CHAPITRE III
DÉSORGANISATION DES NATIONS PAR NAPOLÉON PRÉPARATOIRE A LA PRÉPONDÉRANCE JUIVE
I. Le Chariot de la gloire de Dieu dans la Bible et le char de gloire monté par l’Empereur. Contradiction entre le puissant organisateur et son œuvre de désorganisation : comment elle s’explique. — II. Le Concordat donné à la France, mais la religion vassale: désorganisation religieuse. —III. L’ambition d'être un nouveau Charlemagne au milieu des nations latines, mais la convoitise babylonienne ; le duel avec l’Angleterre, mais le blocus continental ; le pêle-mêle des peuples et de leurs intérêts : désorganisation politique . — IV. La promulgation tutélaire du Code Napoléon, mais l'émiettement des fortunes et des familles : désorganisation domestique et sociale. — Y. La personne humaine couverte de gloire, mais elle est traitée comme un moyen, et entraînée dans la passion effrénée de parvenir : désorganisation morale. — VI. Or, religion vassale, pêle-mêle des peuples, émiettement des fortunes, passion effrénée de parvenir, favoriseront l’avènement de la prépondérance juive.
Napoléon est l’homme qui va faire voler en éclats l’ancienne enchâssure.
La Révolution a deviné ce génie et son faible, qui est la passion de la gloire. Profitant de lui comme il profitera d’elle, maîtresse et esclave, elle entreprend d’exploiter cette passion. Ce n’est plus seulement avec des
flots de sang, comme en 93, qu’elle va continuer son œuvre : elle leur joindra des flots de gloire.
Napoléon, à son tour, s’empare des forces vives de la Révolution, qui, lasses de bouillonner au fond de leur cratère et de retomber sur elles-mêmes, cherchaient précisément à se répandre au dehors et débordaient vers la conquête.
Quel va être leur mutuel objectif? A elle, faire le tour du monde ; à lui, reculer les limites de la gloire. Les deux buts, les deux enthousiasmes se confondront souvent.
Lorsqu’on cherche dans la Bible quelque chose qui aide à expliquer le passage de ce brillant et sanglant météore, on trouve le « chariot de la gloire de Dieu ». On dirait que la Révolution, usurpatrice de la souveraineté divine, se soit appliquée à fournir à celui de ses fils qui promettait de lui rendre les plus éclatants services, un char semblable à celui qui est resté célèbre dans les fastes bibliques. Le prophète en fait cette description :
II y avait une personne sous la figure d' un homme , au milieu d'un grand éclat , assise sur un trône de saphir j qui lui-même reposait sur une voûte semblable au firmament. Cette voûte était portée par quatre animaux extraordinaires , à côté desquels se mouvaient quatre roues. Ils ressemblaient , par leur ardeur , à des charbons de feu brûlants. Ils allaient et revenaient comme la foudre étincelante. Ils avaient des ailes et , pour que leur impétuosité fût mieux servie , leurs pieds étaient ainsi faits qu'à un ordre donné ils n avaient nul besoin de se tourner , mais partaient avec rapidité droit devant eux , dans
PAR NAPOLÉON
n'importe quelle direction. Les quatre roues étaient 'pleines d' y eux. Animaux et roues , lorsqu'ils marchaient , produisaient un bruit comme le bruit d'une grande armée , le bruit d'un camp.
Ainsi était fait le chariot de la gloire de Dieu, contemplé par le prophète L
La Révolution a inspiré à son César de monter sur un char pareil :
Sur le char de sa gloire, Napoléon est seul ; il ne tolère aucune figure à côté de la sienne. Il tient le tonnerre. Ses armées le portent, avec des mouvements rapides, au cœur et aux confins de tous les royaumes. Il sillonne l’Europe. Ses yeux sont partout. Aucune affaire n’échappe aux éclairs de son génie ; aucun peuple ne peut se dérober au broiement des roues, s’il résiste, à l’éclat de son triomphe, s’il se soumet.
Char d’orgueil, où espères-tu aboutir ?
Ce César, qui tient de l’ouragan, présente un contraste étrange : il est l’homme de l’ordre, et son œuvre est le désordre ; il est le puissant organisateur, et le résultat est la désorganisation. « Après avoir assiégé les forts de Cadix, après avoir eu dans ses mains les clefs de Lisbonne et de Madrid, de Vienne et de Berlin, de Naples et de Rome, après avoir fait trembler les pavés de Moscou sous le roulement de ses canons, il laissera la France moins grande qu’il ne l’a prise, toute saignante de ses blessures, démantelée, ouverte, appauvrie et humiliée1 2. »
1 Ezéchiel.
2 Timon.
176 LES NATIONS DESORGANISEES
L’explication de cette antithèse, qui s’accuse d’un bout à l’autre de l’œuvre impériale, est bien simple :
Lui est l’ordre, sous la forme d’Empire, mais la Révolution, sa coopératrice, est le désordre. Il est architecte, mais elle nivelle. Il est l’épée, mais elle est le marteau. Il est conquérant, mais elle est cyclone. Il a un but, mais elle le lui fait dépasser.
Et ce n’est pas seulement au dehors, dans les entreprises impériales, que l’opposition est éclatante : l’Empereur la porte au dedans, lui-même est un champ de bataille. La Révolution, qui lui fait respirer constamment son souffle, annule les affirmations de l’Empereur qui, à son tour, voudrait refouler les négations de la Révolution. 11 se sent les qualités d’un fondateur, et elle lui donne les gestes d’un destructeur. Ses défauts sont grandis par elle, jusqu’à l’extrême : c’est qu’elle est une sève diabolique qui fait éclore et déborder tous les défauts. Malheur au génie qui s’est greffé sur elle ! Elle dégrade Napoléon. Elle ne lui permet pas de rester déiste, il devient persécuteur. Il est né lion, elle en fait un tigre dans les fossés de Vincennes. Elle l’entraîne toujours plus loin que son but.
