PHASE JACOBINE
Deuxième lettre :
M. Théodore Cerfberr a Vhonneur de souhaiter le bonjour à M. Godard; il a celui de lui envoyer ci-Joint les pièces qu'il lui demande.
Ce 12 janvier 90.
Troisième lettre :
Théodore Cerfberr a l'honneur de souhaiter le bon soir à M. Godard et le prie de vouloir bien lui faire savoir s'il peut le trouver chez lui demain entre midy et deux heures accompagnés de ses collègues.
Ce samedy.
Quoique ces lettres ne renferment rien d'explicite et de révélateur, elles sont très graves. Elles montrent Cerfberr en communauté d'action avec Godard, pour l'aider et le diriger dans l'assaut suprême en faveur des juifs *. La Commune, à laquelle ils allaient avoir recuurs, n'avait pas encore, sans doute, les sombres couleurs qu'elle a acquises depuis. Mais le seul fait du recours
* Il va sans dire que Berr-Isaac-Berr, l'autre chef de» juif» (roir, cidessus, pages 178-79) était également en rapports secrets arec Godard. Nous avons retrouvé ces deux lettres de lui, à côté de cellei de Cerfberr, dans le portefeuille de l'avocat jacobin :
Première lettre (avec son style et ses fautes).
M. Berr-Isaac-Berr a l'honneur de souhaiter bien le bon soire â Monsieur Godard et lui envoyé deux passages du Tahnude traduite «n francoie. Qui osera encore soutenir que la Bible ou te Talmude autorise les Juifs à faire l'usure f On qui osera encore douter que ceux qui ont forcé les juifs à ne vivre que de l'usure, le$ ont forcée à violer tout à la fois et leur propre loi et la loi du prince f
Ce lundi/, i8 janvier.
Dtuziimt Utlre.
M Berr-Itaar-Berr louhaite une seconde foit le bon $oir â Monsieur Godard et a l'honneur de lui envoyé un passage du Talmude tra' duite en franeoie, par laquelle il jugera facilement si les juifs sont intolérant envers les étrangers, ou si avec dé telles préceptes on doit être accusé de haine contre tous ceux qui n« sont pas des israélites,
C« lundjf soirt.
à sa protection constituait, à la charge de l'israélite, une démarche oblique et ténébreuse. La seule circonstance atténuante qu'on puisse alléguer, est que la pensée de réhabiliter ses frères le préoccupait ; il allait, demandant cette réhabilitation à tous les puissants du siècle, ainsi que le mendiant qui cherche à deviner les riches dans ceux qu'il implore, ainsi que l'oiseau qui passe d'un climat à l'autre pour retrouver la chaleur! Il a parcouru, comme étapes, les antichambres de Versailles, les allées dcMalesh^rbes, le presbytère d'Emberraénil, le cabinet de Mirabeau, l'hôtel de Glermont- Tonnerre. Le voilà, d'après le témoignage de ses propres lettres, montant l'escalier du jacobin Godard ; nous eussions préféré le rencontrer sous les fenêtres de la prison du Temple, où l'on ne tardera pas à enfermer on bienfaiteur I
Gomment s'y prit le jeune avocat Godard pour hâter l'affranchissement de ses clients ?
On avait reproché aux juifs de n'aimer aucune patrie en dehors de la Palestine, de n'être nullement patriotes là où ils habitaient, et d'avoir, conséqueramcnt, en horreur le service militaire, vu que c'eût été servir un pays qui n'était point le leur. L'abbé Maury s'était même écrié dans l'Assemblée nationale, dès son premier discours contre eux : « En ferez- vous des soldats ?
rOO • riFASE JACOBINE
— Rien au monde no pourra les décider à se battre lo bamedi. » Cette croyance s'était donc établie dans le peuple que les juifs ne voulaient pas être soldats, ou ne pouvaient être que mauvais soldats.
Or, un jour de réunion générale de la Commune à rilôtcl de Ville*, tout à coup, les portes s'ouvrent, et cinquante gardes nationaux se présentent, tous juifs, et décorés de la cocarde ^. A leur tête se trouve le jeune et enthousiaste avocat Godard.
« Messieurs, dit -il eu s'adrcssant aux membres de la Commune, les juifs que je vous présente osent dire qu'ils sont dignes de vos suffrages par le zèle patriotique qui, dès le moment de la Révolution, a transporté leur âme, les a couverts de l'armure civique, et en a fait de braves et infatigables soldats, entièrement dévoués au salut et à la prospérité de la nation. »
Il ajoute et fait remarquer que, sur cinq cents juifs qui existent à Paris, plus de cent se sont enrôlés dans la garde nationale, et sacrifient leur temps, leur zèle, leurs forces, à la défense de la Constitution.
