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CHAPITRE II

CE QUI RESTAIT DE LA BELLE ORGANISATION DES NATIONS A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION ET DE L’EMPIRE

I. Beaux restes, mais attristants. Une partie des nations est à peu près sortie de l’enchàssure du royaume de Dieu, par le protestantisme. — II. Missions civilisatrices de l’Europe interrompues au loin, ou considérablement amoindries. —

III. L’autorité royale s’est gravement compromise : Ja caverne de la pythonisse d’Endor reparue dans l’histoire des monarchies. — IV. Cependant le xvme siècle présente encore ce consolant spectacle : le royaume de Dieu lié aux royaumes de la tt'rre. Mélancolie du royaume de Dieu à l’approche de la rupture. — V. La Révolution de 1789, comme un tonnerre d’orgueil, annonce la cessation de cet antique état de choses, et elle lègue au siècle suivant la réalisation de cet affligeant programme : le royaume de Dieu sans les royaumes de la terre, et les royaumes de la terre sans le royaume de Dieu. Les juifs, seuls, gagneront à la séparation.

Plaçons-nous à la fin du xviii® siècle, à la veille de la Révolution et du règne de Napoléon. Les nations, dont l’efflorescence s’est vigoureusement élancée avec Charlemagne (l’an 800), ont rempli une brillante carrière de mille années. Qu’en demeure- t-il, au seuil des temps nouveaux? Qu’aperçoit- on de leur brillante carrière et de leur superbe organisation ?

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De beaux restes, mais des restes !

D’abord plusieurs d’entre elles sont à peu près sorties de l’enchâssure du royaume de Dieu.

« Vous n’êtes plus des enfants, » avait murmuré aux oreilles des nations la voix du démon de la suffisance par la bouche du moine apostat Luther ; et les nations du nord de l’Europe avaient, malheureusement, répété : Nous ne sommes plus des enfants ! Comme si, au regard de l’Eglise pleine de tact et de révérence, il n’y a pas gloire et profit à demeurer toujours son enfant. Elles avaient ajouté : Rompons son joug et jetons-le pardessus nos têtes ! Et s’encourageant et s’entraînant, elles avaient abandonné le sein de l’Eglise.

C’est ainsi que l’Allemagne, la Prusse, la Suisse, l’Angleterre et les contrées Scandinaves étaient à peu près sorties de l’enchâssure du royaume de Dieu.

Nous disons : à peu près sorties ;

Si elles se sont retirées du royaume, elles conservent cependant une certaine apparence de fidélité au roi. Enfants rebelles, elles n’aiment plus leur sainte mère l’Eglise, mais elles prétendent aimer toujours Jésus qui est leur père. Bien plus, elles vivent de ce qu’elles ont emporté dans leur fuite. Car, selon une très juste comparaison qui a été employée : « même dans les branches ostensiblement séparées de leur tige primordiale, l’Eglise entretient une sève régénératrice et produit des effets dont l’honneur lui appartient. C’est elle qui est encore le lien du schisme, le ciment tel quel de l’hérésie ; ce qui y reste de substance et de cohésion vient du sang qu’elle y a répandu et qui n’est pas encore desséché, comme on voit des rameaux tombés à terre

sous le tronc qui les porta conserver encore une végétation sensible à la lumière et à la rosée. La mort ne se fait pas en un jour au sein des esprits que la vérité illumina. Ils en gardent longtemps des reflets qui les éclairent, des impulsions qui les animent L »

Ce sont ces beaux restes qui ont maintenu, à travers les siècles du schisme, la vitalité des nations protestantes, en particulier de l’Angleterre. Magnifique navire, c’est dans les chantiers de FÉglise qu’il s’est construit; mais, hélas ! son pavillon ne porte plus les couleurs de sa mère !

Autres restes.