Aussi, nonobstant la puissance de son génie et de son bras appliqués à la direction du char de gloire, il ne sera pas maître des coursiers. C’est qu’à l’attelage il y a ces coursiers noirs dont parlait Platon, les passions ! De ces coursiers noirs, auxquels la Révolution a ôté le mors, nul n’a jamais été maître. Ils emportent l’Empereur et le char de gloire sur toutes les routes de l’Europe et dans toutes les affaires du monde, et aussi à travers tous les excès.
PAR NAPOLÉON
Les peuples ont vu passer ce char de gloire et d'orgueil, avec admiration et terreur.
Pénétré de ces deux sentiments, nous nous sommes baissé sur les traces de son passage, pour nous rendre bien compte des sillons creusés et du but atteint. Organisation apparente et désorganisation profonde, voilà ce qu’on y découvre ; et le long des brillantes ornières marchent les fils d’Israël, attentifs à profiter de la désorganisation.
Baissons-nous ensemble, cher lecteur : l’étude en vaut la peine.
Lorsque Bonaparte, premier consul, comprit la nécessité d’en finir avec le désordre, et jugea qu’il fallait relever la religion et, pour cela, restaurer le catholicisme, antique croyance de la France, à laquelle appartenait encore la majorité de la nation, il dut lutter contre une infinité de préjugés révolutionnaires; il lutta, et jamais son génie ne l’inspira mieux. Il avait une faculté merveilleuse, celle de concevoir le grandiose, de le saisir, et de déterminer la mesure possible de sa réalisation. C’était même là le secret de la fascination extraordinaire qu’il exerçait. Son esprit mobile et ardent se passionna donc pour la restauration du catholicisme avec une sincérité passagère peutêtre, mais courageuse au moment de sa manifestation.
Le Concordat fut le résultat de cette sincérité.
La Prépondérance juive, II.
Ce fut le jour de Pâques, 18 avril 1802, que Paris et la France apprirent cette sorte de résurrection. Laissons parler l’historien de ce grand moment :
« Le matin de Pâques, le Concordat fut publié dans tous les quartiers de Paris, avec grand appareil, et par les principales autorités. Tandis que cette publication se faisait dans les rues de la capitale, le Premier Consul, qui voulait solenniser dans la même journée tout ce qu’il y avait d’heureux pour la France, échangeait aux Tuileries les ratifications du traité d’Amiens. Cette importante formalité accomplie, il partit pour Notre-Dame, suivi des premiers corps de l’État et d’un grand nombre de fonctionnaires de tout ordre, d’un brillant état-major, d’une foule de femmes du plus haut rang. Une longue suite de voitures composait ce magnifique cortège. Les troupes de la première division militaire, réunies à Paris, bordaient la baie depuis les Tuileries jusqu’à la métropole. L’archevêque de Paris vint processionnellement recevoir le Premier Consul à la porte de l’église, et lui présenter l’eau bénite. Le nouveau chef de l’Etat fut conduit sous le dais, à la place qui lui était réservée. Le Sénat, le Corps législatif, le Tribunat étaient rangés des deux côtés de l’autel. Derrière le Premier Consul se trouvaient, debout, les généraux en grand uniforme, plus obéissants que convertis, quelques-uns même affectant une contenance peu décente. Quant à lui, revêtu de l’habit rouge des Consuls, immobile, le visage sévère, il ne montrait ni la distraction des uns, ni le recueillement des autres. Il était calme, grave, dans l’attitude d’un chef d’Empire qui fait un grand acte de volonté, et qui
PAR NAPOLÉON 179
commande de son regard la soumission à tout le monde.
(( Pour compléter l’effet que le Premier Consul avait voulu produire, dans ce même jour, M. de Fontanes rendait compte, dans le Moniteur , d’un livre nouveau qui faisait grand bruit en ce moment : le Génie du Christianisme' . » Un ouvrage littéraire a rarement le bonheur d’une telle mise en scène.
C’est qu’entre les deux œuvres il y eut vraiment une connexion providentielle : à cette époque de haines demeurées sourdes contre la religion, le Concordat fut un acte courageux en politique, et le Génie du Christianisme , un acte non moins courageux en littérature.
On a rapproché également le Concordat de Napoléon du célèbre édit de Milan, par lequel Constantin mit fin au régime de persécution et donna la paix à l’Eglise. Là, le rapprochement est moins heureux qu’avec le Génie du Christianisme. En effet :
Dans des circonstances plus difficiles encore, avec une opposition plus redoutable, Constantin fut à la fois plus courageux et plus juste que Bonaparte. Au lieu de consacrer la spoliation, le premier empereur chrétien fit restituer à l’Église tous ses biens confisqués et lui assura en même temps la liberté la plus entière et la plus complète. Le Concordat, au contraire, sanctionnait la confiscation des biens ecclésiastiques et posait le principe de la restriction de la liberté de l’Église. Avec Constantin, ce fut le christianisme qui arriva à la vie, à l’épanouissement, dans une société nouvelle que sa
1 Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire , t. III.
180 LES NATIONS DESORGANISEES
vertu fit sortir du vieux monde païen ; avec Bonaparte, c’était l’Église obligée d’accepter un compromis pour vivre au milieu du monde, troublé plutôt que nouveau, de la Révolution.
