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CHAMPAGNY ET MOLÉ

I. Etonnement de Paris au spectacle d'assemblées hébraïques. L’Assemblée des Notables d’Israël, le 26 juillet 1806. Elle est suivie de la réunion du grand Sanhédrin, le 9 février 1807. Physionomie de ces deux assemblées. — II. Le but de l’Empereur dans cette double convocation; pourquoi d’abord une assemblée des Notables, et pourquoi, ensuite, le grand Sanhédrin ? — III. Composition savante du Sanhédrin : Napoléon y déploie toutes ses qualités d’homme politique. — IV. Direction qu’imprime l’Empereur, à la façon d’une campagne militaire; curieuse correspondance qu’il tient, au sujet de la marche de ces assemblées, avec M. de Champagny. Rôle secret de ce ministre. — V. Les trois commissaires impériaux : Molé, Portalis, Pasquier. Sang juif dans les veines du jeune comte Molé : il prononce le discours d’ouverture; il oublie d’ètre bienveillant. — VI. Les présidents israélites : Furlado, au fauteuil de l’assemblée des Notables; Sinzheim, au fauteuil du grand Sanhédrin. Les partis et leurs disputes.

— VII. Ivresse et excès dans les louanges juives décernées à Napoléon; l’Écriture sainte détournée pour autoriser la flatterie ; signalement d’un péril formidable pour Israël, dans l’avenir.

Après la signature du Concordat, l’Eglise catholique s’était relevée, à Paris, non plus souillée de sang et ne possédant plus que la croix de bois, mais dans unpom-

PARLEMENT JUIF ET GRAND SANHEDRIN 33 peux appareil et à l’ombre d’une épée puissante. Le jour de Pâques 1802, une salve d’artillerie avait salué la première fête chrétienne célébrée depuis 89 ; le peuple avait entendu avec enthousiasme le son des cloches si longtemps muettes; il était accouru en foule aux rites solennels et s’était nourri avec bonheur de la parole divine.

Un autre spectacle religieux surprit Paris, le 26 juillet 1806, et surtout le 9 février 1807. Des assemblées hébraïques venaient siéger dans la capitale. Après s’ être entendu avec l’Eglise catholique, l’Empereur mandait auprès de lui la Synagogue, pour s’entendre avec elle.

Ges assemblées hébraïques allaient être de deux sortes.

La première, plus particulièrement laïque, réunirait les plus distingués d’entre les israélites de France et d’Italie et devait prendre le nom d 'Assemblée des Notables ; la seconde, plus spécialement religieuse, contiendrait dans son sein les rabbins les plus éminents, et s’appellerait le Grand Sanhédrin.

Avant d’indiquer les motifs pour lesquels l’Empereur invitait ces deux sortes d’ Assemblées à siéger successivement dans sa capitale et à se compléter l’une par l’autre, esquissons leur physionomie, qui eut le privilège d’intéresser grandement le public parisien, au point qu’on se demandait si la Seine n’était pas le Jourdain, et si la circoncision n’allait pas se rétablir.

L’Empereur cherchait l’effet. Le prestige de l’extraordinaire, qui frappe toujours les imaginations, était un des moyens de sa politique. Aussi l’Assemblée des Notables s’ouvre-t-elle avec un grand apparat. Cent

La Prépondérance juive, II. 3

PARLEMENT JUIF

onze israélites, représentant les départements de France et d’Italie, sont réunis L Le local de leurs séances est un bâtiment dépendant de l’Hôtel de Ville, l’ancienne chapelle Saint-Jean; le ministre de l’intérieur et le préfet de la Seine l’ont mise à leur disposition. Paris suit avec curiosité les séances. C’est un parlement juif.

Mais l’intérêt redouble, et aussi l’appareil théâtral, lorsque le grand Sanhédrin, succédant à l’Assemblée des Notables, vient siéger à son tour.

Qu’était-ce, d’abord, que le grand Sanhédrin ?

