EN FAVEUR DES JUIF
De même qu'on rencontre, dans leschamps, tics plantes vénéneuses, on rencontre aussi, dans Tordre intellectuel, des doctrines mauvaises, des opinions pernicieuses. L'Eglise a beau les extirper, elles reparaissent avec la facilité et la ténacité des mauvaises herbes : par exemple, la nép:ation du })éclié originel ; par exemple encore, romnijtotence de la laison au tribunal do laquojlo tout doit se soumettre, la suffisance des forces humaines pour faire son chemin et la suffisance des forces sociales pour conduire les j)euples. Productions vénéneuses de tous les siècles, le philosophisme du xviii* les avait considt'rablement fait surgir, et propagées. La Révolution n'aura qu'à se baisser jjour les cueillir. Elles formeront le premier élément de son terrible breuvage.
Outre le poison, le philtre :
Il y a, dans le trésor des langues humaines, des mots qui ont le pouvoir d'exciter des transports, d'enivrer, de passionner, ce sont : les mots magiques de liberté, de fraternité, d'égalité. L'Evangile avait purifié ces mots, les avait expliqués, et, déposant en eux un ferment divin, les avait tellement élargis qu'ils exprimaient des idées nouvelles. Aussi longtemps qu'ils étaient demeurés rattachés à l'Evangile, ils avaient pénétré et travaillé lo monde d'une façon d'autant plus sûre cl salutaire qu'elle était douce, pondérée, respectueuse. Mais voici qu'au xviii* siècle le philosophisme s'empare de ces mots et les explique. Aussitôt, iU perdent leur ferment divin et tournent au philtre '. L'Assemblée nationale dans la
*■ Au témoignage du Livra divin de l'ApocalypM, il 7 a uu« bouche qui maudit l'Agneau et qui parle comme l'Agneau : 0» loqueni sieut Affnu». L'Agneau a dit dans l'Evangile : Liberté! Si le Cbriit voua délivre, voua
célèbre nuit du 4 août 1789, qui sera un cnivromnnt sans précédent dans l'histoire dos peuples, fora l'expérience de ce philtre *. Ils outrent donc comme deuxième élément dans le breuvage enchanteur et funeste quo prépare la Révolution. Lo narcotique, enfin, s'y trouve comme un troisième élément.
Entre tous les sentiments dont le cœur de Tiiommo a été doué, il en est un qui se distingue par une grande noblesse quand la vérité est son guide, mais qui devient un extrême danger lorsqu'il ne s'inspire qu(i do. luimême : c'est lo sentiment do tolérance, d'indulgence. En efl'et, quand elle prend pour guide la vérité, la tolérance se traduit en compassion pour les personnes; mais elle se refuse à reconnaître les erreurs : com passion pour la personne, réprobation do Vcrreur, tulle est l'expression de la tolérance catholique. Au con-
8«rez libren, — l,ii boucho niaiidile roiiole: Lil)Prlé. — L'Aj^nonu a Uil : Froteruilé! Vous été» tous des frères: Omnes vos fiatres cstis, — La bouche uiuudite ré|K!le : Fratornilo ! — L'Agticuu a dit: Kgalité! Vous u'aver. pus do tnatires, sinon un soûl, qui csl le Cliiisl, et couz que le CliriHt a fuits comme ses vicoires dans l'Kgiise et dans l'h^lot, unus «it maijislcr vcuto' Christxia. — La bouclio ninuditu réjxjle ; Kgûlile! — Libcrlù, fruteriiito, éguiitù, viuux mots comme l'Évoiigilu! Auluiit leui charme est céleste et doux sur les lovrcs de l'Agneau et do son Kgliso, autant il est jierûde et fatal quand l'£sprit dt mensonge les prononce •t les explique.
' M. TDittvs raconte ainsi cet événemoiit : o La g^nërosité oxcltoo chei les uns, l'orgueil engagé chez les autres, amènent un dë8liit<'<rossement •ubit; chacun «'élance à la tribune pour abdiquer soi privilèges. La noblesse donne le premier exemple; lu clergé, non moins empressé, se hàle de la suivre, Une espèce d'ivresse s'emjiare de l'Assemblée : mettant de coté une discussion superflue, tous les ordres, toute* les classes, ioua les possesseurs de prérogatives quelconques, se hàteot de fairt aussi leurs renonciations. Apres les députés des premiers ordres, ceux des communes viennent A leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant immoler dea privilèges personnels, ils offrent ceux des provinces «t des villas. L'«dtrataement esk général. > (Tiibm, la Révolution, t. l.)