La différence est donc grande entre l’édit de 313 et le traité de 1801. Néanmoins le Concordat accepté par le Saint-Siège permettait à l’Église de vivre, de se défendre, de se perpétuer, et l’Église en a toujours été reconnaissante.
Hélas ! pourquoi faut-il que la sincérité de Bonaparte, éclatant avec Y alléluia du jour de Pâques, n’ait duré que jusqu’au dimanche in albis, jour où les nouveaux catéchumènes déposaient leur habit blanc ! Dépouillement delà sincérité, où entraînes-tu Bonaparte? A rien moins qu’à prendre les moyens de faire de l’Église une vassale. Dans le plan, encore en ébauche, d’un empire universel, la religion aura place d’honneur : mais non la première, ni égale à celle de l’Empereur, ni même indépendante. Napoléon ne songe pas à diminuer l’éclat du royaume de Dieu, encore moins à le supprimer, mais il entend l’enclaver dans l’éclat de son Empire à lui. a Que l’Église soit grande, pense-t-il, mais pas audessus de moi, ni même à côté de moi ! » Une Église vassale, voilà le rêve, le plan. Il s’ensuit que presque au lendemain de Pâques, l’homme secourable en Napoléon fut supplanté par le despote.
A l’audacieuse entreprise de vassalité se réfèrent ces étapes rapides dans la voie de l’impiété et de l’outrage :
Les tentatives de falsification des articles du Concordat ;
PAR NAPOLÉON
L’adjonction subreptice des articles organiques ;
La tyrannie de l’Empereur exigeant que la Papauté ait les mêmes amis et les mêmes ennemis que la France ;
Ses démêlés avec Pie VII, véritable acharnement de l’aigle contre la colombe ;
Enfin l’enlèvement du Pape par le colonel de gendarmerie Radet, son internement à Savone, puis à Fontainebleau. Mais, avant de quitter leQuirinal, la colombe outragée en avait appelé au Dieu Tout-Puissant contre l’aigle ravisseur, et l’excommunication était tombée sur le front qui avait reçu le sacre.
Quel contraste avec le beau dimanche de Pâques où le Concordat fut promulgué !
Conséquences, dans la suite :
Attendu que les fautes des souverains ne demeurent pas solitaires et que les peuples y boivent comme à une coupe de famille, la France et les nations désapprendront le respect du Pape et de la religion. Par les articles organiques, le clergé deviendra, bon gré mal gré, partie du fonctionnarisme d’État et n’aura plus la même indépendance. Par les outrages envers le Souverain Pontife, on a enseigné à oublier en lui le représentant du Christ, pour ne considérer qu’un roseau de roi qu’il faut faire plier. Par l’entrée d’un colonel de gendarmerie dans les appartements du Pape, la brèche est ouverte à tous les brigandages contre la Papauté. La foi des peuples a reçu une atteinte profonde, et la désorganisation religieuse, quoique lente dans son cours, où se reflétera longtemps un simulacre d’organisation, paraît irrémédiable, si Dieu n’intervient.
Une autre désorganisation, mais celle-là, menée rondement, au pas de charge, allait s’appeler : barrières arrachées, villes saccagées, peuples broyés, royaumes amalgamés.
Par une sorte d’ironie, que nous avons déjà signalée comme familière à la Révolution qui aime les contrastes, cette désorganisation violente se rattachera au plus noble et vaste projet d’organisation qui ait été conçu depuis bien longtemps: Napoléon veut refaire, au milieu des peuples de race latine, l’œuvre de Charlemagne.
L’Empereur a, lui- même, exposé plus tard, à Sainte- Hélène, sa noble ambition, son rêve.
« Une de mes plus grandes pensées avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques, qu’ont dissous, morcelés, les révolutions et la politique. Ainsi l’on compte en Europe, bien qu’épars, plus de trente millions de Français, quinze millions d’Espagnols, quinze millions d’Italiens, trente millions d’Allemands. J’eusse voulu faire de ces divers peuples un seul et même corps de nation. C’est avec un tel cortège qu’il eût été beau de s’avancer dans la postérité et la bénédiction des siècles ! Je me sentais digne de cette gloire1. »
Lorsque, puissant organisateur, il entreprend cette œuvre de concentration, il n’hésite pas à dire qui il
1 Mém. de Sainte-Hélène.
PAR NAPOLÉON
est; il écrit au cardinal Fesch, son négociateur à Rome : Dites-leur que je suis Charlemagne , leur Empereur , que je dois être traité de même .
Il a souvent répété cette parole-ci : Le grand système que la Providence N ous a destiné à fonder... Le souvenir de Charlemagne le poursuivait. Aux oreilles de leur empereur passant au galop devant leur front de bataille, les soldats d’Austerlitz et d’Iéna faisaient arriver le nom d’Etnpereur d’Occident.
Il est équitable de comprendre, dans l'œuvre un ins tant radieuse du nouveau Charlemagne, sa lutte contre l’Angleterre considérée dans son exode légitime et libérateur. L’Angleterre avait toujours été l’âme et le nœud des ligues et des discordes sur le continent. Napoléon regarda en face l’adversaire de toute félicité publique, et un duel immense devint son idée fixe. La lutte gigantesque durera douze ans : lutte à décharge, dans le procès fait à l’Empereur. Si la France a bien des reproches à lui faire, il est une chose qu’elle ne doit jamais oublier : c’est qu’il s’est mesuré en géant avec la Grande-Bretagne, et que, de ses bras nerveux, de ses muscles de lion, il a voulu la clouer morte sur son île, pour assurer à sa chère France la première place inconstestée, à côté de sa propre gloire.
