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COMMENT NAPOLÉON FUT AMENÉ A S'OCCUPER DES ISRAÉLITES

I. La gloire de Napoléon n’a pas dédaigné les juifs. — IL Le décret d’émancipation et d'égalité, émané de l’Assemblée constituante en 1791, ne les avait nullement améliorés; il n’avait pas, non plus, rapproché d’eux les Français. La haie du Talmud. — III. Par quel enchaînement de circonstances Bonaparte est amené à entreprendre cette amélioration et ce rapprochement. Sa première rencontre avec les juifs : en Syrie. Rêve oriental du vainqueur des Pyramides. — IV. Puis, il les rencontre à la suite de ses armées, lors de la campagne d’Austerlitz : l’aigle et les vautours. — V. Troisième rencontre : à Strasbourg. L’Alsace, dévorée par eux, se plaint à Napoléon. La lèpre de l’usure. La conscription éludée. L’empereur retient son irritation. — VI. Rentré à Paris, il décharge un coup de sabre sur toutes les créances des juifs d’Alsace. Le Conseil d’Etat saisi de la question juive. Séance présidée par l’Empereur où il exhale son irritation. La pensée de sa gloire le ramène à l'examen calme de la question. Un éclair de son génie : convocation d’Etats généraux juifs. — VIL Importance de bien préciser le milieu historique au moment où ces singuliers Etats généraux vont se réunir : c’est l’apogée de 'Empire; on se fait, de Napoléon, l’idée d’un demi-dieu ; ce que lui-même pensait des religions.

(( Il aime la gloire, parce que tout le reste ne peut remplir le vide immense de son âme. Il dévore le temps, il dévore l’espace, parce qu’il lui faut vivre plus vite, marcher plus vite que les autres hommes. Il pèse le

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monde dans sa main, et il le trouve léger ; et le front à demi penché sur 1’ abîme, il se met à rêver l’éternité de sa d}7nastie et la monarchie universelle 1 . »

G’est bien Napoléon !

11 y a des peuples qui ont adoré le soleil, Napoléon a adoré sa propre gloire. Elle s’était levée comme un soleil. Aigle, il la fixait, il la buvait.

G’est elle qu’il consultait dans toutes ses entreprises, elle qu’il invoquait dans ses proclamations à ses soldats. Il en était épris, ébloui, infatué. Il a aimé passionnément la France : injuste, qui le contesterait; il la voulait rayonnante, impératrice du monde, enveloppée de gloire : mais le glorieux vêtement de la France, c’était lui-même, avec ses victoires, ses couronnes, son nom !

Aussi sa gloire avait -elle les caractères particuliers aux divinités antiques : elle se montrait insatiable, teinte de pourpre, de sang, despotique, terrible.

Un jour, elle rencontra le peuple juif.

Son premier mouvement fut, sans doute, le dédain et le mépris. La gloire avait-elle quelque chose à faire avec ces gens-là ?

Peut-être !

Et la figure de l’Empereur dut devenir pensive. Que n’a-t-on entendu son monologue !

Le soleil qui fait étinceler le dôme doré des Invalides n’a-t-il pas aussi quelques rayons pour les ruelles des juifs? et l’aigle, après qu’il a plané au plus haut des cieux, n entre-t-il pas dans les trous des abîmes ?

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre !

1 Le Livre des orateurs , par Timon.

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Du faîte du Concordat et du maniement des trônes, descendre dans les affaires des juifs, quel écart pour ton génie, ô Napoléon!

Mais n’y a -t-il pas une gloire à s’élancer d’un extrême à un extrême, et n’a-t-on pas dit que cette marche superbe était celle du Tout-Puissant *?

Allons, Napoléon, il n’y aura, pour toi, ni perte de temps ni diminution de prestige à t’occuper d’eux !

Et sa gloire, qui, à la date de 1806, avait déjàfixé ses rayons sur tant de peuples, se mit à les considérer aussi.

Nous allons raconter, dans ce premier livre, sa loyale entreprise de corriger leurs moeurs et de les réconcilier avec le reste de la terre.

L’entreprise de l’Empereur ne laissera pas que de surprendre quiconque aura lu notre précédent ouvrage. On se demandera : «Mais l’Assemblée constituante n’avait-elle pas déjà invité les israélites à entrer dans la vie commune? Cette invitation ne s’est-elle pas faite en 1791, par le décret de leur émancipation? On est en 1806. Quinze années se sont écoulées. Durant ces quinze années, aucune transformation n’a-t-elle donc commencé à poindre, aucun rapprochement ne s’est -il opéré entre les Français et les juifs? »

1 La sagesse atteint avec force depuis une extrémité jusqu'à l'autre , et elle dispose tout acec douceur. (Livre de la Sagesse, viii, 1.)

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L’histoire répond : Auoune transformation, aucun rapprochement.

Les populations, en effet, se sont montrées moins qu’empressées à ouvrir leurs rangs aux nouveaux citoyens; et ceux-ci ont jugé prudent de ne pas abandonner leurs ruelles. On s’est regardé de part et d’autre, comme si l’on eût été en faïence ! Mais pouvait- il en être autrement ? N’y avait-il pas quelque naïveté à penser que des gens, habitués depuis de longs siècles à exister séparés de la société générale, abandonneraient tout d’un coupleurs mœurs et leurs logis pour se mettre à vivre à la française?

Toutefois, il y a d’autres causes à cette circonspection mutuelle. Quelles sont -elles?

Les événements y ont été pour quelque chose. On a traversé les années de la Terreur, cantonné chacun chez soi, le plus possible. On a passé ensuite, sans transition et sans trêve, sur les champs de bataille. Il restait, il faut en convenir, peu de temps pour s’aboucher et faire connaissance. Néanmoins la vraie cause de la circonspection est ailleurs.

Serait-elle dans la loi de Moïse, différente, en certains points, de la loi des chrétiens? Pas précisément. « Debout au Sinaï, Moïse écoute et écrit : il écoute et il écrit une Loi dont trente-trois siècles n’ont pas retranché une syllabe, qu’ Athènes a reçue, que Rome vénère, que la conscience reconnaît pour la sienne et que Jésus-Christ, venu de Dieu pour tout consommer, déclare être aussi sa loi. Moïse est au Sinaï ce qu’Adam est dans l’Eden1. »

1 Discours sur la Loi de l'Histoire , par Lacordaire.

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Frères en Adam, les israélites et les chrétiens ne trouveront donc nulle peine à continuer cette fraternité à l’ombre du décalogue de Moïse.