KN FAVKIJU DES JUIFS 11
traire, lorsqu'elle no s'inspire que d'elle- môme, la tolérance, s'égarant dans la mollesse des croyances ou dans une sensibilité fausse et outrée, devient l'indulgence pour les erreurs non moins que pour les personnes, et excuse tout inconsidérément : actes do faiblesse et doctrines coupables. L'Eglise avait toujours rattaché soigneusement ce sentiment à la vérité. Le pliilosophisme au xviii" siècle l'en détache. C'est alors que dans la société prennent cours des maximes comme colles-ci : (( La tolérance est mère de la paix; » — « La tolérance seule a pu élancher le sang qui coulait d'un bout do l'Europe à l'autre; » — « Si Dieu l'avait voulu, tous les hommes auraient la mémo religion, comme ils ont lo mémo instinct moral : soyez donc tolérant. » Go système de tolérance, encouragé, propagé, sera l'opium, lo narcotique dont la Révolution a besoin. Ello s'en servira pour endormir toutes les quorollos religieuses, mieux encore, pour endormir, si c'est possible, les religions elles-mêmes. Une foule d'honnêtes gens, de bonnes gens, ne demanderont plus qu'à s'engourdir, à s'assoupir et à rester neutres, nonobstant les sévérités de la théologie. Troisième élément du breuvage révolutionnaire! Et ainsi :
Omnipotence do la raison au tribunal do laquelle tout doit se soumettre; sufiisance des forces humaines pour faire son chemin, et suffisance des forces sociales pour conduire les peuples (poison);
Grands mots de liberté, d'égalité, de fraternité (philtre);
Sentiment de tolérance réciproque non seulement pour les personnes, mais pour les doctrines (narcotique) ;
it UN CONCOURS A METZ
Tel est le perfide breuvage qui, comme au temps de Locuste, doit troubler la raison, et n'éteindre que lentement la vie. Les uns seront enivrés, les autres assoupis, un grand nombre tués à la longue. Cette mixture recevra, dans la suite, son nom caractéristique : le libéralisme.
Ce fut, comme bitMi on pense, le philosophisme préparateur do la Kévolution qui entreprit do faire le premier essai public du funeste breuvage. 11 le fit ù propos delà question juive.
Observation préalable, importante:
Avant d'être transportés dons une question aussi publique que l'était celle des Israélites, les essais des poisons et pavots do la nouvelle doctrine furent longtemps privés et, même, très multipliés. Les sophistes, progéniture du philosophisinc, faisaient le vilain métier, auprès du noble peuple de France, d'être des valets d'empoisonnement, d'enivrement et de folie.
Il n'est pas inutile de rappeler que le philosophe digne de ce nom n'a rien do commun avec le sophiste : le premier cherche à connaître ou à faire connaître la vérité ; le second no cherche qu'à la défigurer ou à l'obscurcir par de fausses subtilités. Le mot sophiste signifie, d'après l'étymologie grecque, trompeur dans ses subtils et insidieux raisonnements. Ne semble-t-il pas qu'on aperçoive un homme qui prépare et infiltre,
EN F AVKUR DICS JUIFS 13
dans la ptMisùe d'autrui, un poison subtil? Platon, dans un de SCS admirables dialogues, appelle tour à tour le sophiste : chasseur de jeunes gens riches, pêcheur à riiamoçon, commerçant faisant négoce de connaissances à l'usage dos Ames, cliarlatan. Sous ce badinago, le grand moraliste laissait percer une ironie profonde et un sens sérieux ; aussi, quand il veut opposerla sophistique à la vraie philosophie, le pur amour du beau et du bien à la recherclie des faux brillants et des vaines api arences, il caractérise, et pour ainsi dire grave en dr'ux traits profonds la difTércnce du philosophe rt du sophiste: Celui là, dit -il, tend vers l'élre ; celui-ci va au nt'ani ^
Combien cet arrêt do la sagesse antique se tiouvait justifié au XVIII* siècle par les doctrines subversives des malfailfuirs intellectuels devenus plus dangereux sous le soleil de la vérité chrétienne! On a dit d'eux, en les rattachant à ceux du temps de Platon : « Race des sophistes ! race éternelle, moqueuse, implacable, qui cherche l'erreur avec passion, et pour qui l'ombre, quelque forme qu'elle prenne, est une découverte et une félicité. Socrale entendait leurs voix autour do lui, lorsqu'il enseignait à la jeunesse athénienne l'existence et l'unité do Dieu ; ce furent eux qui lui versèrent la ciguë pendant qu'il prophétisait à ses disciples l'immortalité de son âme et de la leur. Jésus- Christ les vit au pied de sa croix, et l'Eglise, héritière de toutes les vérités qu'il a données au monde, n'a pas cessé un seul jour de les traîner à sa suite. Il n'est pas
t Platon, U Théétit*,
un progrès dans la lumière qu'ils no combattent par un progrès dans l'art du doute et de la négation. Socrate fut leur première victime, Jésus-Christ fut la seconde; ils espèrent que le genre humain sera la troisième, et ils y travaillent ardemment *. »
Le genre humain, leur victime 1 C'est ce grand meurtre, en effet, qui se préparait et allait commencer en 80. Le sophiste, dont le style enchanteur distillait avec plus de perfidie les pavots de la tolérance, la vapeur enivrante des idées libérales et le venin du déisme, était le célèbre citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau.