A cette fin, tant qu’il se tient dans la voie de la raison ou dans l’idéal chevaleresque, il prend des moyens audacieux peut-être, mais loyaux. 11 signifie qu’il veut faire de la Méditerranée un lac français, il réclame l’Égypte, il songe à coloniser la fertile vallée du Nil. L’Angleterre est menacée aux Indes. Jusque-là, tout est légitime, de bonne guerre.
LES NATIONS DESORGANISEES
Qu’est-ce donc qui détermine et amène la déviation? Qu’est-ce qui produit l’écart, tant dans la reconstruction de l’empire de Charlemagne que dans la lutte contre l’Angleterre? Toujours le malheureux emportement révolutionnaire; et l’écart est tel, que non seulement l’honneur, la morale, mais la simple justice et la saine politique sont lacérées et comme foulées aux pieds des chevaux.
Déviation dans l’œuvre reprise de Charlemagne :
A sa place, c’est la convoitise babylonienne qui apparaît. Elle est célèbre, cette convoitise ! « Nabuchodonosor, roi des Assyriens, ayant défait dans une grande bataille son puissant voisin le roi des Mèdes, sentit son cœur s’élever en lui-même. Il convoqua donc ses conseillers et ses généraux et tint dans son palais ce que l’Ecriture a si bien nommé le mystère de son conseil : liabuit cum eis mysterium consilii sui. — Quel était le mystère de ce conseil? Un projet d’orgueil autant que d’ineptie : Il leur dit que sa pensée était d’ assujettir à son empire toute la terre i. » Jamais, peutêtre, depuis le cabinet de Babylone, pareille convoitise n’a reparu plus âpre, plus effrénée que dans le cerveau du soldat couronné de la Révolution, à l’heure des emportements de son orgueil. Une idée fixe s’empare de lui, celle de faire la loi à l’Europe pour lui imposer sa dynastie 2 ; et il ne croit y parvenir (il le dit en propres
1 Livre de Judith, chap. n.
2 Napoléon avait imaginé de créer des rois qui devaient être ses vassaux, conserver leur titre de princes français, et les dignités dont ils étaient revêtus en France. Ces rois devaient régner à titre héréditaire; mais, l’hérédité de leurs trônes étant subordonnée à l’hérédité du trône impérial, ils devaient avoir des appartements au Louvre, y résider souvent, former
PAR NAPOLÉON
termes) qu'en étonnant le monde et en reculant 'pour les Français les limites de la gloire. M. de Metternich écrira, de lui, à l’empereur d’Autriche, son maître: (( L’aspiration à la domination universelle est dans sa nature même; elle peut être modifiée, contenue; mais on ne parviendra jamais à l’étouffer. » — « Mon appréciation sur le fond des projets et des plans de Napoléon n’a jamais varié. Ce but monstrueux, qui consiste dans l’asservissement du continent sous la domination d’un seul, a été, est encore le sien1. » But monstrueux! le mot est juste. A quoi sert d’être le plus grand homme de guerre, si l’on n’est qu’un grand homme de proie? L’œuvre reprise de Charlemagne n’est plus qu’un plagiat funèbre.
Déviation, forcément, de la lutte contre l’Angleterre :
Elle se traduit par le blocus continental. « Il a fermé aux Anglais tous les ports de son empire : cela le conduit à leur fermer tous les ports du continent, à instituer contre eux une croisade européenne, à ne pas souffrir des souverains neutres comme le pape, des subalternes tièdes comme son frère Louis, des collaborateurs douteux ou insuffisants comme les Bragances de Portugal et les Bourbons d’Espagne, partant, à s’emparer du Portugal et de l’Espagne, des États pontificaux et de la Hollande, puis des villes hanséatiques et du duché d’Oldembourg, à
le conseil de la famille impériale, élire son successeur. Il disait, il l’a surtout répété plus tard, qu’il se sentait isolé en Europe, ce qui était vrai, car il avait réduit toutes les cours à conspirer en secret contre lui. De là sa résolution de donner des trônes à ses frères, afin de créer des points d’appui et des centres de correspondance au grand Empire. (Dareste, Histoire de France , t. VIII.)
1 M. de Metternich, II, 378, 403.
LES NATIONS DESORGANISEES
allonger sur le littoral entier, depuis les bouches de Gattaro et Trieste jusqu’à Hambourg et Dantzig, son cordon de commandants militaires, de préfets et de douaniers, sorte de lacet qu’il serre tous les jours davantage, jusqu’à étrangler chez lui, non seulement le consommateur, mais encore le producteur et le marchand1. »
Et ainsi,
Son but : la dictature universelle 2 ;
Son prétexte : la ruine de l’Angleterre 3 ;
Son moyen : subjuguer le continent pour le coaliser contre l’Angleterre4;
Telles s’accusèrent les grandes lignes de sa politi que, mais aux tracés rouges de sang. C’était organiser V Empire pour la guerre éternelle 5.
1 Taine, le Régime moderne , p. 102-103. — « Il résolut de ceindre l'Europe entière d’un littoral tout à lui, depuis la Hollande jusqu'aux Iles Ioniennes, d’où serait exclue l'Angleterre qui mourrait alors de faim, faute de débouchés pour ses manufactures et pour les produits de ses colonies.
« Un décret daté de Berlin, puis un autre de Milan, plus terrible encore, déclarèrent prisonnier de guerre tout Anglais trouvé dans les pays occupés, et de bonne prise tous navires, marchandises, magasins appartenant à des sujets britanniques. Ordre fut donné de repousser tous bâtiments provenant des ports anglais : puérilité gigantesque, qui portait un coup funeste à une foule d'intérêts, et tournait la guerre contre les peuples, plus difficiles à vaincre que les rois. De là, des pillages, des confiscations et un espionnage organisé dans toute l'Europe, la violation des magasins et celle des correspondances, la ruine des villes commerçantes et la nécessité d’un despotisme auquel n'avait pas été réduit le régime de la Terreur. » (Cantu, t. XVIII.)