Mais alors, qu’est-ce qui réussit à les maintenir éloignés les uns des autres?

La haie des lois talmudiques !

De leur autorité privée, les rabbins ont ajouté et surajouté à la Loi de Moïse, et ces amas d’additions sont devenus des fatras inextricables : leur réunion compose le Talmud , rempli de décisions où l’Esprit de Dieu est absent, d’un pêle-mêle de choses encombrantes, et de ridicules et interminables subtilités. Les rabbins n’ontils pas décoré ces additions du nom de haie à la Loi , comme s’ils avaient reçu mission de la protéger ! Hélas ! jamais dénomination n’a été mieux trouvée, mais avec une signification lugubre. Les pauvres juifs ont été littéralement clôturés, emprisonnés par cette haie, eux qui avaient joui des grandes avenues de la Bible. Ab! certes, le Talmud n’est pas un rempart d’aubépine en fleurs, mais bien plutôt une baie hérissée, impénétrable, favorable aux serpents, aux vols, aux rapines, et derrière laquelle des décisions dangereuses ont pu se prendre en haine du Christianisme. Si cela n’est pas, pourquoi les Papes et les Rois très chrétiens auraient-ils si souvent ordonné la destruction des exemplaires du Talmud?

Or, — pour en revenir à la circonspection persistante des chrétiens et des juifs malgré le décret libérateur et fraternel de 1791 ; — - elle s’explique par le maintien de la détestable haie, les broussailles en étant toujours aussi inextricables et aussi dangereuses. Les gens qui vivent dans les broussailles, derrière

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les haies, sont exposés, presque malgré eux, à des métiers peu honorables, comme les bohémiens ; ainsi en était- il des juifs derrière leur Talmud, même après l’émancipation de 1791 ; est-il étonnant que, de leur côté, les chrétiens ne se soient guère souciés d’avoir commerce avec des gens qui n’avaient rien répudié de leurs défiances et de leurs habitudes? Voilà la vraie cause de la circonspection mutuelle i. Des israélites,

1 Un impartial connaisseur, le savant rabbin Drach, dit du Talmud :

« Nous qui, par état, avons longtemps enseigné le Talmud et expliqué sa doctrine, après en avoir suivi un cours spécial, pendant de longues années, sous les docteurs israelites les plus renommés de ce siècle ; nous qui avons, par la grâce d’en haut, abjuré les faux dogmes qu’il prêche, nous en parlerons avec connaissance de cause et avec impartialité. Si, d’une part, nous lui avons consacré nos plus belles années, d'autre part il ne nous est plus rien. Nous dirons ce qui le recommande, ce qui le condamne...

« Or, dans la Ghemara , il y a au moins cent passages qui attaquent la mémoire de notre adorable Sauveur, la pureté plus qu’angélique de sa divine mère, l'immaculée reine du Ciel, ainsi que le caractère moral des chrétiens, que le Talmud représenté comme adonnés aux crimes les plus abominables. On y trouve des passages qui déclarent que les préceptes de justice, d’équité, de charité envers le prochain, non seulement ne sont pas applicables à l’égard du chrétien, mais font un crime à celui qui agirait autrement. Le Talmud défend expressément de sauver de la mort un non juif, de lui rendre les effets perdus, etc., d'en avoir pitié ; Traité Aboda- Zara , fol. 13, verso, fol. 20, recto; traité Baba-Kamma t fol. 29, verso. Les rabbins disent encore : Puisque la vie de l'idolâtre est à la discrétion du juif, à plus forte raison son bien.

« Dans la Mischna, on rencontre à peine quatre ou cinq de ces passages impies, haineux, atrocement intolérants; encore y garde-t-on une certaine mesure dans les expressions. Voici la cause de cette réserve : dans l’édition du Talmud que Froben, imprimeur de Bâle, exécuta en 1581, les censeurs Marcus Marinus, Italus Brixiensis,Pétrus Cavallerius supprimèrent les principaux des passages que nous venons de signaler, ainsi que le traité entier Aboda-Zara (De l’Idolâtrie). Mais quelque temps après, les juifs rétablirent, dans une édition qu’ils publièrent à Cracovie, toutes les suppressions opérées à Bâle. Toutefois, ces passages réintégrés ayant soulevé l’indignation des hébraïsants chrétiens, le synode juif, réuni en Pologne en 1631, en prescrivit le retranchement dans les éditions qui devaient se faire subséquemment, par son encyclique hébraïque dont nous transcrirons le passage suivant :

« ... C’est pourquoi, nous vous enjoignons, sous peine d’excommunica-

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avides de lumière et d’un rapprochement, n’ont pas craint de l’avouer, à cette époque même, et de faire appel à un déblaiement. « En 1800, une association déjuifs hollandais avait publié la résolution de ne reconnaître que la religion pure et consolante de Moïse, et de rejeter les institutions qui, jusque-là, étaient dénommées lois talmudiques. Cette association avait de nombreux adhérents. En 1801, un congrès général fut projeté, pour réunir à Lunéville les représentants de tous les juifs dispersés dans les divers Etats de l’Europe 4. »

Ce projet, auquel il ne fut pas donné suite, Bonaparte devait le reprendre. Une botte de soldat était, seule, capable de s’aventurer à travers ces broussailles; et il fallait une voix comme la sienne pour commander : Sortez de vos trous ; sur les rangs ! qu’on vous voie !

Mais par quel enchaînement de circonstances Bonaparte fut-il amené à prendre cette initiative et à s’occuper du peuple juif? 11 importe de le connaître avant d’entrer dans l’étude de l’entreprise de transformation.

tion majeure, de ne rien imprimer dans les éditions à venir soit de la Mischna, soit de la Ghemara, qui ait rapport en bien ou en mal aux actes de Jésus le Nazaréen... Nous vous enjoignons, en conséquence, de laisser en blanc, dans ces éditions, les endroits qui ont trait à Jésus le Nazaréen, et de mettre à la place un cercle comme celui-ci O, qui avertira les rabbins et les maîtres d’école d’enseigner à la jeunesse ces endroits de vive voix seulement. Au moyen de cette précaution, les savants d’entre les Nazaréens (chrétiens) n’auront plus de prétextes de nous attaquer à ce sujet. » (Drach, De V Harmonie entre l'Église et la Synagogue , t. I, p. 121-2, 166-8.)

i Collection des écrits et des actes relatifs au dernier état des individus 'professant la religion hébraiqv,e (1808), p. 69-70.

