Christ et oublier la lâche de sang sur le front des juifs dans leur procès de réhabilitation, la tache de sang reparut brusquement, par la présence fortuite du bourreau à côté des juifs, et par lo contraste de la réhabilitation de l'un avec l'ajournement des autres. Bien des députés durent faire tout bas cette réflexion.
• Voici le décret de l'Asgemblt'e nalionole (?4 dècem1)rf),
lo (Pour les prolestontii). Que lei ucti catholique» tont capables de toui let emplois civils et mUilairea comme les autres citoyens,
2" (Pour lea comédiens et le bourreau). Qu'il ne pourra être opposé à CéligihilUi d'aucun citoyen d'autres motifs d'txclusion que ceux qui rr'fultent des tU'crcts constitutionnels,
Et rA»sembléo ojoule : Quelle n'entend rien innover relativement aux Juifs, sur Vétat desquels cllt $« réseete de prononcer. (Moniteur 2À décembre i'89,)
' Dk Maibtiii.
DEVANT L'ASSEMDLKK NATIONALE Mi
Pour nous, qui avons déterrù ce détail jusqu'ici soig-nouscnioiit recouvert d'onibro et do silence, et qui croyons devoir le mettre en relief aj)rès un siècle d'oubli, nous l'accompagnerons de cet aveu que l'impartiale vérité nous commande : La journée du 24 décembre 1789 fut profondément humiliante pour notre race, mais elle fut d'une justice sul)lime! Oui, le bourreau méritait d'être réha])ilité avant nous ; car le bourreau ne fait mourir que les hommes, des cou[)ables, et nous, nous avions fait mourir le Fils de Dieu, l'innocent! C^c'sl une bonne chose, Seigneur, que vous nous ayez humiliés^ \... Oh! puisse cette pensée pénitente, que nous avons tracée à l'encontre de l'orgueil Israélite, toucher votre miséricorde, o Père de Jésus-Giirist, et compter pour la conversion de nos frères en Israël !
Les Israélites d'alors furent, eux, profondément blessés. La preuve écrite en est également restée. Quelques jours après l'ajournement, une des feuilles les plus lues de I^aris et dévouée auxjuifs, contenait ces paroles, véritable explosion de colère et de dégoût : « Dans un moment où les droits de l'homme sont reconnus ; dans un moment où le plus vil des êtres, couvert en tout temps do la boue do l'infamie, a eu l'audace de faire entendre sa voix sinistre dans les tribunaux(lo bourreau) , comment est-il possible que les juifs, co peuple antique que le préjugé seul s'est efforcé d'avilir, aient encore besoin de défenseurs ? Pourquoi le peuple de Dieu, pourquoi co peuple, dégradé à force d'injures humiliantes, est- il forcé de descendre aux prières pour obtenir la
* PMume (<« David.
132 J.A QUESTION .irjlVK INTRODUITE
qualité d'hominc : qualité d'hommo qu'on no refuse pas à l'une (le ces créatures infâmes dont on no pardonne l'existence que parce ce qu'une nature marâtre a permis qu'il y eût dos crimes et des crapauds '. »
Quel langage !
Tel fut l'épisode de la rencontre du bourreau et des juifs à. la barre de l'Assemblée.
* U Courrier dé Paria dam lei proviocM «t de* proTiiicei à Ptrli, D« xxT {2 février 1790), p 3t0-0j.
GIIAPITRE V
DANS LA QUESTION DE L'ÉMANCIPATION JUIVE. SES ANXIÉXtt.