La vocation des nations acquises à Jésus-Christ et à son Église était superbe. Elle ne consistait plus à étendre ses propres frontières, au préjudice de ses voisins. Telle avait été la gloire des peuples païens, particulièrement du peuple romain, le plus grand de tous : mais qu’était-ce que cette gloire? des larmes et du sang. Cela était bon pour des races que le christianisme n’avait point encore touchées de son doigt. Bien supérieure était la vocation des races chrétiennes, ayant pour objet de répandre la vérité, d’éclairer les nations

1 Lacordaire, de VInfluence de la vie surnaturelle sur la vie privée et sur la vie publique. (Conférences de Toulouse : 6e conférence.)

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moins avancées vers Dieu, et de leur porter, au prix du travail et au hasard de la mort, les biens éternels, la foi, la justice, la civilisation.

Mais, depuis l'apparition du protestantisme, cette mission civilisatrice s’est trouvée considérablement diminuée, amoindrie. Baissez la tête, nations chrétiennes: si la barbarie se trouve encore à vos portes, si l’islamisme conserve ses campements dans l’une des situations les plus belles de l’Europe, si l’Asie garde son immobilité, son despotisme et sa polygamie, si les côtes de la Palestine et la pauvre Afrique sont devant vous dans un état de dégradation qui forme avec les grands souvenirs de l’histoire un douloureux contraste, si l’Amérique éprouve de sanglants déchirements ; baissez la tête, la cause en est dans votre inobservation du mandat de Dieu! La sublime religion chrétienne, qui vous avait été donnée comme la bannière de l'avenir, de la conquête et de la civilisation, est devenue entre vos mains un drapeau de discorde. Les ressources et le génie, accumulés dans votre continent pour la régénération du reste de l’univers, ont été dévorés dans des guerres fratricides. Après que l’Europe eut été couverte de sang et de deuil, le scandale fut transporté devant les peuples du nouveau monde ; et ces peuples sont demeurés frappés de stupéfaction au spectacle des misères, de la haine et de l’esprit de vengeance qui régnaient parmi ces hommes dont ils avaient fait d’abord des demi-dieux! C’est la réflexion, l’accusation d’un fils de la catholique Espagne, Jacques Balmès; elle est terrible, mais elle est vraie. Il accuse justement le schisme de Luther d’avoir contrarié l’élan universel

de la civilisation, et d’avoir ruiné en partie les missions bienfaisantes de l’Europe au loin i.

Cependant, dans le brisement du concert européen, de beaux restes demeuraient encore de ces missions civilisatrices, à la fin du xvme siècle. Si l’État n’est plus lui-même missionnaire, il protège les missionnaires. L’apôtre catholique, qui va arroser de ses sueurs et de son sang les forêts indiennes ou américaines, peut compter sur l’assistance de la nation à laquelle il appartient ; et, transporté presque toujours par les vaisseaux de l'État, il sent la fierté patriotique se mêler à la flamme apostolique. Le royaume de Dieu, plein de révérence et de ménagements pour les nations, a tourné la difficulté : n’étant plus conduit, ou protégé officiellement par les Puissances, il s’est confié aux missionnaires et aux ordres religieux sortis de ces Puissances. Il s’est dit, dans son embarras, mais aussi avec une délicatesse miséricordieuse : puisque les cèdres ne veulent plus me protéger et servir à mon avancement, les roseaux et les joncs me fourniront des barques!

Et les roseaux venaient de France, d’Italie, d’Espagne, nations toujours chères !

{ J'en ai la conviction 'profonde : sans le funeste événement du seizième siècle , la situation du monde serait actuellement tout autre quelle n'est... Le cœur s'attriste à la vue de V événement désastreux qui vint rompre cette précieuse unité et détourner le cours de notre civilisation. On ne peut, sans angoisse , faire cette réflexion, quel' apparition du Protestantisme coïncida précisément avec l'instant où les nations européennes, recueillant enfin le fruit d'efforts inouïs, se présentaient à l'univers pleines d'énergie et d'éclat. (Balmès, le Protestantisme comparé au Catholicisme, t. II.)

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Si la diminution a entamé le nombre des nations fidèles, et si ramoindrissement s’est fait sentir dans leur mission civilisatrice, une institution, sans doute, sera restée intacte dans leur sein : F autorité royale ?

