LA JOURNÉE
Mais à l'antique prophétie il y avait eu une conclusion remarquable, colle-ci :
Le patriarche, après avoir dit : Vous servirez votre frère, avait ajouté : Et le temps viendra que vous secouerez son joug et que vous vous en délivrerez ;
Or, ce temps de délivrance a pris date à la journée du 21 septembre 1791. Lorsqu'à force de finesse, de détours, d'énergie et de persévérance, les juifs parvenaient à arracher (1rs mains hésitantes de l'Assemblée constituante le décret d'affranchissement, ce jour- là, ils secouaient le joug, et s'en délivraient. Une des plus anciennes et dos plus importantes prophéties reçut son parfait accomplissement, et personne ne s'en douta.
Que les dessoins de Dieu sont profonds et d'une ampleur qui écrase 1 Voici un patriarche, devenu âgé et aveugle, qui du fond de sa lente dressée en Ghanaan prononce dos pai'oles sévères et miséricordieuses sur son fils Esati : et, tandis qu'il croit ne prononcer que sur Esaù, l'Esprit de vérité, i)Our qui les siècles sont tous présents, dicte aux lèvres du vieillard un oracle qui atteindra les derniers siècles : Le temps viendra que vous secouerez son joug et que vous vous en déli' vrcresl
Cette rupture du joug se traduisit par un fait de minime importance en soi, mais très significatif. Nous avons raconté, dans notre \\\tqV Entrée des Israélites dans la Société française, l'humiliante coutume qui était obscryée depuis cinq cents ans à Strasbourg contre les juifs et qui consistait à sonner tous les soirs do la trompe ou du cor, du beffroi de la cathédrale : avertis par ces sons aigus, les juifs qui avaient obtenu la
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permission do passer la journée à Strasbourg en sortaient, à la nuit tombante, pour aller coucher ailleurs ^ Eh bien, l'Assemblée constituante avait à peine rendu son décret, qu'un petit corps expéditionnaire d'hébreux montait, un soir, dans la tour do la cathédrale, s'emparait de la fameuse trompe et la mettait en morceaux. Depuis lors on n'entendit plus le sonneur jeter du haut de la cathédrale ces mots : Dehors, les juifs 1 Le chef de la petite troupe avait été le fils de Gerfberr *. Go fut l'épilogue du procès entre Strasbourg et le protégé de Louis XVI.
Rompre le joug était, pour le vieux peuple, le premier résultat de cette journée; entrer dans la société universelle, devait en être le second.
Chose singulière I ce peuple — quoique son rôle eût consisté, ou plutôt, par cela même qu'il avait consisté à être le réservoir du monde puisqu'il avait fourni au monde le Décalogue, les Écritures et le Messie, — ce peuple avait toujours vécu isolé du reste du genre humain. Que le lecteur comprenne bien cet isolement :
Durant les deux premiers mille ans de son existence,
i Voir VEntrée des Israélites dans la Société françaUtt chapitres yi «l vu du livre premier.
* Les Juifs à Strasbourg depuis i349 jusqu'à la Révolution par Isidore Loku. (Av^nuaire dt la Société des études juivtSt 2* année, p. 175-6.)
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(l'Abialiam à Jésus- Clirist, le peuple juif avait ctc clcvô avec soin, mais séparément des autres nations : comme un fils de grande famille qui reçoit une éducation parliculièro et soignée. La Palestine était son habitation, son jardin fermé, les prophètes étaient ses précepteurs. Il lui avait été recommandé : Tu ne Vallicras point par mariayc avec les nations; fii ne donneras pas tes filles à leurs filsj et tu ne prendras pas leurs filles pour tes fils*, ri race à cet isolement sévère, Israël fut eu partie préservé des ernnirs monstrueuses du polythéisme et de ridolûtri(^ ; et lorsque le Messie se présenta, lo Mcssi(^ trouva intact, entre les mains d'Israël, lo dogme dont il avait besoin pour faire jiasser lo monde, de la religion particulière, à la religion universelle, du judaïsnje au christianisme : le dogme de l'unité de Dieu.
Tel fut le î)r('mier isolement, isolement d'honneur; il avait duré deux mille ans.
Avec le Messie, le peuple juif devait, non moins que la vraie religion dont il était gardien, passer du particulier à l'universel, et de son isolement d'honneur à la vie commune des peuples. L'histoire juive, qui n'avait eu jusqu'alors que des points de contact obligatoires avec les nations, devait s'agrandir et entrer en douce et magnifique conjonctii n avec l'histoire universelle. Il n*en fut rien cependant. Le peuple juif, jaloux de sa race et do ses privilèges, refusa de faire cause commune avec le reste de l'humanité, et il tua lo Messie qui venait ouvrir ses bras à tous les peuples.
Alors l'isolement recommença pour Israël; nuaiscetto
t OeuUronume, m, 3.
