LA JOURXEK
DECRET DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE Dr 27 sKi'TKMnnr. 1791
IJ* Assemblée nationale, considch^ant que les condi^ lions nécessaires pour cire citoyen français et j^oitr devenir citoyen actif sont fibres par la Constitution^ et que tonl homme (jai, réunissant lesdites conditions, prête le serment cirique et s'engage à remplir tous les (leroirs fjue la Conslilution impose, a droit à tous les avantages qu'elle assure;
Récoque tous ajournements, réserves et exceptions • insérés dans les précédads décrets, relativement aux individus juifs qui prêteront le serment civique.
Mandons et ordonnons à tous les corps adminis-' iratifs et tribunaux, que les présentes ils fassent consigner dans leurs registres, lire^ publier et afficher dans leurs départements et resso)ts respectifs, et exécuter comme loi du 7'oi/aume. En foi de quoi nous avons signé ces présentes, auxquelles nous avons fait apposer le sceau de l'Etat.
Signé: LOUIS.
Et scellées du set m de l'État.
Et plus bû», M. L. F. Du Port.
Quand ce décret fut connu, uno émotion immense s'empara do toutes les synagogues, non seulement en France, mais à l'étranger. La poésie de Louis Wihl n'a
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pas cto enlioremcnt une fiction, roreillo du Juif-Errant s'était penchée à la porte de ri\sscinblée !
La secousse que ressentit Israël au sein de la dispersion, eut quelque rossomblancc avec celle qu'on avait ressentie en Europe à la nouvelle do rindépendance américaine. On a dit de l'indépendance américain^, quand elle fut connue : « Parmi les hommes qui, de tous les coins les plus reculés de la a ieille Europe, so sentaient si émus en apprenant ce que faisait un petit })euple du Nouveau Monde, nul n(^ comprenait bien la cause profonde et secrète d<? l'émotion qu'il éprouvait, mais tous écoutaient ce bruit lointain comme }(n siyne; ce qu'il annonçait, on l'ignorait encore. C'était connue la voix de Jean criant du fond du dé jcrt que de nouveaux temps sont proches K » Quelque chose d'analogue se passa dans les synagogues du nioiule entier, quand on apprit queLouis XVI et l'Assemblée nationale de France avaient émancipé le peuple juif. Nul de ces dispersés ne comprenait bien la cause profonde et secrète de l'émotion qu'il éprouvait, mais tous écoutaient ce bruit lointain commo un signe. Us ne doutaient pas que la destinée de tout Israël no fut intéressée dans ce qui venait de s'accomplir.
Pour rester dans la vérité, il faut distinguer, en cette journée du 27 septembre 1791, deux sortes de
* TOCQUEVILLE, MéU, p. 71.
teintes: les unes sombres, les autres présent Mit des éclaircics familières à la Providence.
Quelles sont les teintes sombres?
L'Assemblôo conslitnanto décrétitit donc, en 1791, rentrée des Jnifsdans la société; ils vont pouvoir entrer; A cette même date de 1791, presque à la mémo heure, à la mémo minute, l'Assemblée accej.te l'hommage du livre de Vohu^ sui' les Ruines.
Vohïoy faisait partie, comme député, de la Gonslituant(\ Son livre sur les Ruines est un ouvrage prétentieux, déclamatf)ire, même froid et ennuyeux. Mais il était écrit dans un but manif. st(Mnent hostile à la religi(»n. C'en était assez, à cette triste époque, pour qu'il fût exalté jusqu'aux mics. L'Assemblée accepta solennellement l'hommage.
Quelle lugubre pi-ophétie n'y avait il pas et dans cet hommage et dans cette acc.'i)tation ?