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<( Nous voilà dans l’obligation de faire de grandes choses ! » s’était écrié, sur le sol d’Egypte, Bonaparte, en apprenant que la flotte française venait d’être complètement détruite par Nelson à Aboukir, et qu’il était enfermé en Orient, à la suite de la perte de sa flotte.

Son départ de Toulon, au printemps, sous un ciel splendide, avec une rade couverte de spectateurs, avait été plein d’enthousiasme; mais à ce moment ses desseins étaient encore incertains. Cet Orient aux pensées infinies s’ouvrait devant lui. Semblable à l’aigle du Liban qui, du haut du Sannin, regarde le soleil, tourne sa tête vers différents points du ciel et quelque temps hésite sur la proie qu’atteindra son vol rapide, le jeune général en chef, du haut de son vaisseau, s’était demandé s’il irait relever Athènes ou Sparte, attaquer Constantinople ou e Caire, prendre Alep et de là menacer l’Inde. Sa belliqueuse imagination jouait avec les royaumes de l’Asie ; il sentait en lui quelque chose comme la toute-puissance. Il aurait dit volontiers au vent : Pousse ma voile où tu voudras, et malheur aux nations qui résisteront à mon épée ! Bonaparte décida qu’on irait du côté des Pyramides. Il souhaitait, pour la grandeur future de sa taille, prendre mesure sur les colosses de granit d’Héliopolis ou de Thèbes L

1 Poujoulat, Histoire de la Révolution, chap. xxix.

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La nouvelle de la destruction de sa flotte ne rémut donc pas. Se retournant vers ses compagnons d’armes, il leur annonça l’obligation de faire de grandes choses. Il avait tous les enivrements de la jeunesse et de la force, avec la volonté arrêtée d’accomplir des prodiges. Il rêvait de recommencer les conquêtes d’Alexandre, facilitées par les moyens de la guerre moderne dans des contrées qui les ignoraient.

L’empire sur l’Orient se présenta réellement à sa pensée d, et c’est alors qu’il fit attention pour la première fois aux israélites.

Les procédés dont il se servit à leur égard, sur ce sol qui leur était cher, ressemblent à ceux que sa politique et son déisme lui conseillèrent d’employer vis-à-vis des fils de l’Islam, tout en étant cependant plus discret. Les historiens ont raconté les avances qu’il fit en religion pour gagner la confiance des Arabes. S’occuper des mosquées et de leurs intérêts avec un soin et une partialité marqués ; entourer d’honneurs et d’une considération extraordinaire les muftis et les imans ; leur parler de Mahomet avec admiration; entrer dans les vues et sentiments de l’islamisme ; assister à leurs fêtes, à la fête du Nil, à la fête du Prophète ; veiller à la somptuosité d’un tapis couvert de sentences que les pèlerins musulmans devaient porter à la Mecque : tels furent les ménagements, pour ne pas dire les captations, du vainqueur des Pyramides ; ménagements inconnus aux

1 « Que ce projet gigantesque fût exécutable ou non, il est certain qu’il occupait son imagination ; et, quand on a vu ce qu'il a fait aidé de la fortune, on n’ose plus déclarer insensé aucun de ses projets. »(Thiers, Hist. de la Révolution , t. X, chap. vu.)

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conquérants antérieurs. Aussi les vieux muftis l’écoutaient -ils avec ravissement. Leurs yeux étincelaient de rayons de bonheur quand il leur promettait le rétablissement de l’empire arabe, le retour des temps glorieux des Fatimites L

Semblables furent ses ménagements et ses avances auprès des israélites. Lorsque, maître de l’Egypte, il entreprend la conquête de la Syrie et de la Palestine, il recommande à ses soldats le respect des synagogues. Il caresse les vieilles barbes qui rappellent celle d’Aaron, en leur offrant l’espoir de relever le nom hébreu. Il lance une proclamation dans laquelle il invite « tous les juifs de l’Asie et de l’Afrique à venir se ranger sous ses drapeaux, pour rétablir Jérusalem dans son ancienne splendeur 1 2 ».

Mais Saint- Jean d’Acre l’arrête 3.

11 ne put que contempler la Palestine du sommet du Thabor, que les Arabes appellent Gebel-el-Nour , montagne de la lumière. Il lui resta, de cette vision, une impression ineffaçable 4.

1 Les imans priaient le vendredi pour le sultan Kébir (grand sultan). C’est le nom que l’Orient a donné à Bonaparte.

2 Moniteur de l’an VII = 1799, n° 243, p. 187. Le Moniteur rapporte également, d’après une correspondance de Constantinople : qu’un grand nombre de juifs avaient été armés par Bonaparte, et que leurs bataillons menaçaient déjà Alep. — Détails confirmés par Graetz, Hist. des juifs , t. XI, ‘p. 236.

3 II se décida enfin à lever le siège. Mais son regret fut tel, que, malgré sa destinée inouïe, on lui a entendu répéter souvent, en parlant de Sydney- Smith, défenseur de la ville : « Cet homme ma fait manquer ma fortune. » Les Druses, qui pendant le siège avaient nourri l'armée, toutes les peuplades ennemies de la Porte, apprirent sa retraite avec désespoir. (Thiers, Hist. de la Révolution, t. X, chap. vu.)

4 Bonaparte voulut monter sur le Thabor; les traces d’un Dieu attirèrent comme invinciblement son génie. Le général en chef coucha au couvent

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Quelques jours après, il faisait voile vers l’Occident. Sur le pont du navire, il lisait la Bible1. La terre orientale ne le vit pas s’éloigner sans regret 2. De son côté, il resta sous le charme « de ce berceau du monde et des grandes choses ». 11 aimait à en parler à Sainte -Hélène3. Le silence éternel des Pyramides que son canon avait interrompu, la considération de l’extraordinaire durée du peuple hébreu, dont Moïse était encore le législateur après avoir été son guide du Nil au Jourdain, les clefs de la Palestine qui lui avaient échappé à Saint- Jean d’Acre, tout cela avait laissé du grand dans

de Nazareth le 18 avril; il assista à un Te Deum solennel chanté au bruit des orgues en présence du Saint Sacrement. Pour qui eût senti vivement les choses de religion et de patrie, le Te Deum du 18 avril 1798 dans l’église de Nazareth était un beau spectacle; le vainqueur du Thabor en gardait encore le souvenir à Sainte-Hélène. (Poujoulat, Hist. de la Rév., chap. xxxi.)