2 « Je voulais être un Washington couronné ; mais je n’y pouvais raisonnablement parvenir qu’au travers de la dictature universelle ; je l’ai prétendue. » ( Mémorial , 30 novembre 1815.)
3 « Je veux régner sur la mer comme sur la terre, et disposer de l’Orient comme de l'Occident... En somme, avec ma France, l'Angleterre doit finir naturellement par n’en plus être qu'un appendice : la nature l’a faite une de nos îles, comme celle d'Oléron ou la Corse... (Mémorial, paroles de Napoléon, 24 mars 1816 )
4 II annonce que « la résistance des Anglais va le forcer à conquérir l'Europe. » (Thiers, IV, 249.)
B Cantu.
Alors s’étendit, dans l’espace comme dans la durée, cette lutte désorgciniscitrice où les barrières des peuples furent arrachées, les limites naturelles, méprisées, les territoires neutres, violés, le droit des gens, foulé aux pieds, les monarques, déposés, les dynasties, retranchées, les petits Etats, supprimés, les grands royaumes, disloqués, les nationalités, mises en pièces: pêle-mêle de tout, des peuples, des frontières, des religions, des langues et des mœurs. L’Europe, comme un homme blême après une grande perte de sang, changea de face et se prit à chanceler. La crise des Nations était ouverte. Parmi les atroces champs de bataille, l’un d’eux, à Leipzig, reçut un nom significatif : la bataille des Nations .
Le moyen âge a eu une tradition bizarre : la danse des morts ;
C’était un grand bal présidé par la Mort, et auquel assistaient toutes les conditions et tous les âges de la vie humaine. La Mort disait au Pajpe : « C’est à toi d’ouvrir la danse ; la tiare ne peut te dispenser de ce pas-là. » — Elle disait à Y Impératrice : « Vos courtisans ont fui, aucun ne s’approche pour vous présenter la main, acceptez la mienne, et dansons ensemble.» — Elle disait à-1’ Ermite : « Bon ermite, où allez-vous si tard hors de votre cellule la lanterne à la main? Vous n’irez pas plus loin, j’éteins votre lumière ! » — Elle disait au Jeune homme: « Haltelà, mon garçon! Où vas-tu si lestement? Rire, chanter, danser, courtiser les belles. Arrête-toi! » Et ainsi, des autres âges et des divers états.
Ne serait-on pas dans le vrai en décrivant, au milieu des temps modernes, une danse des morts pour les
Nations ? Il suffirait d’aligner, pour ce bal funèbre, les arrêts et les coups du terrible Empereur contre les nationalités et les dynasties, coups et arrêts comme ceux-ci :
A propos de la république de Gênes, il écrit : « Je n'ai réuni Gênes que 'pour avoir des matelots . La seule réponse à son mécontentement , c'est : des matelots! des matelots ! »
Il s’annonce ainsi à Venise : « Je serai un autre A ttila pour Venise ! » et la reine de l’Adriatique est dépouillée et ruinée pour toujours.
Il décrète : « Les Bourbons de Naples ont cessé de régner ! »
Mêmes décrets funèbres atteignent la maison de Hesse, la maison de Bragance.
11 dit à une députation de Portugais : « Je ne sais pas encore ce que je ferai de vous , cela dépendra des évènements. »
Il détrône la famille royale d’Espagne et dit au peuple espagnol : « Votre monarchie est vieille , ma mission est de la rajeunir. » L’Espagne se lève, et Lannes envoyé pour la réduire est contraint d’écrire : « C'est une guerre qui fait horreur » .
Gomme la Mort qui est implacable, Napoléon ne recule jamais. Poursuivant son but à outrance, il aimera mieux tout perdre que rien céder.
En vérité, la gigantesque épopée napoléonienne est bien l’ouverture de la danse des morts pour les nations, danse macabre : étendards tricolores flottant au vent des batailles, mamelucks, cuirassiers, carabiniers, lanciers, artilleurs, grenadiers farouches, fantassins héroï-
PAR NAPOLÉON
ques, traversant les rouges fusillades, tandis que les sabres sonnaient sur les casques et qu’à travers la fumée de la poudre brillaient comme des éclairs les noms d’Arcole, léna, Austerlitz, la Moskowa ! De 1795 à 1815, l’Europe a eu son bal de la Mort. La Révolution, qui inspire la danse, aura soin de l’entretenir...
A la désorganisation religieuse s’est ajoutée la désorganisation politique.
Une autre, plus profonde peut-être parce qu’elle est sociale, va encore s’inaugurer : la désorganisation qui se rattache au Gode Napoléon.
Elle commence, elle aussi, par des apparences organisatrices et salutaires. A l’ombre du Gode Napoléon, la société va s’asseoir entre un térébinthe et un mancenillier.
Ce code a d’abord l’aspect d’un térébinthe, ce bel arbre de l’Orient qui étend de tous côtés ses branches hospitalières et auquel la Bible emprunte le symbole de l’honneur et de la fécondité; comme le térébinthe , mes branches sont des branches d'honneur et de grâce 1 ! Le Gode Napoléon, en effet, réalisant pour la France l’unité de législation préparée et désirée depuis des siècles , se présentait comme un chef-d’œuvre de justice et de simplicité. En outre, la famille et la pro-
i Livre de V Ecclésiastique , chap. xxiv, 22.