Il est juste de reconnaître qu'a côté des so[)histes astucieux, il y en avait d'inconscients qui devaient contribuer à l'empoisonnement du beau pays de France, uniquement par ignorance, par éducation incomplète, par préjugés. Moins dangereux au premier abord, ils le devi(Minent, parce qu'ils servent, hélas 1 d'intermédiaires. L'histoire raconte que dans certains empoisonnements de Locuste, deux esclaves étaient employés. Le premier servait un breuvage trop chaud, mais inoffensif ; les lèvres des convives pouvaient s'en approcher pour mieux tromper la victime ; l'autre esclave, avec l'eau froide, versait le poison. Pareillement, il y aura deux sortes d'échansonsdu breuvage révolutionnaire : les uns disposeront les peuples à l'accepter, les autres le feront prendre.
Après cette observation préalable, revenons à la question juive :
Les essais du libéralisme, avons-nous dit, furent
• LACOMnAim, Dii^cours sur U» étude» philo$ophiqu«$.
KN FAVIOUR DES Jl'IFS J5
long-temps privés, en ce sens qu'ils n'émanaient point d'une réunion publique, d'une assemblée. Les brochures, les pamphlets étaient ses organes ; les salons, les dîners entendaient ses premiers épanchements, mêlés à ceux du Champagne. Fronde des salons, libéralisme des femmes, tel est le titre d'un très curieux passage dans un des savants ouvrages de Taine : « Les salons s'ouvrent à la philosophie politique, par suite au Contrat social, ii VEnci/clopédie,2LUX prédications de Rousseau, Mably, d'Holbach, Raynal et Diderot ^ » — « Un mot redoutable, celui de citoyen, importé i)ar Rousseau, est entré dans le langage ordinaire, et, ce qui est décisif, les femmes s'en parent comme d'une cocarde. » « Vous savez combien je suis citoyenne, écrit une jeune fille à son amie. Gomme citoyenne et comme amie, pouvais -je recevoir de plus agréables nouvelles que celle de la santé de ma chère petite et de la paix * ? » En tout cela, il n'y avait encore que des essais privés do libéralisme. Mais voici venir un essai public, et c'est à propos de la question juive qu'il va se tenter.
Les juifs avaient suivi en observateurs très habiles le développement du mouvement libéral. Evitant avec soin, par religion autant que par prudence^ la protection, du moins ouverte, des philosophes qui se posaient en adversaires déclarés du Christianisme et de hi Révélation, ils s'étaient particulièrement attachés aux célébrités qui confinaient à la fois au philosophisme et au christianisme, par exemple Malesherbes, Montesquieu.
* Taink, les Origine» de la Vranet contemporaine, F Ancien Régime, p. 385.
» Ibid., p. 38tJ.