1 « Cet homme, objet de vœux si singuliers, voguait tranquillement sur les mers au milieu des flottes anglaises. On avait craint de devenir leur proie. Lui seul, se promenant sur le pont de son vaisseau avec un air calme et serein, se confiait à son étoile, apprenait à y croire et à ne pas s’agiter pour d*es périls inévitables. Il lisait la Bible et le Koran, œuvres des peuples qu'il venait de quitter. » (Thiers, Hist. de la Révol., t. X.)

2 <c Les grands noms ne se font qu'en Orient , » disait un jour Napoléon. La fortune le fit passer à travers ce pays de la gloire. Toutes les nations de l’Orient nous ont parlé de lui. Ses œuvres de guerrier et de civilisateur occupent les imaginations de l’Asie depuis un demi-siècle ; les tentes du désert n*ont pas de récits plus attachants. L’Arabe des vieux temps, quand son cheval s’effrayait, lui disait : As-tu vu l'ombre du roi Richard ? L’ombre du vainqueur des Pyramides, d’Aboukir et du Thabor plane aussi sur le monde oriental. » (Poujoulat, chap. xxxi.) — Gomment n’est-il venu à la pensée d’aucun poète de faire le poème de l’Orient disputant à l’Occident le cœur de Napoléon, et l’Occident l’emportant ! Quelle riche matière à des scènes grandioses et émouvantes 1

3 Au sein de cette île, son imagination refoulée dans le passé se reportait vers l’Egypte et l’Orient, et s’illuminait des souvenirs brillants de sa jeunesse. « J’aurais mieux fait, disait-il en se frappant le front, de ne pas quitter l’Égypte. L’Arabie attend un homme. Avec les Français en réserve, les Arabes et les Égyptiens comme auxiliaires, je me serais rendu maître de l’Inde, et je serais aujourd’hui empereur de tout l’Orient. » (Mémorial de Sainte-Hélène.)

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son âme. Aussi, quand viendra le moment de régler les destinées des israélites, les réminiscences orientales lui feront prendre de haut la question.

Son gouvernement fut l’interprète de ce sentiment, lorsque, dans l’assemblée fameuse que nous rapportons plus loin, il donna à la question juive ce prologue qui ne manque pas de grandeur : « En s’occupant de l’organisation des divers cultes, le gouvernement n’a point perdu de vue la religion juive ; elle doit participer comme les autres à la liberté décrétée par nos lois. Le gouvernement a cru devoir respecter l’éternité de ce peuple qui est parvenu jusqu’à nous à travers les révolutions et les débris des siècles, et qui, pour tout ce qui concerne son sacerdoce et son culte, regarde comme un de ses plus grands privilèges de n’avoir que Dieu même pour législateur 1 . »

Ce fut donc en Orient que Bonaparte rencontra pour la première fois les fils d’Israël.

La deuxième rencontre se fit en Allemagne, à la suite des armées, le soir des champs de bataille.

Quel contraste, alors, entre lui et eux : lui, dans tout l’éclat de ses qualités militaires, eux, dans la manifestât. on de leurs passions basses !

1 Discours de Portalis à la séance du Corps législatif, le 15 germinal an X (5 avril 1802).

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C’est la veille de la bataille d’Austerlitz :

Le terrain est favorable aux Russes et aux Autrichiens. Ils occupent un plateau assez élevé, autour duquel se déroulent leurs bataillons. Avec ce merveilleux instinct qui lui faisait tout deviner à la guerre, Napoléon montre le plateau à ses généraux, et dit : « Les Russes feront la faute de l’abandonner : je m’j établis, je coupe en deux leur armée, et ils sont perdus sans ressource. » Les Russes attaquent avant le jour. Une brume épaisse couvre l’immensité du champ de bataille. Vers huit heures le soleil paraît dans tout son éclat. Napoléon arrive au galop, joyeux, superbe comme l’aigle qui mesure sa proie. Il laisse l’ennemi engager une partie de ses forces, et ne lui offre que onze mille braves qui, durant six heures, restent impassibles. Tout à coup, avec ses réserves, Napoléon enlève les hauteurs d’où les Russes sont descendus, enfonce leur centre, les coupe en deux, et force un de leurs corps tout entier à s’aventurer sur des étangs glacés, bientôt entr’ouverts par les boulets.

C’était l’aigle !

Mais la bataille est finie, le soir est venu : de loin en loin, les derniers grondements du canon! A la lueur des torches, on dépouille les morts ; on estime rapidement et à voix basse tous ces effets déchirés, ensanglantés : à cette estimation, il y a des juifs.

Après le passage de l’aigle, les vautours !

Ce contraste est pénible, mais il est vrai; Napoléon lui-même s’est exprimé en ces termes amers : Ce sont de véritables nuées de corbeaux . On en voyait aux combats d'Ulm , qui étaient accourus de Strasbourg pour acheter des maraudeurs ce quils avaient

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pillé l. On sait qu’Ulm prépara Austerlitz. L’historien qui rapporte ces paroles de l’Empereur ajoute : « Napoléon avait de fortes préventions contre cette classe d’hommes (les juifs). Il les avait puisées aux armées, à la suite desquelles marchaient trop souvent des juifs avides de gain et prêts à trafiquer de tout 2. » Mais, parce qu’il se souvient que dans leurs rangs avaient paru autrefois les Machabées, l’aigle se dit : Pourquoi ne pas essayer de les transformer, et de les ramener à leur première nature ?

Troisième rencontre :

En revenant d’Austerlitz, l’Empereur s’est arrêté à Strasbourg. Aussitôt, de tous les points de l’Alsace, arrivent, aux pieds du souverain, des plaintes et des requêtes extrêmement vives contre l’usure des juifs,

1 Paroles prononcées par Napoléon au Conseil d'État (séance du 30 avril 1806). — Citées par Graetz, t. XI, p. 623.

2 Pelet, Opinions de Napoléon sur divers sujets de politique et d' administration. { Paris, 1833, p. 211.) — D'autres historiens, et de toutes les nuances, n’ont pu s’empêcher de remarquer la sinistre apparition des juifs le soir des champs de bataille ou dans les journées de gaspillage. — M. Thiers dit, à propos de l'invasion des États de l’Église : « Malheureusement, des excès , non contre les personnes, mais contre les propriétés , souillèrent l'entrée des Français dans l’ancienne capitale du monde.... Berthier venait de partir pour Paris \ Masséna lui avait succédé. Ce héros fut accusé d’avoir donné le premier exemple. Il fut bientôt imité. On se mit à dépouiller les palais, les couvents, les riches collections. Des juifs à la suite de l'armée achetaient à vil prix les magnifiques objets que leur livraient les déprédateurs. Le gaspillage fut révoltant. » (Thiers, Histoire de la Révolution, t. IV.)