LES NATIONS DESORGANISEES
priété, ébranlées par la Convention, y retrouvaient en grande partie leur vie ; et l’égalité civile y demeurait consacrée comme le caractère distinctif de la nouvelle société. Les autres nations l’envièrent à la France, affirment les historiens et les dictionnaires1.
Bonaparte avait pris à ce travail une part personnelle double, par sa volonté qui était puissante et qui en hâta l’achèvement, puis par sa présence à quelques discussions auxquelles il se mêla, et où il donna ses décisions avec sa promptitude de conception, sa pénétration surprenante, sa parole toujours originale 2.
Voilà l’aspect du térébinthe dans ce code célèbre ; mais, voici d’autre part, celui du mancenillier :
La famille va être énervée par le divorce ;
Napoléon se montra cruel envers la femme, et il admit contre elle le divorce ; il disait que le maire prononçait toujours d’une voix trop basse ces paroles de la loi : La femme doit obéissance au mari , et il aurait voulu les accompagner de formes plus solennelles. Son but était d’introduire dans lafamilLe la même discipline que dans l’armée, résumant tout, là comme ailleurs, dans ce mot : Obéissez. Aveuglement étrange, ô César! le divorce n’est-il pas lui-même une désobéissance à l’Evangile ? La famille est atteinte au coeur.
Elle va l’être également dans ses membres et dans son foyer, par la loi des successions ;
Le Code interdit la faculté de conserver le bien ;
Conséquences :
1 Cantu, Hist. univ t. XVIII, p. 189. — Dêzobry, Dictionnaire , au mot Code.
2 Dareste, Histoire de France.
PAR NAPOLÉON '
La liquidation des héritages résultant du partage forcé des successions détruira fatalement la petite propriété, les petits ateliers; les vieilles races de paysans disparaîtront du sol ; les ouvriers des villes seront condamnés à toutes les misères morales et physiques de la vie nomade. Dans les classes supérieures aussi, le culte et l’éducation du foyer, l’esprit de tradition et de respect s’en iront, laissant un vide immense dans l’aspect décoloré de la société française.
En outre, le régime du partage forcé produira la stérilité des mariages, on limitera lâchement le nombre des naissances, et la statistique relèvera la marche croissante de la dépopulation à chaque recensement quinquennal.
En tin le régime du partage forcé bouleversera et renversera les institutions qui exprimaient le mieux l’ordre et la liberté, dissolvant les corporations et compromettant toutes les fondations religieuses.
Sous ces aspects de la loi des successions et du divorce, le Code Napoléon est mauvais, c’est le mancenillier.
11 faut bien qu’il en soit ainsi pour que Pie VII, rentré dans ses États en 1814, ait fait afficher à Rome une proclamation où on lisait : Le Code Civil est aboli à jamais !
Les grandes nations de l’Europe, revenant sur leur premier sentiment, le repousseront et se défendront contre lui, comme on se défend contre un empoisonnement de l’air.
Désorganisées en religion, en politique, au foyer de la famille, dans la transmission des biens, la France, et, avec elle, l’Europe, vont traverser, par surcroît, la phase d’altération la plus triste : la désorganisation morale ou de la personne humaine.
Cette désorganisation, comme les précédentes, a un point de départ qui promettait mieux : l’amour de la gloire.
L’amour de la gloire, renfermé dans les bornes de la sagesse et de la modération, n’a rien que d’honnête et de légitime; et la religion même l’avoue et le consacre. C’est la passion des belles âmes, qui estiment assez leurs semblables, pour ambitionner de mériter leur attention et leur suffrage par l’éclat de leurs talents ou de leurs vertus.
Sous Napoléon, la personne humaine est couverte de gloire.
La Révolution française avait conféré à l’homme le droit civil de parvenir : Napoléon lui apprend à en user et à faire son chemin. « IJne force nouvelle extraordinaire vient de s’introduire dans l’histoire : c’est une force spirituelle, analogue à celle qui jadis a soulevé les âmes en Espagne au xvi* siècle, en Europe au temps des croisades, en Arabie sous Mahomet. Elle surexcite les facultés, elle décuple les énergies, elle
PAR NAPOLÉON
transporte l’homme au delà ou à côté de lui-même, elle fait des enthousiastes et des héros, des aveugles et des fous, par suite, des conquérants, des dominateurs irrésistibles ; elle marque son empreinte et grave son mémorial en caractères ineffaçables sur les hommes et sur les choses, de Cadix à Moscou. Toutes les barrières naturelles sont renversées, toutes les limites ordinaires sont dépassées. Les soldats français , écrit un officier prussien après Iéna, sont 'petits , chétifs ; un seul de nos Allemands en battrait quatre. Mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels : ils sont emportés par une ardeur inexprimable , dont on ne voit aucune trace chez nos soldats i...
Quelle est cette force nouvelle, extraordinaire, qui décuplait ainsi l’énergie française ? La passion de parvenir, éveillée en 1789, et devenue, avec Napoléon, la passion de la gloire. Sur les pas d’un tel chef, elle enfantait, comme le dit l’officier prussien, des êtres surnaturels. Ils sont célèbres, du reste, les mots dont Bonaparte avait le secret pour passionner, pour entraîner ;
Aux troupes qui reculaient sur le pont d’Arcole :
En avant ! suivez votre général !
A un grenadier blessé qui craignait de salir une belle selle toute brodée du général en chef :
Va , il n’y a rien de trop beau pour un brave!
A l’armée de Marengo :
Soldats, souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille .
i Taine, le Régime moderne , t. I, p. 345-346. La Prépondérance juive, II.
194 LES NATIONS DESORGANISEES
En voyant, le matin de la bataille de la Moskowa, le soleil se lever sans nuages :
C’est le soleil d’ Austerlitz .