Godard demande alors aux représentants de la Commune en faveur de ses clients un certificat moral qui lui permette de se présenter, au nom do la ville de Paris, devant les députés de l'Assemblée nationale, et de les amener de la sorte à faire une loi favorable aux juifs. Il prononce ces paroles où l'action jacobine n'a jamais été, certes, plus visible : « Ce n'est pas faire la loi, mais c'est lapréparer par l'opinion; c'est rendre les œuvres du législateur plus faciles, et transformer, pour ainsi
t Le S8 janvier 1790.
' OftAiTi, Hiêtoir* dt» juif», t. XI. p. 21S.
dire, à l'avance, ses intentions en décrets : en sorte que tous les genres de gloire, Messieurs, semblent vous être réservés. Tantôt vous secondez une loi déjà faite, en la consacrant proinpteinent par l'opinion; tantôt cesi une lui à faire que vous préparez par des actions^ par des faits, par un ensemble de conduite que les législateurs semblent vous demander j et dont ils ont besoin pour opérer tout le bien quil est dans leur désir de faire . Il n'y a point do préjugés qui puissent résister à cette puissance incalculable do l'opinion qui prépare la loi, ou de la loi qui est secondée et consacrée par l'opinion*. »
Habile et perfide bavard ! Quelle outrecuidance et quelle astuce ! Comme si les législateurs de la Constituante demandaient que la Commune rendît leur mandat plus facile, en faisant éclore leurs intentions par des décrets de l'Hôtel de Ville ! Comme s'ils avaient besoin d'être poussés par l'opinion pour opérer le bien qu'ils avaient le désir de faire 1 Les législateurs se seraient volontiers passé des terribles encouragements de la Commune. Mais déjà la puissance législative ne leur appartenait plus. Ces encouragements no le leur apprenaient que trop !
Quelques jours après, dans une requête adressée à l'Assemblée nationale, les juifs écrivaient audacieusemcnt, en faisant allusion à la protection des représentants de la Commune : « Nous oserons môme dire qu'ils anticipent, en quelque sorte, sur l'Assemblée nationale
1 Port»f«uilU d« Oudard. — ilonittvr, 2 févritr 1790. — Ualmin, Rto}t«il d4i loi» eooc«roaat Ui iirtélilM, p. 199*SU3.
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pour hâter notre existence civile. Ils nous font citoyens, afin que cette Assemblée nous déclare tels^.. »
En môme temps, le Courrier de Paris dans les provinces publiait cet appel : « Citoyens généreux, défendez, défendez la cause de ces bons Israélites ; ils sont nos frères. Dieu, le Dieu que nous adorons, les a fait sortir comme nous de la terre d'esclavage ;
« Comme nous, à travers mille périls, ils ont traversé la mer Rouge, pour parvenir au milieu des déserts arides do la liberté, qui seront bientôt cliangôsen campagnes délicieuses^ où couleront le lait et le miel ; ils sont nos frères, enfin ; ils veulent devenir nos amis, et ils lo seront, malgré les Rowbell, malgré lesMaury* », etc.
Lorsque Tavocat Godard prononça le discours que nous venons de rapporter, le président de l'assemblée do la Commune était l'abbé Mulot'. Il est peu probable que ledit abbé ait préalablement demandé à «ses supé-
* Nouveau mémoire pour len juifs de Lun/'iUle et de Sarguemine$, préttn\é i l'Assemblée national^, le 2à février 1790, p. 5 (de l'iTiitrimerie (1« Lottiti, rua Saint-André-dea-Arts, 1700), | icce odjointe aux papiera lie Oo'Jard.
• Le Courrier de Pari» dantlet province», 2 février 1790, p. 300.
» McLOT (Françoia Vulenlin), prétlicnleiir, littérateur et député, né à Paria en 1740, mort en 1804. Il étoit chanoine de i-'aint Victor au moment de la Révolution, dont il embraasa les principe». Membre, pni« pr('<id^nt d4 la municipalité de Pari», il blAma lea mouvemeuta populairea dont la capital* fut ai louvent le ih-^àtre. Élu à l'Aaaenablée léyialativa, il o«
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rieurs ecclésiastiques l'autorisation d'occuper un pareil fauteuil. Go que Gréf,'oire,curé d'Emberménil, fut pour les juifs au sein de rAssem])lée nationale, l'abbé Mulot le fut au sein de rasseinl)lée de la Commune. Il portait bien son nom. Quand les castors ont voulu construire leur digue, ce mulot les a aidés à ronger les obstacles.