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les populations sont affolées, ils sont la lèpre de cette malheureuse contrée.

Hideuse mais symbolique maladie, la lèpre, transportée dans le domaine moral, suffirait à prouver que les juifs ont commis, au cours de leur histoire, une grande faute que le ciel ne leur a pas encore pardonnée. Symbolique maladie, disons- nous :

En effet, la doctrine chrétienne, signalant son existence dans le domaine moral, a justement nommé de cette appellation dégoûtante le péché et les mauvaises mœurs : la lèpre du péché, la lèpre de l’inconduite ! Oui, vraiment, ceux qui vivent dans l’inconduite, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont, au regard très pur de la Divinité, d’horribles lépreux. Mais les fils d’Israël le sont devenus, hélas ! d’une autre manière : par une cupidité sordide et des procédés usuraires. Qu’ils nous permettent et qu’ils nous pardonnent la courte, mais nécessaire corrélation suivante :

Les peuples regardaient la lèpre comme un signe non équivoque de la vengeance céleste ; son nom seul inspirait l’horreur. — N’en a-t-il pas été ainsi de l’avarice devenue le stigmate, l’écaille rougeâtre d’Israël, signe non équivoque de la vengeance céleste ? Judas, tu as vendu le Christ pour trente deniers : à cause de toi, tes malheureux frères sont devenus les usuriers, les lépreux du monde !

Dans la lèpre, les membres tombent en lambeaux ; mais, la plupart du temps, le malade survit. Il semble que cette maladie hideuse en veuille moins à l’existence de l’homme qu’à ses formes, et qu’elle fasse plus consister son triomphe à dégrader qu’à détruire. — Ainsi en est-il

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du peuple usurier : il est dégradé et ne peut pas mourir !

La lèpre, enfin, est contagieuse, elle s’étend et dévore : et aussi, l’usure ! Quand Napoléon s’arrêta à Strasbourg, l’Alsace parut devant lui dévorée, déchiquetée. Voici les rapports, ou plutôt les plaies, qui furent étalées sous ses yeux :

a) Prêts excessifs. — En général, les juifs exigent 1 fr. 50 par mois pour l’intérêt de 24 francs, ce qui porte l’intérêt des sommes qu’ils prêtent à 75 pour 100 par an. Gomme l’intérêt est joint au capital dans les effets qu’ils font souscrire, il est difficile d’obtenir la preuve juridique d’une usure aussi excessive. Il est rare que ceux qui sont réduits à la nécessité d’avoir recours aux juifs puissent se libérer aux époques convenues. A l’échéance, les juifs ne manquent pas d’obtenir des jugements de condamnation et ils forment opposition aux hypothèques. La masse des créances pour lesquelles ils ont obtenu des inscriptions est effrayante : on assure qu’elle dépasse trente millions. Ils ont grand soin de ne pas laisser accumuler les intérêts au delà de ce que les biens de leurs débiteurs peuvent garantir. Lorsqu’ils croient ne devoir plus accorder de terme, ils poursuivent la vente des biens.

b) Expropriations forcées. — Le produit des expropriations forcées est d’environ 1.500.000 francs par an dans chacun des départements des Haut et Bas- Rhin, et sur cette somme les juifs, d’après les relevés qu’on a faits, ont à peu près les 6/7.

c) Créances hypothécaires. — Le nombre de créances hypothécaires inscrites aux bureaux de conservation, au profit des juifs, depuis le commencement

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de l’an VII jusqu’au 1er janvier 1806, s’élève à la somme totale de 21.199 .826 francs, en sorte que, si depuis l’an VII aucune de ces inscriptions n’avait été purgée, les juifs du Haut-Rhin auraient en ce moment pour plus de 23.000.000 de créances hypothécaires sur les propriétaires de ce département.

d) Créances exigibles. — En outre de ces créances hypothécaires, il y a aux mains des juifs 10.000.000 de créances exigibles : obligations sous seing privé, lettres de change, billets au porteur. Il est à remarquer que les créances hypothécaires portent surtout sur les biens ruraux.

e) Accaparement des terrés. — Par les prêts excessifs qu’ils ont faits aux cultivateurs, par les hypothèques qu’ils prennent comme garantie de ces prêts, les juifs se trouvent d’avoir comme en vasselage une grande partie des terres d’Alsace. La propriété leur est passée parfois plus directement encore entre les mains. — Une foule de cultivateurs ont été forcés en 1793 de quitter leurs foyers pour échapper à la mort. Les juifs ont acquis à vilprix tous ces héritages abandonnés, et, lorsque ceux qui les possédaient sont revenus, spéculant sur leurs affections et leurs misères, ils les leur ont vendus si chèrement que, faute d’un entier paiement ou à force d’intérêts accumulés, ils n’ont pas tardé à devenir une seconde fois propriétaires i.

1 Archives nat. Sect. du Secrétariat , AF, IV, 300, dr. 2151. Note particulière à Sa Majesté sur les juifs d’Alsace par le maréchal d’Empire sénateur, Kellermann, 23 juillet 1806. — Ibid ., dr. 2150. Rapport à Napoléon des commissaires de S. M. pour traiter les affaires des juifs, mars 1807. — Ces recherches aux Archives nationales ont été faites par M. Fauchille, avocat à la Cour de Paris, et consignées par lui dans

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Mais parce que l’usure, comme la lèpre, est contagieuse, des domestiques et des journaliers sont venus apporter aux juifs le prix de leurs services ou de leurs journées pour qu’ils les fissent valoir comme leurs propres deniers ; et des notaires séduits par eux emploient leur ministère à cacher leur honteux trafic 1 !