Hélas ! non.

Bossuet avait dit : « Les rois, non plus que le soleil, n’ont pas reçu en vain l’éclat qui les environne. » A partir du xvme siècle, cet éclat a diminué, parce que les rois l’ont reçu en vain. Eux- mêmes ont compromis l’autorité.

Si l’on vent se rendre compte de cette éclipse, il importe de considérer successivement et la place qui avait été offerte aux monarques dans le royaume de Dieu, et celle qu’ils sont allés, tout à coup, prendre ailleurs.

Leur place réservée, dans le royaume de Dieu, a été décrite sous un brillant symbole. Un jour, un prophète d’Israël eut une vision qu’il raconte ainsi :

« L’ange du Seigneur me fit voir un chandelier d’or, et sept lampes brûlaient sur les branches de ce chandelier.

« Et je vis aussi deux oliviers qui s’élevaient, l’un à la droite du chandelier d’or et l’autre à sa gauche.

« Et je dis à l’ange : Mon seigneur, qu’est-ce que ceci? Qae signifient ces deux oliviers qui sont autour du chandelier, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche ?

(( Et l’ange me répondit : Ces deux oliviers, ce sont les deux fils de V huile sainle qui assistent et veillent devant le Dominateur de toute la terre i. »

Or, voici, sur cette mystérieuse vision, une des plus belles explications données par les interprètes sacrés :

Le chandelier d’or c’est l’Eglise catholique, patrie de la lumière, de la vérité, et royaume de Dieu.

Les deux fils de l’huile sainte, veillant autour du chandelier, ce sont le sacerdoce et la royauté, le Pontife et le Prince. Tous deux, en effet, sont fils de l'huile sainte. Car le saint chrême fait les pontifes, et le sacre faisait les rois. Et tous deux étaient gardiens ensemble autour de l’Eglise catholique, comme les deux oliviers autour du chandelier d’or. Le sacerdoce veillait à droite, la royauté veillait à gauche. Le Pontife gardait l’alliance avec l’encensoir, le Roi la gardait avec le glaive. Le Pontife enseignait la vérité, et le Prince faisait observer la justice !... Ah ! qu’on se représente ce mystique chandelier d’or portant des flammes à toutes ses branches, c’est-à-dire l’Eglise catholique par un beau temps de lumière, de paix, de sérénité. Puis, qu’on se représente les flammes vives du chandelier répandant leurs lueurs : à droite, sur la tiare des pontifes, à gauche, sur la couronne des princes ; à droite, sur des visages comme ceux de saint Pierre, de saint Grégoire, de saint Léon, et toute la chaîne des pontifes ; à gauche, sur des visages comme ceux de Constantin, de Charlemagne, de saint Louis, et toute la chaîne des rois chrétiens. Qu’on se représente tout cela, ce chandelier

1 Zacharie, chap. iv.

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d’or, ces flammes vives, ces nobles visages, ces grands noms, cette paix, cette sérénité, et l’on aura, dans cet ensemble, une image de ces temps fortunés où pour faire avancer le royaume de Dieu, il y avait union entre le Pontife et le Prince, entre le sacerdoce et la royauté !

Mais, tout à coup, les rois ont quitté leur place et l’ont changée contre une autre. Où donc sont- ils allés?

Dans une caverne souterraine.

On conspirait dans cette caverne contre le royaume de Dieu, et les rois étaient là, complices de la conspiration. Nous n’avons qu’à choisir dans les nombreux documents des Sociétés secrètes :

. En Allemagne, la franc-maçonnerie avait attiré les

princes à ses mystères. Après Frédéric de Prusse et la plupart des princes protestants, les princes catholiques eux-mêmes s’étaient laissé séduire. François de Lorraine, l’époux de Marie- Thérèse, avait été initié en 1731, à la Haye, dans une loge sous la présidence du comte Ghesterfield. Grâce à cette protection secrète, malgré les bulles de Clément XII et de Benoît XIV, malgré l’édit de l’empereur Charles VI (1738), la maçonnerie

se propagea sourdement dans l’Empire .