Il répondit, on ces termes, à l'avocat Godard et aux cinquante gardes nationaux juifs :
« Vous venez. Messieurs, solliciter l'assemblée do la Commune d'émettre un vœu qui seconde, auprès des législateurs de la nation, une demande que vous leur faites au nom de la nature.
(( Je m'enorgueillis, Messieurs, et de ce que je puis, aui)ros de vous, être l'organe de cette assemblée, et do ce que vous ne redoutez pas de vous présenter devant elle pendant que j'y exerce les fonctions de la présidence.
« La distance de vos opinions religieuses aux vérités que nous professons tous, comme chrétiens, no peut nous empocher, comme hommes, de nous rapprocher do vous; et, si mutuellement nous nous croyons dans l'erreur, si
t'y fit remarquer que pnr les propniitionH de prohiber le costume ecelé' siastiqui et de supprimer les maisoiH de jeu. Kmprisonnti quelque temps |iendnnt la Terreur, il devint ensuite membre de la commission des monuments, commissaire du Directoire à Mayence, où il enseigna les belleslettres, et se montra un des apôtres fervents de lu secte th^ophilauthropique. On a de lui un ushoz grand nombre d'écrits d'un style lâcha et incorrect ; entre autres : Bisais de iermonn prêché* à THôteUDieu (Paris, 1781); lîéve d'un pauvre moine (Paris, 178y); Dixcoun sur lenertnent citique{Parit,lldO);tAlmanachdi'Sêani-culottes (Parii,17l>4); Mémoire sur l'état actuel de not bibliothèquei (Paris, 1707); E»sai de poésies légères (Mayence, 1798) ; etc. On lui doit encore dea bymaea «t des di^coiira pour l«s f^tea républicaines, des traduction* d«s 0.1e$ d'Anucréou, de Daphnis tst Çhloé, det Fablis de Lockman, etc.
(Dictionnaire de Pierre Laro%me,)
toi PHASE JACOBINE
mutuellement nous croyons devoir nous plaindre, nous pouvons nous aimer.
« Je ne puis vous annoncer quoi sera le vœu précis do l'assemblée sur le fond de votre demande ; mais je puis, du moins, vous assurer à la fois et que ses arrêtés seront conformes aux lois de la raison et de l'humanité, et que je serai le premier à applaudir à ce qui sera déterminé de favorable pour votre nation.
{( Pour premier témoignage do notre fraternité, rassemblée vous invite, et par ma bouche, à assister à la séance*.»
Le lendemain de cette séance, le journal de la municipalité et des districts de Paris faisait cette réflexion : (( L'abbé Mulot, dans une réponse embarrassante pour un ecclésiastique, a su concilier l'austérité de son ministère avec les intentions de l'assemblée dont il était l'organe comme son président. Son discours a mérité l'admiration générale, et l'impression en a été ordonnée *. »
11 ne mérite pas la nôtre. Go n'était plus le prêtre de l'Église catholique qui répondait, c'était un prêtreavcntuiier. Combien a-ton vu de ministres étourdis compromettre leur ministère, et chercher des aventures dans la Révolution 1 Mulot en était un. Ils ont fait les affaires dos juifs. Leur protection leur a été d'autant plus efficace que leur présence à côté d'eux était moins suspecte.
* PortêfeuilU de Godard. — Moniteur, t fétrier 1700. — Halphen, Rtcueil^ etc., p. 203. — Le Courrier de Paris dam ie$ provinceit S féf ri«r 1790, p. 3Ô6-7.
* J9%km«kl de la municipalité et des dittricti de Parle, 99 jaoTttr i790, p. 380.
Un autre abbé apporta également, devant la Commune, à la cause des juifs, l'appui de son caractère religieux et do sa parole : l'abbé Bertolio. Lors d'une nouvelle séance tenue sur ce sujet à l'Hôtol do Ville \ des voix d'opposition s'étant fait entendre contr.^ les juifs, cet abbé Bertolio imposa silence à l'opposition par une réplique ardente. Il déclara hautement « que c'était une erreur, un égarement d'esprit que de faire dépendre de la religion la qualité de citoyen; égalom nit une grande faute, que de mêler les questions politiques aux questions religieuses. Pour rec(jnnaître ces erreurs et éviter le désastre que ces fautes entraînaient, il fallait quun événement aussi heureux et inattendu que la Révolution vint rajeunir la France.... Il n'est que trop vrai que pendant des siècles, les juifs ont été les victimes des plus cruelles persécutions et de l'intolérance la plus incroyable. Mais cette longue durée de leurs souffrances est une raison de plus de les secourir. Hâtons nous de leur faire oublier les crimes de nos pères. Soyons empressés de rendre aux juifs ce qu'ils n'auraient jamais di\ perdre : leur droit do citoyens, qui est immuable comme la nature qui le leur donne*. » Étrange abbé qui oubliait lo crime du Calvaire pour transporter du côté des chrétiens l'accusation de cWminels / Etrange renouvellement du monde que cette époque de 89 ! En se plaçant sur ce terrain de la seule raison et de la fraternité purement humaine, des prêtres eux mêmes en arrivaient à mettre entre parenthèses
» 30 jontier 1790.