16 UN CONCOURS A MKTZ
Go dernier surtout était leur homme. L'auteur do V Esprit des lois avait parlé dos juifs en termes extrêmement favorables dans un chapitre intitulé : Très humbles rcmonlrances aux inquisileurs d'Espayne et de Portugal^. Aussi l'autorité de son nom était-elle invoquée par eux à tout propos, dans leurs requêtes à Versailles, dans les plaidoiries de leurs avocats. Ils profiteront do Rousseau, mais ne s'appuieront pas sur lui. Ils s'appuient sur Montesquieu. Une critique très fine, quoique non chrétienne, comparant entre eux iMontesquicu et Rousseau, a noté ces diflei'iMices : « UEspi-it des lois marqua, dans l'histoire do la pensée humaine, une des grandes dates du xviii" siéclo. Gomme la statue dont parle Bacon, qui, sans marcher elle-même, indique du doigt la route, VEspril des lois posait sous tous leurs aspects les problèmes politiques dont la solution [iréoccupnit toiis les esjirils, ceux, du moins, auxquels l'avenir apparaissait incertain et couvert de sombres nuages. Il s'adressait aux hommes de raison et d'expéiieiic(% aux hommes d'État et aux penseurs ; il écliappait, par cela même, aux entraînements de la foule, qui ne veut pas être éclairée, mais énme. Au contraire, Rousseau, moins réservé que Montesquieu, amoureux jusqu'à l'excès de la popularité, no craignait pas de parler, en ces terribles matières, le langage de la passion. Aussi Rousseau tit-il de nombreux disciples ; il créa véritablement une école et un parti dont la Déclaration des droits do riiomme fut l'expression et le drapeau, Montesquieu n'obtint que l'admiration des sages et des esprits cultivés,
' A propoi d*un« juive <!<> dii-huit aiii qui iTait iii brûlé« à Lisbonne au dtrnier tutodaré, (E$pril d*i loi*, xxy, 13.)
KN FAVEUn DKS JUIFS 17
et VL'spril des lois resta ignoré du peuple'. » Les juifs, eux, ne l'ont pas ignoré! ils ont compris le signe indiqué par le doigt do la statue. Avant de profiter du grand agitateur qui est Rousseau, ils s'attachent aux modérateurs, qui sont Montesquieu et Malesherbes*.
Tout à coup, le journal le Mercure de France annonce cette nouvelle :
La ville de Metz vient de mettre au concours cette question : Est- il dks moyens dk rendre les juifs PLUS utiles et l'LUs HEUREUX EN France ? L'iuitiative de ce concours est prise par la Socidlâ royale des sciences et des arts de la ville.
Un pareil siyet, à première vue, ne présentait rien que de très pacifiqiie et do convenablement libéral. 11 ne pouvait qu'exciter la curiosité et la sympathie. 11 produisit une certaine émotion. « Ce concours, ouvert par une société littéraire des plus importantes, eut un grand retentissement, et le Mercure de France en parla dans d'excellents termes ^. »
• Dictionnaire dei science» jihUosophiquef^ jiar une ïocielé de profesBcurH ot do Bavants, t. IV.
> Bien quo Montesquieu no fût rien moins que novateur et qu'il révérât le roi, les luis, lo puys, il vint on uide por ses écrits au porti rùvolutionnnire qui, ù «n mort, perdit un modi'ratcxtr ; alors il no resta plus que le grnnd agitateur du siècle. (Cantu, Histoire universelle, t. XVII.)
Quant à la religion et surtout qunnt \. la religion clirétiennc, MontiKqiiieu en parle avec autant de gravité que de tespect; toutefois on peut Mvoc raison lui re|)roc)ier, ce qu'on a dit do Oilibon, qu'il l'a jiieusenient
enterréo Le point de vue religieux de Monteriquieu est lo rationiilisnio
théiste. lia particulièrement contribtië oupréjugéqui considère le protestan* tisme comme étant plus approprié aux constitutions libres, et le catholicisme Comme contraire ù la liberté et favorisant surtout la stricte monarcbi*. (QoBCULKn, Dictionnaire de théologie.)
^ Mercure de France, année 178&, ?• aemestre. -- Revue des études juives, n« 1, p. 84.
La rrvponJArsooe juive t
Mais il s'en faut de beaucoup que les chefs (t les pu- Micistes du peuple français aient compris la gravité do la tentative du pliilosophismc en faveur dos juifs; effet du breuvage î On no s'aperçut pas que l'ouverture de ce concours équivalait à celle d'une brèche; Metz, malgré ses citadelles, allait laisser passer l'invasion sémitique, et le philoso])hisme était le traître! M. de Bonald a dit, avec grande justesse, dans ses MiHcmfjes: La pln'hsophie, lasse do ne n^gncr que dans la littérature, prit les renés du gouvernement politi^ que. . . . Les juif s furent les premiers objets de ses affections philanthropiques *. C'est vrai, les juifs furent les premiers objets de ses affections philanthropiques; mais l'éminent publiciste se trompe, et à sa suite d'autres écrivains, en plaçant le début des sympathies du philosophismo pour les juifs à la date de l'Assemblée constituante, en 1791 : c'est à Metz qu'il faut placer ce début, en 1788.