Les Ruines î C'était, hélas ! la conclusion d<» tous les travaux d(.' celte Assemblée : après deux années de labeur, elle n'aboutissait qu'à des désastres. « Elle s'est attribue la mission do chang.?r le monde. Nul respect no l'arrête, nulle vénérable majesté n'intimido ses décrets démolisseurs... A chaque coup que frappe l'Assemblée, on entend s'écrouler les institutions des siècles*.»
Les Ruines I « Elle traduisit par des actes les idées du xviii" siècle; elle se précipita à travers lo vieil édifice social comme un taureau dans une maison do verro, et bientôt tout vola en éclats '. »
Les Ruines t Elle avait substitué lo Contrat social
* PoujoOLiT, la névoluthn, p. 105.
> Ihid.t p 225.
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(le Roussonu à l'Évangilo du Uédomploiir, los droits do l'homme aux droits de Dieu : coimn(>nt la poussière et le clinos n'auraient-ils pas répondu à pareille substitulioi» ?
Les Ruinesl L'Assemblé? a placé la hache aux racines d(^ la monarchie; d'autres frapperont; mais c'est elle qui aura préparé le coup. « O.'i était caché derrière 89 lnaldiri{J^é^ )> — (( La déconsidération de la royauté, vice radical do la (Constitution de i)l, préoccupait l'Assond^léo dans los dernièn'S semaines do son existence; les constituants reculaient devant lour œuvre; Harnavo, Chapelier et Malouf^t auraiont voulu um^ révision sévère. Maish^s j)assions no se laissent i)as faciloment corrij^er, ctrAssondjlée s'en alla sans avoir pu ré; aror sosfautos, produitos par l'oubli dos mœurs, (l(\s traditions et do l'histoin^ natioiialo. Elle s'en alla après avoir follement décrété que nul do ses membres ne pourrait faire partie de la procliaine législature. L'Assemblé.» constituante lais.^ait ainsi h.^ champ libre à l'ignorance, à rincaj)acité, à la démagog-io et aux tempêtes. Le jour do la clôture, le peuple avait en main des couronnes de chêne; mais il les décerna à Robespierre et à Pétion^. »
Les Ruines enfin ! Mirabt^au en avait entrevu l'étendue et la profondeur, regrettant de les avoir commencées. Lui, le géant de la Révolution, il di?ait avec tristesse : « Je serais désespéré de n'avoir fait qu attacher mon nom à une vaste destraction. «Quand il voulut retenir la monarchie sur la pente rapide où lui même l'avait lancée, il était trop tard. « Dieu fait gronder la tempête,
i PouJOOtAT, la Révolutiori, p. Z25.
» Ibid., p. 221.
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et puis tout à coui) il nous rend lo cahne et lo bleu du ciel; ainsi ne fait pas la main dcriiomme, elle décliaîno et ne peut plus retenir *.»
Eh bien, cVst au moment où toutes ces ruines commencent et vont s'entasser, où Mirabi au meurt inconsolable do les avoir prêparê(^s, qu(^, d'une part, l'Assemblée acceptait follement l'hommage du livre de Volney avec son titre lugubr.', et que d'autre part, nc^Migeant toute précaution, elb^ disait aux juif^ : Entrez dans la société!
Ils vont entrer, en efl'et, mais à travers d'innnenses décombres, et rpiels décombres ! nul siècle n'en vit jamais de pareil?.
Aussi bien, un parallèle vient, de soi, se placer sous notre plumo :
La France, livrant ainsi passage aux juifs à travers SCS institutions qui s'écroulent, nous rappelle l'antique Jéricho ouvrant aux enfants d'Israi'l l'entrée di la Terre promise à trav(»rs ses murailles qui tombent.
A Jéricho, ce sont les murs matériels qui s'écrou lent; en France, c'est le rempart dîs institutions.
Lesjuifs qui entrèrent à Jéricho sortaient de la longue captivité d'Egypte; les juifs qui entrent dans la société française viennent également do subir une captivité dix-huit fois séculaire au milieu des nations.
' PouJOULAT, la lidvolution, p. 200.