. Affilié dès sa jeunesse aux loges, Joseph II se livra complètement à des conseillers franc-maçons avancés. La destruction des ordres religieux, la confiscation des biens de l’Eglise, la séparation des évêques d’avec le Pape, l’éducation civile donnée aux séminaristes, telle fut la tâche maçonnique que le malheureux empereur accomplit avec une ardeur voisine de la manie et qu’encourageait un concert d’adulations, où la dérision se

mêlait amèrement chez ses perfides conseillers .

..... L’impulsion donnée par Joseph II se propagea dans tout l’Empire l.

1 Deschamps, les Sociétés secrètes , t. II, p. 99-10 L.

En France, la franc-maçônnerie n’était pas encore montée sur le trône, mais elle en occupait les marches.

Le nouvel Ordre du Temple eut pour grand maître successivement le duc du Maine, le comte de Clermont, le prince de Conti, puis le duc de Cossé-Brissac qui, au moment de la Révolution, en avait le titre .

. Pour que la franc-maçonnerie passât de la propagande

doctrinale et de l’influence morale à l’action politique, un travail de concentration et d’organisation était nécessaire. En 1779, elle se partageait en un grand nombre de rites. Or, il est très remarquable de constater que tout le travail de concentration des loges eut pour pivot le duc de Chartres, plus tard Philippe- Égalité 1 .

Il ressort de ces documents (l’histoire n’en fournit que trop d'autres) que les souverains ont ébranlé euxmêmes la base de leur autorité. La plupart, placés entre le devoir royal et les suggestions des sectes, favorisaient en secret ce qu’ils condamnaient en public. La constitution chrétienne de leurs peuples, les habitudes vertueuses des populations, les traditions antiques des foyers, les obligeaient à désavouer les moeurs des souterrains, mais à la dérobée, en personnes ou par leurs émissaires, ils y participaient. Us ont préparé eux -mêmes leur arrêt de mort. Gela nous rappelle la fin du premier roi chez -la nation juive, car rien n’est nouveau sous le soleil :

Saül qui, pour accomplir la loi de Moïse, avait chassé, au début de son règne, les magiciens et les devins des terres d’Israël, revient à eux, lorsqu’il s’est mis à mal agir. Il va consulter en secret la pythonisse d’Endor. Cette consultation se fait la veille de sa chute et de sa mort. C’est là, dans une sombre caverne, qu’il apprend

1 Dèschamps, les Sociétés secrètes, t. II, p. 3-4, 89-90.

La Prépondérance juive, II.

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le sort qui lui est réservé ; la page des Écritures est saisissante :

« Ses serviteurs viennent lui dire : Il y a à Endor une femme qui a l’esprit de python.

« Saül se déguise, prend d’autres habits, et s’en va accompagné de deux hommes seulement. Il vient la nuit chez cette femme, et lui dit : Consulte pour moi l’esprit de python, et invoque-moi celui que je te dirai.

« Cette femme lui répond : Tu sais tout ce qu’a fait Saül, et de quelle manière il a exterminé les magiciens et les devins de toutes ses terres. Pourquoi donc me dresses- tu un piège pour me faire perdre la vie?

« Saül lui jure par le Seigneur, et lui dit : Vive le Seigneur ! il ne t’arrivera de ceci aucun mal.

« La femme lui dit : Qui veux-tu que je te fasse venir ? Il lui répond : Fais-moi venir Samuel.

« La femme, ayant vu paraître Samuel, jette un grand cri, et dit à Saül : Pourquoi m’as-tu trompée ? car tu es Saül.

« Le roi lui dit : Ne crains point ; qu’as-tu vu? — La femme dit à Saül : J’ai vu un Dieu qui sortait de la terre.

« Saül lui dit : Comment est-il fait ? — C’est, dit -elle, un vieillard couvert d’un manteau. Saül reconnaît que c'est Samuel, et lui fait une profonde révérence, en se baissant jusqu’à terre.