I Halpbkn, UtcueiU etc. p. 208-U; l« diicoan d« l'&bbé Btrtolio y mI •D«nli«r, — Qrabts, Hittoirt du juifi, t. XI, p. 214*16.
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le procès de Jésus par Caïpho, et à faire le procès à leurs propres ancêtres chrétiens pour leur conduite à l'égard des juifs : Hâtons- nous de leur faire oublier les crimes de nos pères.
La Commune se montrait donc favorablement disposée. Mais pour la décider entièrement à intervenir auprès deTAssembléo nationale, les juifs, toujoursconsoillés par Godard, tentèrent un coup hardi. Ils entreprirent la tournée des diflurents districts ou quartiers de la capitale, sollicitant et recueillant, sous forme do signatures, l'approbation do cliaquo district en faveur de leur émancipation. Quatre des leurs dirigeaient la tournée *. Le portefeuille de Godard contient de curieux détails sur cette tournée :
Par exemple : ce fut le district des Carmélites qui se montra particulièrement favorable au projet d'émancipation. Non seulement il accueillit avec bienveillance la démarche des quatre solliciteurs, mais il se mit luimôme à quêter des signatures dans les autres districts*.
i Un témoin oculairt, qui vivait en 1841, o (oimignë Uuri noms dam !«• Archivée israélUe» : Mardochée Polak, Jacob Tranel, Goldachnaidt, rentier, et le bijoutier Jacob Uiord (Arohivea, année 1811, p. 508). Ca fuit ait également raconté par OraetM, t. XI, p. ?16.
' Ce léla du district dea Carmélitea s'explique por un motif de bon Toitinaiff. Ceat dana renceiotede cediitrict que lea juifa de Pari!i «toient domiciliés an plua grand nombre. Il faut qu'ils j aiant rendu de vraia
RECOURS A LA COMMUNE t07
Déplus, il délivra aux juifs un certificat de patriotisme et de bonne renommée extrêmement flatteur qui put les rccommand(3r d'abord devant l'assemblée de la Com muno, puis devant l'Assemblée nationale'. Bref, co district des Carmélites se montra si bien disposé et prit tellement à cœur la cause de l'émancipation, que Godard put dire, en paraissant devant l'Assemblée nationale : « Messieurs, je vous présente les juifs j moins comme mes propres clients que comme ceux du district des Carmélites '. »
i«rvic«s,etTécu «n fort bonne intelligence avec tout le monde, pour que ce dietrlct •« «oit fait avec tant de zélé le promoteur de leur émancipation. • Voici ce cerliflcat :
Extrait du prooèi-verbal de» délibérations de l'Atiemblée générait du dittrict des Carmélites.
Du vendredi ?9 janvier 17W).
I/Asiemblée du district, connidérant que, depuis le commencement de la névi'l..tion, les juifi demeurant duns l'arrondiincment du district te sont toujours conduite avec le plus grand léle, le patriotisme le plus pur et le plu» généreux ;
Coimidi.'rant que le préjugé funeste qui jusqu'ici les a tenus plongés dans l'avilissement n'était pas |)ropre à leur inspirer les sentiments de bunn et loyouz citoyens; que les moyens de donner à tous les juifs l'éner* gie qui convient A deH honim«-s libres, c'est de les faire participer & cette |
honorable ({ualil*-; ' '
Considérant enAn que le dixtrict des Carmélites, celui qui renferme daniRon sein le plus de juifs, a été, comme il est encore, le plus À portée d-f conniiilro leur conduite politique, et de leur rendre justice sur le léle j
et lu paU'iotisme qu'ils ont toujours montrés; pensant même qu'il leur est '.
d'\ de la recoimaistinnce;
A arrêté unanimement de porter à l'assemblée des réprésentoota de la |
Commune le va>u formé par le district pour que les juifs dont il atteste j
la bonne conduite et l'entier dévouement à la chose publique, jouiaaent désormais des droits de citoyen;
A arrêté, en outre, que cet arrêté serait envoyé à M. le président de l'Assemblée nationale et aux 50 districti. :
Pour l'extrait conforme i l'original. j
8igf^ : Oavot, l'un dea aecrétâires.
(HALrBKN, R«cu$il, etc., p. {0Ô-7.)
* PcrteftuilU de Uodard. i