Pense-t-on qu’en prenant connaissance de tous ces faits l’Empereur ait dû avoir des plis au front et des éclairs dans les yeux ? Mais il se maîtrise, il écoute, il sait écouter ! Aussi bien, que pourrait-il faire, sur l’heure ? Autrefois — et c’est la dernière ressemblance avec les lépreux qu’on isole en les séparant des populations — les juifs étaient isolés, parqués à l’écart dans leurs quartiers, véritables léproseries. Mais la Constituante les a jetés au milieu de la société ; et, tout-puissant qu’il est, Napoléon n’oserait les faire rebrousser dans leurs ruelles, avec des lois d’exception2. Au contraire, il veut les en arracher, et les façonner à la française.

Un autre abus vient grossir son courroux. On instruit Sa Majesté des supercheries qu’ils emploient pour échapper à la conscription. C’était piquer au vif Napoléon ! Chose aggravante : ces supercheries sont imitées : « Partout ce sont de fausses déclarations à

la consciencieuse et remarquable brochure la Question juive en France sous le premier Empire , à laquelle nous les avons empruntées.

1 « Il y a, dit un député au Corps législatif, des familles chrétiennes et même des fonctionnaires qui exercent le vilain commerce de « l’usure ». Archives nat., Sec. adm ., F/19, 1808.

2 Son gouvernement fera cette déclaration au Moniteur : «... Leurétat d’abaissement dans lequel ils ont longtemps langui, état qu'il n'entre point dans nos intentions de maintenir ni de renouveler . » Décret du 30 mai 1806.

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l’état civil : les pères déclarent comme filles les garçons qui leur sont nés ; et les maires tolèrent ces irrégularités, ils y coopèrent même au besoin en falsifiant les registres de l’état civil. Ce sont encore les juifs qui, les premiers, ont donné l’exemple de cette désobéissance aux lois de la conscription ; sur soixante-six juifs qui, dans un laps de six ans, devaient faire partie du contingent de la Moselle, aucun n’est entré dans les armées ; et dans le département du Mont-Tonnerre, jusqu’en 1806, les juifs ont constamment éludé les lois de la conscription1. » Leur habitude de n’avoir aucun nom patronymique et d’en changer sans cesse favorisait singulièrement ces supercheries.

C’est bien. La cause est entendue. Napoléon promet de faire justice. 11 quitte Strasbourg.

Napoléon est à Paris.

Son premier acte dans la question juive est un coup de sabre sur les créances des usuriers de l’Alsace. C’est la juste et pittoresque expression employée par un rabbin sincère. « Napoléon, qui ne plaisantait pas , comme disait Talleyrand, déchargea un coup de sabre sur les créances judaïques 2. » Le coup fut porté du palais de Saint-Cloud :

i Archives nat., Sect. adm., F/2, 410-413. Lettres despréfets de différents départements au Ministre de l’intérieur. — Sect. du Secret ., AF. IV, 300, dr. 2150. Observations de l'archichancelier au Conseil d Etat, juin 1807.

* Le rabbin Drach, Harmonie entre l'Église et la Synagogue , 1. 1, p. 47.

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Au palais de Saint-Cloud, le 30 mai 1806.

Sur le compte qui nous a été rendu... que certains juifs; n’exerçant d’autre profession que celle de l’usure, ont, par l’accumulation des intérêts les plus immodérés, mis beaucoup de cultivateurs dans un état de grande détresse,

Nous avons pensé que nous devions venir au secours de ceux de nos sujets qu’une avidité injuste aurait réduits à ces fâcheuses extrémités.

Et le décret ordonne un sursis d’un an à toute exécution de jugements ou contrats, consentis en faveur des juifs, par des cultivateurs non négociants de plusieurs départements septentrionaux de France.

Véritable coup de sabre ! avons-nous dit ; néanmoins, l’affaire de Messieurs les juifs ne sera nullement sabrée dans le reste, c’est-à-dire qu’elle ne sera ni vite ni grossièrement expédiée : tant s’en faut ! Une des tactiques favorites de l’Empereur, dans les questions et affaires ardues, consistait à débuter par un coup de force, pour intimider, assouplir les oppositions, et mettre brusquement les chances de son côté ; puis il procédait, avec sagacité et profondeur, à l’examen de l’affaire sous toutes ses faces.

En effet, quelques jours avant la mesure violente de Saint-Cloud, Napoléon avait saisi le Conseil d’État de la question juive, et des incidents très curieux s’y étaient produits. Nous ne rapportons que les principaux d’après le récit fidèle de témoins auriculaires.

M. Molé, jeune et nouvel auditeur, avait fait un rapport qui concluait, contre les juifs, à des mesures défavorables, sorte de retour à des lois d’exception;

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M. Beugnot, nommé récemment conseiller, concluait à des mesures mieux en harmonie avec les idées libérales du Conseil d’État ;

L’entente et la solution paraissant difficiles, l’archichancelier, M. Régnault de Saint- Jean- d’Angélj, annonça, de la part de l’Empereur, que la discussion se reprendrait devant Sa Majesté, un jour qu’elle présiderait le Conseil.

La séance se tint à Saint-Cloud :

M. Beugnot, qui parlait pour la première fois devant l’Empereur, fut emphatique, prétentieux, déclamateur, tout ce qu’il ne fallait pas être au Conseil d’Etat, où la discussion était une conversation de gens d’affaires, sans recherches, sans phrases, sans besoin d’effet. On voyait que l’Empereur était impatienté. Il y eut surtout une certaine phrase qui parut ridicule : M. Beugnot appelait une mesure qui serait prise par exception contre les juifs une bataille perdue dans les champs de laj ustice . Quand il eut fini, l’Empereur prit la parole, et avec une verve, une vivacité plus marquée qu’à l’ordinaire, il répliqua au discours de M. Beugnot, tantôt avec raillerie, tantôt avec calme; il parla contre les théories, contre les principes généraux et absolus, contre les hommes pour qui les faits n’étaient rien et qui sacrifiaient la réalité aux abstractions. Il releva avec amertume la malheureuse phrase de la bataille perdue ; et, s’animant de plus en plus, il en vint à jurer, ce qui, à ma connaissance, ne lui est jamais arrivé au Conseil d’Etat; puis il termina en disant: « Je sais que l’auditeur qui a fait le premier rapport n’était pas de cet avis, je veux l’entendre. » M. Molé se leva et donna lecture de son rapport;

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M. Régnault de Saint-Jean- d’Angél y prit assez coura geusement la défense de l’opinion contraire et même de M. Beugnot ; M. de Ségur risqua aussi quelques paroles : « Je ne vois pas, dit-il, ce qu’on pourrait faire. » L’Empereur s’était radouci *...