« Samuel dit à Saül : Pourquoi as-tu troublé mon repos, en me faisant évoquer ? Le Seigneur te traitera comme je te l’ai dit de sa part. Il déchirera ton royaume 1 . »

i Rr Livre des Rois, chap. xxvm.

Cette sombre et saisissante soirée de Saül chez la magicienne s’est renouvelée dans l’histoire des monarchies au xvme siècle de l’ère chrétienne. Les princes ont des alliances avec les souterrains. Et c’est de là que part leur arrêt de mort L

Nonobstant la division de l’Europe en deux camps, nations protestantes et nations catholiques ; nonobstant la paralysie de sa mission civilisatrice au loin ; nonobstant l’infidélité des rois ; nonobstant l’universelle et lamentable altération des mœurs, dont nous ne disons rien parce qu’on a tout dit sur ce triste sujet ; nonobstant la brèche considérable causée à la foi et à la raison par le jansénisme et le philosophisme : le xvïii6 siècle présentait encore le consolant spectacle du royaume de Dieu lié aux royaumes de la terre, surtout en France !

1 L’infidélité des rois a été résumée dans ce tableau, réquisitoire éloquent : « Sans parler des princes qui se sont faits protestants pour s’emparer des biens et de l’autorité de l’Église, qui a plus compromis les droits et affaibli l’honneur du Saint-Siège que Louis XIV ? qui en a été l'adversaire plus implacable que les parlements de Louis XV ? qu’étaient-ce que Catherine II, Frédéric II, Joseph II, sinon des ennemis déclarés de l’Église ? Où en étaient, à l’égard du vicaire de Jésus-Christ, les gouvernements de France, d’Espagne, de Portugal, de Naples, lorsque conjointement avec d’autres puissances ils menaçaient Clément XIV des derniers excès s’il ne supprimait dans l’Eglise un institut vénérable, dont le seul crime était d'avoir versé son sang et ses sueurs par tout l’univers pour la gloire de Dieu, et de s’être constamment montré le serviteur intrépide des clefs apostoliques ? N’est-il pas évident que le protestantisme, le jansénisme, le rationalisme étaient montés sur les trônes de l’Europe, et que de leurs marches mêmes une conspiration parricide s’était ourdie contre la papauté ? La Révolution française tomba comme un tonnerre au milieu de ces projets... »

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Depuis Tolbiac, jamais Terreur ou l’hérésie n’avait approché l’âme d’un roi de France, et le seul qui en avait été atteint loin des marches du trône n’avait pu y monter qu’en recevant à Saint- Denis, par une abjuration nécessaire, l’onction, sans tache encore, de la royauté française. Le moment est devenu solennel. On sent que deux sangs coulent à la fois dans les veines partagées des nations : le sang fécond de l’antiquité chrétienne et le sang énervé d’un scepticisme corrupteur.

L’attitude du royaume de Dieu, à ce moment, fait songer aux ailes étendues d’une façon si touchante dont parle l’Evangile, alors que le Christ voulait rassembler sous leur tendresse lés enfants ingrats de Jérusalem : l’Eglise voudrait, elle aussi, vers la fin de ce xviiT siècle, retenir les nations dans son sein, sous ses ailes, mais elles se préparent à les quitter.

Oui, il y a vraiment une mélancolie de l’Eglise à cette époque poignante. Aussi bien, les alarmes des Souverains Pontifes, les avertissements des Evêques, les gémissements des âmes pieuses, en sont demeurés l’expression attristée et navrante. L’Evangile avait dit, à l’aurore joyeuse de la gentilité appelée : Le royaume de Dieu est 'proche... Il est parvenu chez vous ; des signes funèbres disaient à présent : Le royaume de Dieu s’en va, les nations n’en veulent plus. Il y aurait, toutefois, erreur à penser que le royaume de Dieu puisse s’en aller; il demeure, mais les nations qui ne demeurent plus avec lui s’en vont et s’écoulent : et c’est ce qui causait la mélancolie de l’Eglise. Elle était Jérémie sur des ruines qu’elle ne prophétisait pas — une mère ferme les yeux devant l’avenir ! — mais qu’elle