Au général Moreau, en lui offrant une paire de pistolets richement ornés :
J'ai voulu y faire graver le nom de toutes vos victoires , mais il ne s’est pas trouvé assez de place pour les contenir .
A un grenadier surpris par le sommeil et dont il montait la garde :
Après tant de fatigues , il est bien permis à un brave comme toi de s’ endormir .
Mais ce n’est pas seulement dans les camps que la personne humaine grandissait, elle était dévorée de l’ambition de s’élever, dans toutes les conditions. « En ce temps-là, rapporte un contemporain, un garçon pharmacien, parmi ses drogues et bocaux, dans une arrière-boutique, se disait en p ant et en filtrant que, s’il faisait quelque grande découverte, il serait fait comte avec 50.000 livres de rente. En ce temps-là, le commis surnuméraire qui, de sa belle écriture moulée, inscrit des noms sur des parchemins, peut se figurer qu’un jour son propre nom viendra remplir un brevet de sénateur ou de ministre. En ce temps-là, le jeune caporal qui reçoit ses premiers galons, entend d’avance, en imagination, les roulements de tambour, les sonneries de trompette, les salves d’artillerie qui le proclameront maréchal de l’Empire i. »
Il y a donc justice à reconnaître que la personne
1 Taine, le Régime moderne , t. I, p. 345-346.
PAR NAPOLÉON
humaine est emportée d’un beau mouvement à la suite de Napoléon. Mais alors, qu’est-ce qui est cause que cette envolée décroît rapidement, se change en chute et aboutit à un brisement moral ? Toujours le funeste excès révolutionnaire, compliqué, ici, de l’insuffisance des forces humaines livrées à elles- mêmes.
L’excès fut le malheur de Napoléon. L’Empereur avait dit : « Je reculerai pour les Français les limites de la gloire, » il n’a que trop tenu parole. Il les a telle ment reculées, que la personne humaine s’y est perdue avec ses sentiments moraux, comme s’est perdue la grande armée, avec tous ses équipages, dans les steppes de la Russie.
Et puis, outre l’excès, n’y a-t-il pas l’insuffisance des forces humaines, dont il fallait tenir compte ? Sans la religion, elles se fatiguent vite. La pauvre nature humaine a ses limites, auxquelles Napoléon ne pensait pas, quand il voulait reculer celles de la gloire. L’élan des forces humaines, avec les Croisades, avait duré deux siècles ; avec Napoléon et l’Empire, il a duré vingt ans.
Sous la double influence de cet excès et de cette insuffisance s’est donc rapidement produite la désorganisation morale que voici :
Du côté de Napoléon, son ambition s’est rendue coupable d’un véritable crime : il a traité constamment la personne humaine comme un moyen , faisant litière de l’homme. Il est défendu, ô César, ce procédé! Il n’y a que les choses privées d’intelligence dont on use comme de moyens, mais il n’est pas permis d’y ranger la personne. Un axiome en morale dit : Respecte la personnalité comme une fin , et n' en use jamais comme d'un
196 LES NATIONS DESORGANISEES
moyen. Le dur Empereur a toujours voulu l’ignorer. Tout ce qui constitue l’homme dans son âme ou dans son corps devint moyen pour servir à son ambition, et fut traité comme tel :
Gomme un moyen, ce feu sacré qui s’appelle l’enthousiasme. — Napoléon ne l’a pas proscrit, mais il a voulu tellement le diriger, qu’il a supprimé tous les grands efforts de l’âme au profit d’un seul : celui qui t'ait bien mourir les armes à la main ;
Gomme un moyen, quiconque approchait de lui. — On devenait un instrument de règne : « Ce terrible homme nous a tous subjugués ; il tient toutes nos imaginations dans-sa maiu qui est tantôt d’acier, tantôt de. velours ; mais on ne sait quelle sera celle du jour, et il n’y a pas moyen d’y échapper : elle ne lâche jamais ce qu’elle a une fois saisi 1 ; »
Gomme des moyens, ses confidents et ses serviteurs. — « Nous ne nous apparaissions à nous-mêmes, en faisant uniquement la chose qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines, à peu près pareilles, ou peu s’en faut, aux fauteuils élégants et dorés dont on venait d’orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud 2 . »
Gomme un moyen, les vices et les passions de la pauvre humanité. — « Il cultivait soigneusement chez les gens toutes les passions honteuses..., il aimait à apercevoir les côtés faibles pour s’en emparer. Là où il ne voyait pas de vices, il encourageait les faiblesses, et, faute de mieux, il excitait la peur, afin de se trouver toujours et constamment le plus fort... Il regardait les
1 Mollien, Mémoires , t. III, 427.
2 Mme de Rémusat, Mémoires, II, 32, 29.
PAR NAPOLÉON 197
hommes comme une vile monnaie ou comme des instruments 1 ; y>
Gomme un moyen, la pensée d’autrui. — « Ce qu’il craint le plus, c’est que, près ou loin de lui, on apporte ou l’on conserve seulement la faculté déjuger. Sa pensée est une ornière de marbre de laquelle aucun esprit ne doit s’écarter2; »
Gomme un moyen, l’existence humaine. — Cela m'est égal, répond-il en apprenant la mort d’un dévoué serviteur, il ne m'était plus bon à rien. A un corps d’armée qui s’ébranle pour marcher au feu : Soldats , fai besoin de votre vie et vous me la devez 3 4 ;
Gomme un moyen, la mort. — Il s’y prit de bonne heure : quatre cents blessés embarrassaient sa marche entre Jaffa et le Garmel; Bonaparte leur fit donner de l’opium. Desgenettes, médecin en chef de l’armée d’Égypte, consulté sur cette terrible question de l’opium, avait répondu qu 'il donnait des soins pour guérir et non pour tuerk . A l’autre extrémité de son règne, lorsque tous les vétérans ont péri, Napoléon n’ayant plus que des recrues, y supplée par un matériel immense ; trois cent mille hommes traînent après eux quatorze cents canons : ces bouches à feu, auxquelles il donnait une mobilité prodigieuse, dévoraient dans les batailles une masse énorme de ce qu’il appelait chair à canon 5.