Le choix de Metz n'était pas sans signification.
A cette ville, comme à celle de Strasbourg, se rattachaient, pour les juifs do France, les souvenirs les plus amers.
Nous avons raconté, dans notre premier volume, comment, durant quatre cents ans, les juifs avaient été
* Oi Donald, Mélangei^ I, p. 3i;8.
E X F A V K i; Il I) K S .1 U 1 F S 10
contraints do sortir cliaquc soir do Strasbourg, au sou de la trompe, pour aller chorclier gîte et sommeil ailleurs ; et aussi comment, la fierté de Gerfberr se révoltant un soir d<!vant cette coutume, l'adroit et tenace israélite avait conquis, dans Strasbourg, non seulement le droit de séjour, mais môme celui de propriété. Do Strasbourg donc, l'idée de devenir propriétaires avait été réveillée, communiquée et stimulée chez tous les Israélites du reste de la France.
Au choix de Metz venait se rattacher une autre idée : celle de réhabilitation, de réparation, nous croirions presque de revanche, tant les documents sont étranges 1
En cflbt, c'était à Metz qu'avait eu lieu l'exécution de Rap/iai'l Lévij, qui lit tant de bruit en France, vers la fin du XVI i" siècle.
Voici ce qui l'avait motivée ; nous empruntons le récit aux Archives israéliles :
C'était on lOGO. Rapliaol Lévy, né au village do ClicUaincourt, à quatre lieues do Mot/,, habitait Houlay, bourgade du département do la Moselle et qui dépendait alors du duché do Lorraine. C'était un pauvre marchand de bestiaux, comme il s'en trouve encore aux environs do celte ville ; et avec ce commerce très pénible, peu lucratif, il élevait une famille comi)Oséo do sa femme, d'un lils ot d'une fille, déjà fiancée ; il était parvenu à l'Age do 50 ans, sans qu'aucune plainte se fût élevée contre lui, jusqu'à la fatale journée du 25 septembre 1000, veille do la grande fote des Trompettes, 11 partit ce jour-là, un morcrcdi, à 7 heures du matin, de Houlay, à cheval, et accompagné do son fils, pour aller acheter à Metz do l'huile et y chercher uno corne de bélier pour la fôto du lendemain. A 3 heures do l'après midi, il se trouvait da retour aux Ktangs, où il fit ferrer son cheval, ot à 4 heures il rentrait à Boulay avec son ÛU ot le mounior do l'endroit. On sait d'aillours quo la veille
fO L'N CONGO uns A MKTZ
des fctcs, Icsjuifs iviiiront do bonne heure pour no pas .s'exposer à violer certains prt'coptcs.
Lo niômc Jour, à 1 heure du soir, une nonim('o Mangcote ^Villcnlin, fommo do (lilles Lomoino, charron du village de Glatigny, allait à une fontaine, à deux cents pas du village, pour y laver quelques linges; son enfant, nommé Didier, âgé do 3 ans, marchait derrière clic; il jjaralt qu'elle n'yflt pas attention et que l'enfant courut sur la route et entra dans la forêt de Hayoz, où il s'égara, et comme c'était aux approches de l'hiver, il fut prohablcnient dévoré par les loups, et, en cflet, le 20 novembre suivant, quatre porchers trouvèrent dans ce bois une tète d'enfant très défigurée avec un col de chemise.
La mère s'étant retournée, ne voyant plus son fils, courut avertir son mari; ils se mirent ensemble i\ la recherche et découvrirent les vestiges d( s i>as do l'enfant sur la route; mais, au lieu de traverser cette route et d'entrer dans le bois, lo pèro eut la malheureuse idée que l'enfant avait pris lo chemin do Metz et il se diiig(\i Vers cette ville; ayant rencontré un cavalier de la compagnie du comte do Vaudemont et lui ayant demandé des nouvelles do l'enfant, ce cavalier dit ((u'il avait trouvé un juif avec une grande barbe noire et monté sur un cheval blanc, qui portait un enfant devant lui, et qu'à sa rencontre il s'était éloigné du grand chemin de la portée d'un coup de pistolet. Le père courut à Metz jusqu'à la porte dite des Allemands. Là. on lui apprend qu'on avait vu entrer lo nommé Lévy do Boulay. et qu'il logeait ordinairement dans la rue des Juifs, chez son parent nommé Garçon. Il se rend dans cette rue et demande son enfant; on lui répond qu'on no sait co qu'il veut dire. Unit jours après, le iJO octobre, lo père déposait sa plainte chez lo lieutenant criminel du bailliage do Metz.