pressentait. Une page d’une tristesse touchante aidera à notre description de cette mélancolie, et nous dirons, après, pourquoi nous y insistons :

cc La perte d’une nationalité est un des malheurs de la race humaine qui appelle le plus la sympathie. 11 y a dans la patrie quelque chose de si sacré, que quand nous arrivons en lisant l’histoire à l?un de ces moments où Dieu, par un jugement impénétrable, retire la vie à une nation, nous sommes saisis pour cette patrie défaillante, déjà disparue dans le lointain des âges, d’un amour qui voudrait la ressusciter comme si c’était la nôtre. Nous désirons combattre avec ses défenseurs malheureux, nous envions le sort qui les coucha par terre, et cette gloire mélancolique que les peuples finis laissent sur leur tombe à leurs héros derniers. Les siècles ont passé ; l’herbe a crû sur l’humble tertre de Philopoemen et d’Arminius ; jamais la ligue Achéenne et les tribus de la Germanie ne s’éveilleront autour pour y pleurer encore une fois : mais Dieu, qui est grand dans sa justice, l’est aussi dans sa miséricorde, et il a fait du coeur de l’homme une immortelle patrie à tous ceux qui ont perdu la leur en demeurant par leur courage dignes d’en avoir une. C’est donc un spectacle à arroser de larmes que la fin d’un grand peuple ; les vainqueurs mêmes n’y sont pas insensibles : Scipion pleura en voyant tomber Carthage enflammée, et comme on s’en étonnait, il répondit : Je songe au jour de Rome ! La religion, tout habituée qu’elle est à voir mourir les nations comme les hommes, a aussi de secrets et tendres pleurs pour ces immenses infortunes qui attestent la caducité de tout1... »

1 Lacordaire, Lettre sur le Saint-Siège.

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Cette page est très touchante. Eh bien, de secrets et tendres pleurs tombaient des yeux de l’Eglise à la fin du xyiii6 siècle : car d’immenses infortunes se préparaient !

On nous pardonnera d’avoir insisté sur cette mélancolie de l’Eglise en songeant que c’est un fils d’Israël qui tient la plume. Admis dans la grande famille catholique, il comprend mieux que personne, par le sort de Jérusalem devenue ville morte, ce qu’il doit y avoir de crainte et de tristesse dans le cœur de l’Eglise par rapport à ses chères nations i. Bossuet, rappelant le châtiment du peuple juif et l’avertissement que saint Paul en avait tiré pour les nations, a dit : « Qui ne tremblera en entendant les paroles de l’Apôtre 2 ? Pouvons-nous ne pas être épouvantés de la vengeance qui éclate depuis tant de siècles si terriblement sur les juifs, puisque saint Paul nous avertit de la part de Dieu que notre ingratitude nous attirera un pareil traitement 3 ? » Plût à Dieu que Bossuet n’eût pas été contraint d’écrire, déjà de son temps : notre ingratitude nous attirera un 'pareil traitement !

C’en est fait, l’ère des ruines pour les nationalités et les patries va s’ouvrir. Au moyen du protestantisme, le génie du mal et des dévastations avait commencé la sinistre brèche : mais la France avait été longtemps le mur de résistance. Le mur, cette fois, va céder, et

1 Voir, dans notre ouvrage l'Entrée des Israélites dans la Société fran¬

çaise , le § III du chapitre intitulé Prudence de l'Eglise , p. 292-297.

3 Le xie chapitre de l’Épître aux Romains.

3 Bossuet, Disc, sur l'hist. univ ., Ile partie, § 7, édit, de 1681. — Dans les éditions postérieures, on a mis «peut nous attirer » au lieu de « nous atti¬

rera ».

l’antique organisation des royaumes sera pulvérisée : Magna cadavera Nationum!