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l\nrcc que co peuple est vaste comme le monde et le plus prodigieux des peuples, Dieu permet, poiir les deux entrées, un fracas sans pareil. Pour son entrée dans la Terre promise, c'est le fracas dos murs d'une ville; pour son entrée dans la socif-té fiançaise, c'est le fracas de l'ancien régime et de la Révolution.
Tels sont les côtés somblaljles, mais voici les diflorenccs :
A Jériclio, les Gliananécns en armes gardaient les murMilles, bien décidés à so défcndnî et à repousser tout assaut. « JéricJto, dit h livre des Juges, cHail fcvméc ci bien munie. » 11 ne fallut rien moini qu'un miracle sons précédent pour introduire dans la place Israël victorieux et imi)itov;ible. La Terre projnise so trouva ouverte; mais, du moins, écrasés sous les murailles, los défenseurs avaient fait leur devoir.
On n'en peut dire autant de co qui s'e^-t pa-sé on 1791. L'Assemblée constituante et les Français renversent leurs propres défenses, leurs solides institutions, devant les juifs assiégeants, et leur disent, après avoir pratiqué eux-mêmes la brèche: « Entr.'z parmi nous comme citoyens. »
0 France généreuse, mais imprévoyante, ne t'cs-tu pas démantelée et livrée toi mémo!
A Jéricho, les droits de Dieu marchaient devant Israël, avec le bruit des trompettes; en France, ce sont les droits de r/iomme, avec la hache révolutionnaire, qui lui frayent la voie.
A Jéricho, le miracle a ouvert la brèche; l'apostasie, hélas 1 ouvre la Franco. Le peuple qui entrait dans
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Jéricho ùtait lo peuple do Dieu; tan-lis que celui qui entre dans la société française est le pjiiplo déicide, toi\jourâ ennemi de Jésus-Ghrist.
Mais riiorizfju de celte journée du 27 scptonibr.3 1701 est-il uniquement co (|uo n(jus vouons de raconter? l'crait-ello iiaitii» du nombre do ces jouri dont rEcrituro dit qu'à cause do leurs calamités et do leurs téno])r.'s « les cieux V sont couverts connue d'un sac^ ? » Gardonsnous de le penser. Tout ce qui concerne le [)euple juif est si vast(H'tsi complexe, t'-'ll.Mnent bas dans les abîmes de la justic, nuus li'll'm.'nt rcd.'vé dans 1 «s hauteurs de la miséricorde, qu'on ne peut rais(Miner sur lui do la même manière que sur les autres peuples. Il est à i)art : le nii>onncmont doit l'être à son é^'-ard.
Un point de vue nous a toujours singulièrement frappé dans la considération de ce pauvre cher peuple, c'est son obligation d'être utile au genre humain, même malgré ses haines, même malgré les répugnances du genre humain ;
En elK't, parce qu'il fut choisi pour préparer et présenter le Christ au reste de l'humanité, il aura l'obligation do rendre service jusqu'à la Hn des siècles. Co rôlo
i IiAÏi, cbap. I., 3.