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fois ce ne fut plus l'isolemiiiit d'honneur, comme en Palestine ; ce fut un isolement pénal, au milieu môme (les nations : Israël ne ressemblait plus à un fils de prince soigneusement élevé à part, c'était le coupablo l)arqué à l'écart connue un forçat.
Go nouvel isolement dura à son tour presque deux autres mille ans. En ofl'.'t, quoique dispersés et éparpillés partout au milieu des nations, les juifs demeuriivoni j)artout séj)aré.s du reste des hommes. Los juivories aux ruelles étroites et sombres avaient remplacé pour eux la noble demeure palestinienne de leurs aucétres. D'une part, les prescriptions du Talmud, pleines do dépit et d'orgueil, les contraignaient à se tenir à l'écart des nations, dans ces ruelles. Mais, d'autre part aussi, les nations chrétieinies, en travail déformation, n'avaient voulu admettre, â aucun prix, dans leur sein ces hommes hostiles à leur constitution chrétienne, ces hommes anlicoèiatilutionneh. Une ligne formidable de démarcation s'était donc établie entre la société et les juifs. Un costume particulier les faisait tout do suite reconnaître; des interdictions de toutes sortes no leur permettaient pas de se mêler à la foule j et des lois d'exception sans nombre les empêchaient d'aborder par n'importe quel endroit la société, qui se dressait devant eux comme un vrai château fort. Ah ! comme les rôles étaient changés 1 Les juifs, lorsqu'ils étaient possesseurs de la Palestine, n'avaient pas voulu, à l'heure où le Messie se présenta comme uu sublime trait d'union, frayer avec les nations : et les nations, à^ leur tour, ne se soucièrent nullement, durant dix-huit siècles, do fiaj'or avec eux.
Et ainsi, en récapitulant :
Deux mille années d'isolement en Palestine, isolement (l'iionnour;
Deux mille autres années d'isolement au milieu dos nations, isolement i)énal ;
Un total do quatre mille années d'isolement : tel avait été l'état prodigieux do ce peuple, sans exemple dans les annales huinninos.
Or, c'est cot isolomoiit, iinmons(^ comme le désort, que le décret du;27 soptenibn^ 1791 venait faire cesser;
Ce i)eui)le allait être mêlé au reste du monde, pour les dernières destinées do la société.
liC comte de Maistre a dit : La Révolution n'est pan un événement^ ccsl une époque. Parole profondément vraie, et, en particulier, ])ar rapport à ce vieux peuple sortant do son isolement quarante fois séculaire jx)ur entrer enfin, en 1791, dans la société française et Universelle : n'était-ce pas une époque ? Ferment impérissable, il allait être mêlé au monde, comme un levain. Sera-ce pour le bien ou pour le mal, pour la vie ou pour la mort?
Nous répondons, en levant les yeux au ciel tandis, que nous écrivons : pour la vie !
* En effet, qu'on veuille bien méditer la réflexion do M. de Bonald, citée plus haut : a Les oracles les plus respectables de la Religion et les traditions les plus an-
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ciennes apprennent que les juifs doivent ôtre appelés à lour tour à la liberté dos enfants de Dieu. Et qui sait si la philosophie, qui semble donner toute seule l'irapulsioa aux esprits, n'est pas elle-raênie, dans cette révolution comme dans bien d'autres, Yinstrument aveugle de pli(s hauts desstnns ? »
La philosophie, instrument aveugle de plus hauts desseins 1 M. de Bonald a dit là, dans une formule saisissante, le dernier mot delà question juive devant l'Assemblée constituante. Cette Assemblée, superbement philosophe, a, d'une part, renvoyé Jésus-Christ, et, d'autre part, elle fait entrer les juifs : la Providence, outragée dans ce contraste, a laissé faire; mais habituée à tirer le bien du mal, elle dit : Amenez-moi ce peuple;
Ce n'est pas un appel aux juifs, ce n'est qu'un ordre à leur sujet.
Il y a, du prophète Isaïe, un texte, dont la justice et la miséricorde se disputent l'interprétation; ce texte : Faites sortir dehors un peuple qui est aveugle^ quoiqu''H ail des yeux; qui est sourd, quoiqu'il ait des oreilles ^
Des commentateurs veulent que ce soit une justice in dignée qui dicte ce langage au prophète : « Faites sortir», c'est-à-dire chassez do l'assemblée des enfants do Dieu un peuple qui ne mérite pas de s'y trouver, parce qu'il est aveugle, quoiqu'ayant des yeux, et sourd quoiqu'ayant des oreilles. Cette interprétation est juste et justifiée^. De fait, durant les dix-neuf siècles écoulés du
t ISAÏK, chapitra zlmi, 8.
* Cette iaterpr^latioQ a pour priocipaux repréMatant* S. Jérdm* «t Tbéoiorat. (Voir OorMliif La Pitrrt, Comnuntairu iur /«af«, oba* pitra xuii.)