L’ouragan se déchaîne, c’est 1793.

(( Alors, sur les débris de l’autel et du trône, sur les ossements du prêtre et du souverain, commença le règne de la force, le règne de la haine et de la terreur ; effroyable accomplissement de cette prophétie : Un peuple entier se ruera, homme contre homme, voisin contre voisin, et, avec un grand tumulte , V enfant se lèvera contre le vieillard , la populace contre les grands ; parce qu'ils ont opposé leur langue et leurs inventions contre DieuA. » Pour peindre cette scène épouvantable de désordres et de forfaits, de dissolution et de carnage, cette orgie de doctrines, ce choc confus de tous les intérêts et de toutes les passions, ce mélange de proscriptions et de fêtes impures, ces cris de blasphème, ces chants sinistres, ce bruit sourd et continu du marteau qui démolit, de la hache qui frappe les victimes ; ces détonations terribles et ces rugissements de joie, lugubre annonce d’un vaste massacre; ces cités veuves, ces rivières encombrées de cadavres, ces temples et ces villes en cendre, et le meurtre, et la volupté, et les pleurs, et le sang ; il faudrait emprunter à l’enfer sa langue, comme quelques monstres lui empruntèrent

1 Isaïe, chap. m, 5, 8.

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ses fureurs. « Si le monde, avait dit Voltaire, était gouverné par des athées, il vaudrait autant être sous l’empire immédiat de ces êtres infernaux qu’on nous peint acharnés contre leurs victimes. » Des athées gouvernèrent la France, et, dans l’espace de quelques mois, ils y accumulèrent plus de ruines qu’une armée de Tartares n’en aurait pu laisser en Europe pendant dix années d’invasion. Jamais, depuis l’origine du monde, une telle puissance de destruction n'avait été donnée à l’homme h »

Tout cela ne fut que le premier acte du drame de la Révolution, mais quel premier acte, grand Dieu! il donnait clairement à entendre que la chrétienne organisation des nations avait pris fin. C’était un tonnerre d’orgueil qui annonçait, non à la manière d’un Isaïe : deux nouveaux , terre nouvelle , mais terre nouvelle sans deux. Et pour qu’on ne se méprît pas sur le sens du programme révolutionnaire, il s’y trouva intercalé, mêlé aux ruines, un fait sans précédent : l’introduction des juifs dans la législation et la société, alors que le Christ en était éliminé. Du même coup les Droits de l’homme ont fait entrer des ennemis, et congédié l’Ami qui aime les Francs.

Tout cela, encore une fois, îi’ était que le premier acte, la première partie du programme, et déjà il faut logiquement en déduire la préparation de la prépondérance juive. Nous l’avons largement exposé au cours de cet ouvrage. Mais nous demandons au lecteur la permission de le lui rappeler dans un raisonnement rapide et saisissant, pour servir de liaison avec ce qui doit suivre.

1 Lamennais, Essai sur l'indifférence en matière de religion , chap. x.

Voici un principe indéniable, et admirablement formulé :

« Le Christianisme est la loi même de la vie :

« Nulle société n’a péri, nulle race royale ne s’est éteinte, nulle puissance n’a passé que pour avoir violé la loi de la vie contenue dans le christianisme .

« Comme aussi nulle société ne s’est fondée, nulle race royale n’a fleuri, nulle puissance n’a persévéré que par V observation de la loi de la vie contenue dans le christianisme. »

Les nations chrétiennes, en prenant naissance et en se développant avec ce luxe d’épanouissement qui a été le leur pendant quinze siècles, avaient obéi à cette loi de la vie contenue dans le christianisme. Aussi prévalaient-elles sur le peuple juif, de toute la distance qu’il y a entre la grâce unie à la nature et la nature laissée à ses propres forces, entre le secours divin soutenant l’effort humain et l’effort humain agissant solitairement. Les nations chrétiennes présentaient l’incomparable spectacle de la grâce unie à la nature, du secours divin soutenant l’effort humain. Les juifs, eux au contraire, étaient la nature laborieuse, mais solitaire, l’effort humain orgueilleusement seul. Aussi les nations l’emportaient-elles de mille coudées sur le peuple juif : elles étaient splendides, lui était chétif à côté d’elles.