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do service obligatoire le suivra jusque dans les cliàtimonts (ju'il aura cncourU'^. Ainsi :
Kst-il déportô et cai)tif à Bab}lono, c'est à co moment qu'il devient le missionnaire de la Gcntilit»!;, et que sa liiblo est connue et propagée au milieu des Nations;
(Junnd la ruine de Jcrusalrm, 5 a capitale, est prédite par le Giirist en punition de son incrédulité sanguinaire, cette ruine, déjà si terrible en elle-même, acquiert des proportions encore j^lus solonnelles et pbis instructives, en se trouvant liée, dans les termes qui l'annonr(Mit et la décrivent, à celle de la fin du monde' ;
La Pi'ovidenciî courj'oucée disperse- t-elle ses membres en tous lieux, connne forait la justice d'un coupable exécuté, on cet état il sert encore d'exemple profitable au salut des âmes et des peuples;
Dans sa dispersion, il rend même servic(^ d'une autre manière. Car, jd»' clans l'universel, il est d(}V(MiU lecour tier de toutes les Nati(»ns. Dans les temps où les relations étai(Mit difliciles ou peu fréquentes, les juifs ont été les portefaix des peuples; ils apportaient sur leurs épaules, d'un pays à l'autre, les épices et les étoffes. (Juel contraste avec les missionnaires de l'Église catholique! On disait de ceux-ci cette magnifique parole de la Bible : Quils sont beaux sur les montagnes^ les 2)icds de celui rjui annonce la bonne nouvrlle^ qui lirâche la j^aix et le salut * / On disait des juifs : Qu'ils S')nt utiles sur les montagnes, les pieds do celui qui apporte les marchandises l
1 Saint Mattbibu, chap. xxiv, — S. Luc, chap. xxi. * IsaIk, lu, 7.
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Il est donc juste de reconnaître que, même dans leur situation do coupables et d'ilotes, les juifs n'ont jamais pu se soustraire à l'obligation de rendre service. Or, cela admis, peut on supposer que la Providence, si attentive à la réalisation de celte admira])lc stratégie, se soit laissé prendre en défaut à l'époque de l'une des phases les plus graves de ce peuple, celle de son entrée dans la vie civile et intime des nations clirétiennes, et que la journée désormais fameuse du 27 septembre 1791 ne renferme pas, à côté des teintes sombres que nous avons décrites, une éclaircie par où les inconvénients seront ramenés et assuj(.>ltis tût ou tard au service du genre humain? 11 nous est impossible de n'admettre que les teintes soudures ; au contraire, nous rappc lant la bjllc expression dont se sert saint Paul à l'égard de la sagesse de Dieu, multifbrmis sapientia Dci^, nous croyons à la préparation d'un éclatant triomphe de cette Sagesse, rangeant sous sa dépendance la journée du 27 septembre, commencée d'une manière si soml)re.
M. de Donald, qui s'est montré peu tendre pour les Israélites dans l'écrit (pii apprécie leur émancipation, et dans les paroles que nous avons rapportées de lui (p. 241-2), n'a pu s'empêcher d'être frappé d'un arrièreplan à cette journée du 27 septembre que son grand coup d'œil lui faisait apercevoir. « I es oracles les plus respectables de la religion, dit-il dans le même écrit, et les traditions les plus anciennes, apprennent que ks juifs doivent être appelés à leur tour à la liberté des enfants de Dieu. Et qui sait si la philosophie, qui
1 Kpllre aui K|ihé{ieD3, m, iO.
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scnil)le donner toute seule l'impulsion aux esprits, n'est pas elle-nierne, flans cette révolution comme dans bien d'autres, l'instrument aveugle des i)lus hauts desseins? Car toutes les foisqu une grande question s élève dans la société, on peut être assuré quun grand motif C!^t présent et quunc grande décision n'est pas éloignée *. »
C'est cette grande décision providentielle que nous saluons ! Ecartant les teintes sombres que nous avons signal(k's avec impartialité, nous pouvons aussi, sentinelle d'espérance, faire apercevoir des points blancs dans la situation nouvelle que cette journée du 21 septembre crée pour Israël; nous les désignons ainsi :
Ce peuple rompt le joug;
Il entre pour la première fois dans la société universelle ;
11 est mandé i)ar la Providence.
Rupture du joug.
11 existe une très ancienne pro[)lictie qui est restée, on peut dire, oubliée dans le monde. L'heure, ce semble, est venue de la tirer de l'oubli :
C'était sous Tcre patriarcale. Isaac, devenu âgé et aveugle, avait béni Jacob, croyant bénir Ésaii. Celui-ci
1 Œutrcs de 3/. de Bonald^ Mélange», I. I, 376.