L'instruction du procès prouva que l'onfant n'avait pas ctô (lévorô par les loups. Le Parlement do Metz conclut à rcnlèvemcni, au crime; Raphaël Lévy fut condamnù à ôtrc brûlé vif, ci la sentence fut exécutée lo 17 janvier 1G70. Continuons avec les Archives :
Vendredi 17 janvier, au matin, on lui fit lecture de l'arrêt; de Bon caohot, on lo conduisit à In chambre destinée aux tortures ;
KX FAVEUR DKS JUIFS 21
alors il dit aux commissaires do consipnor par écrit co qiiisuit : Quo tout 00 qu'il pourrait dire, tout aveu que la douleur de la torture pourrait lui arraclier, n'est que mensonge; car lui, il est innocent, et tout Israid est innocent; qu'il n'en accusait pas ses juges, mais bien les témoins. Sur cela, l'homme saint et pieux sni)porta toutes les tortures sans dévier do la vérité et do la justice depuis le commencement jusqu'à la lin, et les douleurs les [)lus aiffuës ne purent le décider à avouer ce mensonge par la plus faible parole; il persista dans la vérité, disant quo lui, ainsi que tout Israi'l, était innocent. Gomme il faillit perdre l'âme parles grandes souffrances, on voulut lui faire boire du vin pour le fortifier, mais il le refusa, parco qu'il n'était pas 8(!l<»n les rites lu-braïques; alors on le retira de la torture et on le conduisit dans une chambre, où on le fit asseoir devant le feu pour le réchaufi'er : plusieurs personnes vinrent ensuite pour l'engager à parler, mais il no prêta l'oreille à personne et il désira qu'on lui envoyât di-s israélites. Cotte demande lui ayant été accordée, alors Seligman, lo syndic, et rabbi Zanville, allèrent lo trouver et le consoler; il leur recommanda sa femme et ses enfants, puis il pleura, pria, mit ses phylactères. A 2liourjs aprèi midi, on le fit extraire de sa prison et on le conduisit devant l'égliso métropolitaine, afin de demander pardon; mais il no voulut ni prendre le cierge, ni demander pardon, car, disait-il, il no veut ni ne doit demander pardon pour un forfait qu'il n'avait pas commis; do là ou lo conduisit Jusqu'en Fourniruo, où uno voiture l'attendait pour l'asseoir; il dit quo, comme Dieu lui avait donné la force de supporter de pareilles soufl'rances, il continuera à lui en donner encore pour sanctifier son saint nom et aller au liou du bflclior. Plusieurs vinrent encore l'engager à faire des aveux; mais il les repoussa, leur disant : « Ne voyez-vous donc pas le ciel ouvert et deux anges prêts à recevoir mon âme? » Plusieurs chrétiens attestent avoir entendu ces paroles sortir de aa bouche.
C'est ainsi qu'il alla à pied jusqu'en Champ-à-Seillo, lieu où était allumé lo bûche?; on lui fit encore lecture de l'arrôt, l'avertissant de bien faire ses réflexions et de faire ses aveux ; mais il resta toujours Adèle à la vérité, protestant de son innocence. Il s'approcha du bûcher qu'on lui avait apprête ; alors le bourreau lui couvrit le visage de paille pour no point voir le feu,
fi l'N CONCOURS A MRTZ
ninis il l'iMa do sn figure, ot en moins d'un qunrt d'iicuro son corps fut l)ri11(5 et anéanti '.