Mais du jour où les nations ont superbement rejeté le christianisme, les choses ont dû changer de face.

Rejeter le christianisme, c’était, pour elles, violer la loi de la vie qui les avait faites ce qu’elles étaient, c’était se passer du secours de Dieu et se flatter néanmoins de pouvoir vivre et avoir abondance de vie par les seules

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forces de la nature, comme faisaient les juifs. Eh bien, les nations se sont sottement méprises. Oui, avec Taide du christianisme, elles ont été de beaucoup supérieures au peuple juif. Abstraction faite du christianisme, elles s’exposaient à lui être inférieures.

En effet, dès là que la lutte et la concurrence vont s’établir au point de vue des seules forces de la nature, les nations lutteront difficilement avec le peuple juif. Il est autrement organisé, pour vaincre, que chacune d’elles. Gomment ! voilà une race qui, sortie des flancs robustes d’Abraham, traverse l’ensemble des siècles, défiant tous les climats, apte* à tous les emplois, habile à toutes les ruses, rompue à tous les expédients, indomptable, unie dans tous ses membres, indestructible : une race que vous, nations, malgré l’immense supériorité qui vous venait de la foi chrétienne, avez dû refouler sans cesse pour l’empêcher de monter, que vous avez dû entourer de mille entraves pour l’empêcher de s’échapper et de vous dominer ; et voilà qu’au moment où, dans votre délire de 1789, vous accordez toute liberté à cette race, vous vous débarrassez vous-mêmes de votre égide, vous rejetez la foi chrétienne ! mille fois folie, aveuglement, sottise!

Aussi, ce sera pitié de voir la belle France devenir languissante, la fière Allemagne se ruiner, la riante Italie se flétrir, la froide Angleterre se livrer à l’inquiétude, en face des fils de la race juive qui relèveront partout la tête et monteront!... Nations, pourquoi avez vous cessé d'être chrétiennes ? Ce sont moins les juifs qu’il faudra accuser que vous-mêmes : ils n’ont pas changé, mais vous-mêmes avez changé : vous vous êtes

abaissées et livrées à eux. Pourquoi avez-vous proclamé que la Vérité chrétienne n’aurait plus de privilèges, plus de droits ? V ous avez, de vos mains, fait tomber vos palissades, et les juifs sont entrés pour vous conquérir.

A ces redoutables et lamentables prémisses fut employée la fin du siècle dernier. Pour un laps de onze années, beaucoup de méchante besogne avait été faite.

Mais la Révolution a une seconde étape à parcourir, un second acte de son drame à jouer. Après avoir congédié le Christ, il reste à congédier son Eglise. Après avoir déposé le roi, il s’agit de détruire et de déraciner le royaume. Ce sera plus long. La Révolution lègue donc au siècle suivant cette seconde partie du programme à remplir : le royaume de Dieu sans les royaumes de la terre, et les royaumes de la terre sans le royaume de Dieu. De la séparation devra résulter la ruine réciproque. Aussi bien, le programme des Loges l’annonce : employer tous les moyens pour isoler l’Eglise, employer tous les moyens pour isoler les royaumes, et les détruire dans leur isolement respectif. Les manuels maçonniques étalent, avec les éclats de rire de Voltaire, les espérances de cette double destruction. Vont-elles se réaliser?

La royaume de Dieu ira toujours son chemin. Il bénit la coopération des royaumes, ses auxiliaires, mais il peut s’en passer. Quel que soit dans l’avenir le mode d’être des États et des peuples, ce mode d’être trouvera l’Église secourable, mais indépendante et confiante en ses propres destinées immortelles. Habituée aux défections, elle est sûre aussi des compensations. Sa catholicité majestueuse ressemble aux fleuves géants, ces chemins qui marchent , comme les appelle Pascal, ces

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