Trois séances furent consacrées, en présence de l’Empereur, à ces préliminaires de la question juive 1 2.

Dans la première (30 avril 1806), Napoléon prononça les terribles paroles rapportées plus haut: « Ce sont de véritables nuées de corbeaux. On en voyait au combat d’Ulm qui étaient accourus de Strasbourg pour acheter des maraudeurs ce qu’ils avaient pillé. »

Dans la deuxième (17 mai), il insiste sur leur rôle désastreux: « ... Je fais remarquer de nouveau qu’on ne se plaint point des protestants, ni des catholiques, comme on se plaint des juifs; c’est que le mal que font les juifs ne vient pas des individus, mais de la constitution même de ce peuple : ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France. » Alors, un éclair de son génie transperçant cette constitution vicieuse, il s’écrie : « Il faut assembler les Etats généraux des juifs ; je veux qu'il y ait une synagogue générale des juifs à Paris. » La vision de sa gloire lui était revenue, vision calmante, transformatrice, parce qu’elle était encore vassale de Dieu ; en effet, il ajoute : « Je

1 Récit de M. de Barante, alors auditeur au Conseil d’Etat. Ce récit se trouve dans l’article consacré à « Monsieur de Barante , ses souvenirs de famille, sa vie et ses œuvres », par M. Guizot, dans la Revue des Deux Mondes, année 1867, juillet, p. 18-20.

2 Le récit de ces trois séances nous a été fourni par le livre Opinions de Napoléon sur divers sujets de politique et d' administration, par Pelet de la Lozère, lequel en tenait les détails de la bouche d’un Conseiller d’Etat présent à ces séances.

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suis loin de vouloir rien faire contre ma gloire et qui puisse être désapprouvé par la postérité... Il y aurait de la faiblesse à chasser les juifs ; il y aura de la force d les corriger. »

Dans la troisième séance (21 mai), il décharge le fameux coup de sabre dont nous avons parlé : le sursis d’un an imposé aux créances judaïques; prologue véhément, avis aux Etats généraux juifs qui allaient être convoqués: que la docilité à l'Empereur devait se trouver inscrite, quelque part, dans leur Bible et dans leur Talmud ! Au reste, pour que les fils d’Israël n’eussent pas à se méprendre sur les dispositions à avoir, le même décret (30 mai) annonça conjointement et le coup de sabre et la convocation de ces Etats généraux.

Avant de contempler la singulière réunion des dispersés des vieux siècles convoqués, comme dit le décret, dans la bonne ville de Paris, il est d’une grande importance, pour apprécier à leur juste valeur les paroles et les actes de cette réunion, de recomposer par la pensée le milieu historique dans lequel elle s’est tenue. La recomposition des milieux historiques nous est habituelle, le lecteur a dû le remarquer ; elle est la condition essentielle d’une critique sincère.

Nous sommes en 1806. Cette année et la suivante, durant lesquelles les israélites convoqués de la France, de l’Italie, de la Hollande, vont se trouver à Paris,

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forment l’apogée de l’Empire. Entre 1806 et 1807, l’Empire présente un spectacle qui éblouit. Napoléon porte à son front l’auréole du sacre : Pie VII a consenti à couronner le guerrier qui s’était incliné devant le Christ. En dehors des frontières, des traînées de victoires, semblables à des voies lactées, aboutissent à Marengo et à Austerlitz. La France a une prépondérance qui n’a eu d’égale ni sous Richelieu, ni sous Henri IV, à peine au temps de saint Louis. Et, quant à son nouveau souverain, qui peut-on faire entrer en parallèle avec lui? A lui seul, il a chassé l’étranger comme Charles VII, rétabli la religion comme Henri IV et conquis plus de puissance, plus de gloire qu’une longue suite d’aïeux et que l’élan d’un grand siècle n’en avaient donné à Louis XIV. L’Irlande, la Pologne, le regardent de loin comme un libérateur. Les princes de la vieille Europe tremblent devant lui. A l’intérieur, une amnistie générale aux émigrés rehausse encore les exploits du grand capitaine, qui s’est révélé en même temps homme d’Etat consommé : législation, finances, administration, travaux publics, sécurité générale, tout, sous sa puissante main, vient de changer de face, et justifie l’enthousiasme universel. L’Empereur, simple et austère pour luimême, s’est entouré d’un grand appareil et d’une cour brillante ; ses maréchaux et ses ministres ont été récompensés par des principautés ou des duchés ; ses frères entrent dans la famille des rois. A Paris, le Trésor, rempli par la guerre, offre toute sécurité et solde de grands travaux; le pont d’Austerlitz est jeté sur la Seine; les canaux se multiplient; Saint-Denis redevenu sépulture des souverains et Sainte-Geneviève rendue au culte

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reçoivent des développements importants; on élève la colonne Vendôme avec les canons enlevés à l’ennemi; on construit l’arc de triomphe du Carrousel, et Napoléon fait coïncider la fête donnée à la grande armée avec une exposition de l’industrie française, associant, suivant sa pensée favorite, la gloire civile à la gloire militaire.

C’est au moment de l’agglomération de toutes ces splendeurs que les juifs sont convoqués à Paris !

L’histoire a conservé la réponse du doge de Venise obligé de venir déposer, à Versailles, aux pieds de Louis XIV, les excuses de la république. On lui demandait ce qui avait le plus excité son étonnement au milieu de cette cour somptueuse, dans ce palais de Versailles avec son parc royal, ses allées grandioses et ses mille jets d’eau bouillonnants : « De m’y voir ! » répondit-il. A plus forte raison les juifs, parias humiliés, gênés dans leur contenance, éparpillés, mais convoqués, eux aussi, par le grand homme pour apprendre à devenir comme tout le monde, pourront-ils se dire, en mettant le pied dans ce fastueux Paris et en s’entre-regardant : « Ce qui nous frappe le plus, c’est de nous y voir ! »

Après la constatation de l’apogée de l’Empire, il faut encore, pour achever de bien préciser le milieu historique, répondre à ces deux interrogations : quelle idée se fait-on de Napoléon en ces années 1806 et 1807 ; et quelle idée a-t-il, lui- même, de sa mission dans le domaine, religieux ?