Los Arcliicrs ■is)'adHlcs font suivre le récit de cotte réflexion : « Si cot homme avait appartenu à la communion chrétienne, les Ghutoaul)rian(l, les Lamartine auraient chanté sa mort; mais un pauvre juif, marchand do bestiaux, qui s'en inquiète * ? »
Détrompez- vous, Archives israélites, le marchand de bestiaux a trouvé mieux que le chantre d'Eudoro dans les Martyrs : Metz, elle-même, après l'avoir condamné ot brûlé, a pris en mains la cause do son })eu])lo. Toutefois l'impartialité nous fait dire : Là encore l'efTet du breuvage ! car à un siècle de distance (1G70-1788), Metz était retournée; on voici la preuve, dans cet aveu à propos du concours ouvert en favMnir des juifs :
« L'initiative prise par la Société littéraire de Metz avait une grande importance. Ce rôle appartenait bien à la cité de Metz, vilN» libérale par excellence, qui depuis plusieurs siècles possédait dans son sein une juiverie modèle, et qui, réfractairc à la persécution contre les protestants, eut au contraire, ot à plusieurs reprises, des échcvins de la religion réformée. Il appartenait aussi aux /tom^^î^K libéraux, qui composaient la Société royale des sciences et des arts et qui étaient en contact fréquent avec les juifs du pays, de faire revenir l'opinion publique de l'erreur séculaire dans laquelle on était tombé au sujet des juifs, et do rechercher les moyens de les rendre plus utiles au pays et
< Archive» Israélite», année 18U, pagts 371-3 et 600-10. « Ibid., p. 610.
EN FAVKUn DKi JUIFS ?3
plus licuroux oux-mômcs, ou les affrancliissaut do la réprobation que l'on faisait peser sur eux K » Pour nous, nous no jmuvons que raisonner ainsi : Si Raphaël Lôvy a été innocent, la Providenco, qui se sert du tout, consolait les cendres du pauvre marchand de bestiaux par le premier signal d'une réparation envers son peuple;
S'il a été coupable, l'audace juive est eflrayanto puisque, du lieu du crime et du bûcher qui l'avait puni, elle jetait à la société chrétienne le défi do son émancipation.
« Rechorclior les moyens de rendre les Israélites plus utiles et i)lus heureux en France », tel est donc le but du concours ouvert à Metz. C'est, avons-nous dit, la Société royale des sciences et des ay'ts de cette ville qui en a pris l'initiative.
Le concours a été annoncé en 1785.
Les concurrents ont eu, pour envoyer leurs mémoires, le laps de deux années, jusqu'à la lin do 1787,
En efiet, se^tt mémoires sont envoyés.
La commission qui les examine en discerne deux; mais, au lieu de donner les prix, elle engage les auteurs
* VÈmancipation des juif$ devant la Société rot/aie de» êcienee» et arts de iMet» en i787 et M. Rœderer, p»r Abaaham Cabkn. (Revue des études juives^ n» 1, p. 84.)
t4 UN CONCOURS A METZ
à les perfectionner, et, prorogeant la durée du concours, en reporto la nouvelle sanction à l'année 1788. En tout cela, ce semble, il n'y a rien que de très inofionsif. La Société royale des sciences et des arts semble mémo mériter des louanges pour avoir provoqué ce concours et eu avoir prolongé la duré(\ Voici cependant les dangers qui s'y dissimulaient.
Le projet d'améliorer lo sort des israélites était entré profondément dans le cœur du généreux Louis XVI. Dès janvier 1784, plus d'une année avant la première annonce retentissante du concours ouvert à Metz, lo roi avait rendu un édit qui abolissait les péages corporels auxquels les juifs étaient, soumis. Puis, do Versailles, étaient venues les Lettres Patentes do 1784 qui réglaient, en l'adoucissant, la situation critique des juifs d'Alsace. Enfin, le monarque avait mis à l'étude la question d'émanciper les israélites, et l'avait confiée à Mal(}sherbes, qui s'en occupait avec une commission du conseil d'Etat ; un édit so préparait sous les yeux du roi, où « la prudence chrétienne s'allierait avec la bienveillance royale* ». Or c'est sur ces entrefaites que part de Metz la deuxième annonce bruyante : le concours est prolongé.. C'est «"«trange. Pourquoi cette prolongation ^ ? Pourquoi maintenir à Metz un centre indépendant d'études et d'idées, alors que la question est
' Tout ces bienfaits de Louis XVI ont été largement exposés dans uotra premier volume: L'EntrJe des Israélites dans la Société français.
* « La raison apparente, qui en a ëté donnée, paraît bien puérile. Le fimeux comte Rcedbrkr, né à Metz, était rapporteur au sein de la commission. Or, « arec son esprit profondément libéral et pratique, il saisit l'importance de ce concours et tous les détails que comportait la êolution
iouhiitée Après avoir lu, analysé et apprécié tous les mémoires
eovojéi, après «a avoir jugé les plus importants et les mieui faits, il