1 ]y[me de Rémusat, Mémoires , I, 109 ; II, 247 ; I, 179, notes inédites par le comte de Cliapto.1.
2 Souvenirs du feu duc de Broglie, r, 230.
3 Taine, le Régime moderne , i, 85-6.
4 Poujoulat, la Révolution française, 629-630.
5 Cantü, Hist. univ., t. XVII, 269.
Voilà ce que Napoléon a fait de la personne humaine. Elle était le tas d’argile qui attend la main du potier. « S’il y a dans le tas quelques parties dures, le potier n’a qu’à les broyer ; il lui suffira toujours de pétrir ferme 4. » L’Ecriture, comparant Dieu à un potier, dit que, dans l’argile dont il fit l’homme, il souffla l’ame ; le potier de la Révolution l’en a retirée.
Sous le manteau de gloire que Napoléon lui a jeté sur les, épaules, la personne humaine a donc été amoindrie. Il faut reconnaître, toutefois, qu’elle s’v est prêtée.
En effet, dans le principe, au début de la Déclaration des droits, il y avait de l’idéal dans cette pensée : faire son chemin. Mais sous l’Empire, à partir de 1808, l’idéal a peu à peu disparu, et désormais ce qui va faire le fond des caractères en France et ailleurs, c’est la passion de parvenir, pour jouir. « Il ne s’agit plus que d’avancer vite, et par toutes les voies, belles ou laides. Sur cette pente, on glisse vite et bas; chacun songe à soi d’abord; l’individu se fait centre. Aussi bien, l’exemple est donné d’en haut. Est-ce pour la France ou pour lui-même que Napoléon travaille? Tant d’entreprises démesurées, la conquête de l’Espagne, l’expédition de Russie, l’installation de ses frères et parents sur des trônes nouveaux, le dépècement et le remaniement continu de l’Europe, toutes ces guerres incessantes et de plus en plus lointaines, est- ce pour le bien public et le salut commun qu’il les accumule? Lui aussi, que veut -il, sinon pousser toujours plus avant sa fortune?
« Il est trop ambitionnaire », disent ses soldats eux-
1 Taine, le Régime moderne, t. I, 75.
PAR NAPOLÉON 199
mêmes ; pourtant ils le suivent jusqu’au bout. « Nous avons toujours marché avec lui », répondaient les vieux grenadiers qui traversaient la Pologne pour s'enfoncer dans la Russie ; « nous ne pouvions pas l’abandonner cette fois- ci, le laisser aller seul ». Mais d’autres, qui le voient de plus près, les premiers après lui, font comme lui, et, si haut qu’ils soient montés, ils veulent monter encore plus haut, à tout le moins se pourvoir, tenir dans leurs mains quelque chose de solide. Masséna a amassé 40 millions, et Talleyrand 60 : en cas d’écroulement politique, l’argent reste. Soult a tâché de se faire élire roi de Portugal, et Bernadette trouve le moyen de se
faire élire roi de Suède .
On connaît ces paroles du maréchal Marmont : « Tant qu’il a dit : Tout pour la France , je l’ai servi avec enthousiasme. Quand il a dit : La France et moi , je l’ai servi avec zèle. Quand il a dit : Moi et la France , je l’ai servi avec dévouement. Il n’y a que quand il a dit : Moi sans la France , que je me suis détaché de lui. »
« Bref, Napoléon a introduit dans la société nouvelle, comme moteur central, comme universel ressort, le besoin de parvenir, l’émulation effrénée, l’ambition sans scrupules, l’égoïsme tout cru, en premier lieu son propre égoïsme : est-il surprenant que ce ressort, tendu à l’ex cès, détraque, puis démolisse sa machine.
« Après lui, sous ses successeurs, le même mécanisme jouera de même, pour se casser de même, au bout d’une période plus ou moins longue h »
* Taine, le Régime moderne , t. I, 349-350, 351-352.
LES NATIONS DESORGANISEES
C’était à Sainte-Hélène.
Dans un de ces délires qui ramenaient devant lui des espérances illuminées par les souvenirs, Napoléon s’écriait : « Les grandes et belles vérités de la Révolution française dureront à jamais, tant nous les avons entrelacées de lustre, de monuments, de prodiges ! Nous en avons lavé les premières souillures dans des flots de gloire. Elles seront immortelles. Sorties de la tribune, cimentées du sang des batailles, décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclamations des peuples, sanctionnées par les traités, elles ne sauraient plus rétrograder. Elles vivent dans la Grande-Bretagne, elles éclairent l’Amérique, elles sont nationalisées en France. Voilà le trépied d’où jaillira la lumière du monde. »
Trépied menteur! Napoléon ne l’eût -il pas frappé de son talon, et brisé, si, à sa lumière jaillissante, il eût aperçu dans l’avenir, comme résultat de ces batailles, de ces lauriers, de ces vérités, de ces traités, de ces flots de gloire : quoi donc ? la prépondérance juive.
Repassons une seconde fois par les brillantes ornières que le char de gloire a creusées, pour apercevoir les fils d'Israël, devenus citoyens, prêts à profiter de la désorganisation.