La France est captivée, il y a de quoi ! Ses soldats, habitués à regarder, sous ses ordres, la victoire comme

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un article de foi, l’écoutent avec ivresse et n’écoutent pas d’autre enseignement. Dans le civil, l’homme qui distribue souverainement honneurs, titres, pensions, royaumes, est l’objet de telles flatteries, qu’elles peuvent dépasser jusqu’aux désirs du maître. Après Austerlitz, il avait traversé en triomphateur la foule des petits princes de l’Allemagne, et, revenu à Paris, il y a trouvé des honneurs inouïs. Les artistes le représentent tantôt en héros, tantôt en demi-dieu ; les médailles reproduisent l’adulation dont Louis XIV avait été l’objet. Cette adulation se glisse jusque dans le catéchisme, qui impose l’amour de Napoléon en même temps que l’amour de Dieu et des parents. Et que devient la liberté, transportée dans l’aire des aigles ? Elle n’a plus d’ailes : l’effroi de cette compagnie la paralyse. Et la résistance des esprits ? Elle est nulle. Aussi le mot du poète Ducis, auquel l’Empereur offrait un siège au Sénat, est-il typique : Je suis un canard sauvage , de ceux qui sentent de loin V odeur du fusil . Ne perdez pas votre temps : f aime mieux porter les haillons que des chaînes.

Quand les timides et souples hébreux seront assemblés à Paris, comment se tireront-ils d’affaire ? Le spectacle sera curieux !

Mais quelle idée l’Empereur a-t-il de lui-même, et quelles sont, en réalité, ses convictions religieuses ?

Ne perdons point de vue que nous sommes en 1806, la plus brillante année de l’Empire. Napoléon n’est préoccupé que d’une pensée, d’un culte presque : sa gloire ! Toutefois, à cette date, la gloire de Napoléon

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se reconnaît encore vassale de Dieu. On a prétendu que, à l’apogée de son règne, il ne se crut plus un homme, mais le héros invincible et divin que proclamaient les poètes 1 ». Cette assertion nous semble erronée. Jamais Napoléon n’a banni de son esprit l’idée de Dieu et d’une Providence 2. Quand il commettra la faute, et le crime, de s’attaquer au Pape pour essayer de le dominer, il se persuadera, dans son illusion, qu’il ne s’attaque pas à la religion, encore moins à la Divinité. Qu’était-il, au fond ? déiste : par politique autant que par sentiment religieux. Né pour organiser, pénétré de la pensée de l’ordre, il a compris l’importance du sentiment religieux dans la formation de son Empire, et il ne reviendra jamais de cette idée arrêtée. Le culte est, à ses yeux, le compagnon du sabre pour soumettre les hommes. Parce qu’il est né catholique, et parce que le système un et fort de l’Eglise catholique convient à son génie, il la préfère aux autres religions ; mais il trouve les titres des autres religions respectables, et il commande qu’on les respecte. Ce qu’il entend, c’est que les religions dans leur expression publique, c’est-à-dire les cultes, relèvent de lui, comme bienfaiteur, comme organisateur, comme souverain. Il veut tenir les différents cultes dans sa main, ainsi qu’un conducteur de

1 Cantu, Hist. universelle, t. XVIII, p. 223.

2 Napoléon disait à l‘un de ses lieutenants, en traversant les Alpes : Vous croyez donc que c'est quelque chose de bien grand d'être empereur des Français et roi d'Italie? Je ne me fais pas d'illusion ; je suis l'instrument de la Providence , qui me conservera tant qu'elle aura besoin de moi : cela passé, elle me brisera comme un verre. Plût à Dieu que ces paroles ne fussent jamais sorties de sa mémoire et qu'il eût agi en conséquence ! (Mémoires du colonel de Baudus.)

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char tient les rênes de l’attelage. Voilà la physionomie religieuse de Napoléon en 1806.

La splendeur de l’Empire à cette date, l’admiration délirante que l’Empereur excite, le rôle de réparateur, d’arbitre et de souverain qu’il prétend exercer à l’égard et au-dessus des religions, n’ont jamais mieux été interprétés et exprimés qu’au sein de l’Assemblée juive qui allait se réunir. Un commissaire de l’Empereur dira de son maître : « Si quelque personnage des siècles écoulés revenait à la lumière, et qu’un tel spectacle vînt à frapper ses regards, ne se croirait-il pas transporté dans les murs de la cité sainte, ou ne penserait-il pas qu’une révolution terrible a renouvelé les choses humaines jusque dans leurs fondements ? Il ne se tromperait pas, Messieurs : c’est au sortir d’une révolution qui menaçait d’engloutir les religions, les trônes et les empires que les autels et les trônes se relèvent de toutes parts pour protéger la terre. Une foule insensée avait tenté de tout détruire, un seul homme est venu et a tout réparé. Le monde entier et le passé depuis son origine ont été livrés à ses regards ; il a vu répandus sur la surface du globe les restes épars d’une nation aussi célèbre par son abaissement qu’aucun peuple ne le fut jamais par sa grandeur. Il était juste qu’il s’occupât de son sort, et l’on devait s’attendre que ces mêmes juifs qui tiennent une si grande place dans les souvenirs des hommes, fixeraient l’attention d’un prince qui doit à jamais remplir leur mémoire b »

Que conclure de tout l’exposé de ce chapitre ? Ceci :

1 Discours de M. Molé, commissaire de Sa Majesté, à la 6e séance de l’Assemblée des Notables, le 17 septembre 1806.

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Que l’Empereur est loyal dans le dessein qu’ il a conçu de corriger les mœurs des israélites, de les incorporer à son Empire, et de les réconcilier avec les peuples. Nous examinerons ultérieurement si son entreprise a été, de tous points, politique et prudente : on doit reconnaître ici qu’elle est loyale. Ce n’est point par affection pour les juifs qu’il tente l’entreprise, il les a traités de « chenilles et de sauterelles »; ce n’est pas, non plus, pour nuire à la religion catholique : l’expression qu’il a employée : Il faut assembler les Etats généraux des juifs », prouve qu’il exclut tout parallèle religieux ; son entreprise n’a qu’un but, conforme à son génie de soldat : mettre les juifs au rang, leur faire emboîter le pas dans son Empire. Mrae de Staël écrivait, à cette époque : Napoléon regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose , mais non comme un semblable . Il ne hait pas plus qu'il n'aime; il n'y a que lui pour lui; tout le reste des créatures sont des chiffres. Cette appréciation du grand homme ne manque pas d’une certaine justesse: elle peut s’étendre à sa conduite envers les religions : le judaïsme, pour lui, n’est qu’un chiffre, mais il trouve sa place dans ses calculs.

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