Il n’y avait rien de plus grand dans l’ancienne république des Hébreux que le Sanhédrin 1 2. Il formait le Conseil suprême de la nation. Il apparaît pour la première fois après le retour de la captivité à Babylone, vers l’époque machabéenne; sa date est entre l’an 170 et l’an 106 avant Jésus-Christ. Véritable assemblée souveraine, le Sanhédrin avait, dans les derniers temps de la nationalité juive, remplacé la monarchie : aussi son autorité était- elle considérable, tout à la fois doctrinale, judiciaire, administrative. Il interprétait la Loi. Il jugeait les causes majeures. Il exerçait sur l’administration des affaires une exacte surveillance 3. Quant à sa composition, elle était de soixante et onze membres, les

1 Ces cent onze membres se répartissaient ainsi : 94 laïques, 17 rabbins.

2 Le lecteur apprendra avec intérêt l’étymologie de ce nom de Sanhédrin. Emprunté à la langue grecque (auveôptov), il signifie assemblée de gens assis. On sait avec quel calme et quelle gravité les Orientaux ont l’habitude de traiter les questions.

3 Le jugement des soixante et onze, dit la Mischna, est invoqué quand l'affaire concerne toute une tribu , ou un faux prophète, ou le grand prêtre; quand il s'agit de savoir si l'on doit faire la guerre; s'il importe d’ agrandir Jérusalem et ses faubourgs, ou y faire des changements essentiels , etc. D'après cette citation de la Mischna, on voit combien étaient larges les attributions du Sanhédrin.

ET GRAND SANHEDRIN

présidents compris. Les soixante et onze représentaient les trois classes de la nation : les prêtres ; les scribes ou docteurs et interprètes de la Loi; les anciens, pris parmi les chefs de tribu et de famille.

Cette assemblée fameuse ne s’était jamais réunie depuis la ruine de Jérusalem par Titus. Dix-huit cents ans s’étaient donc écoulés, et c’est elle qui vient se réunir à Paris, exhumée et mandée par Napoléon. Il ordonne que tous les usages antiques soient repris et scrupuleusement suivis.

Le lieu des séances est le même que pour l’Assemblée des Notables : l’ancienne chapelle Saint-Jean, contiguë à l’Hôtel de Ville ; ses murs austères, qui ont abrité le culte catholique, et maintenant dépouillés de tout ornement, impressionnent.

Les sanhédrites sont au nombre de 71, comme à l’époque des séances à Jérusalem.

Ils portent un costume sévère et sombre, celui que portaient les membres du grand Sanhédrin de l’ancien temps. Le costume du chef ou président est une simarre de velours noir avec une grande ceinture, un large rabat et un bonnet de velours noir à deux cornes garni de fourrures; celui des assesseurs ou vice-présidents, une simarre de soie avec ceinture, un bonnet noir fourré et un large rabat ; celui des rabbins consiste en un petit manteau et le rabat; et celui des simples députés est semblable, en moins le rabat, mais l’épée h

1 La Question juive en France sous le premier Empire , par Fauchille, p. 33-9. — Règlement pour les membres du grand

Sanhédrin dans V intérieur de la salle des séances :

Article premier. — Aucun membre composant l'assemblée du grand Sanhédrin ne pourra entrer en séance s’il ne s’est conformé au costume

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Là où le calque fidèle sur l’ancien temps excite l’intérêt au plus haut degré, c’est la dénomination des membres, ainsi que la disposition de la salle des séances :

Le président s’appelle Nasi, chef ou prince du Sanhédrin ;

Il a deux assesseurs : le premier assesseur, assis à sa droite, est appelé Ab-beth-din, père du tribunal; le second assesseur, assis à gauche, porte le nom de Haham , sage i.

La salle des séances est disposée, selon l’usage pratiqué dans l’antiquité, en demi-cercle. Le chef et ses deux assesseurs occupent au fond les sièges d honneur ; ils ont à leurs côtés tous leurs collègues assis sur une seule ligne, en demi-cercle, par rang d’âge, les rabbins d’abord et les laïques ensuite, les rabbins sont au nombre de quarante-six, et les laïques, trente-quatre. A chacune des deux extrémités de l’hémicycle est placé un scribe ou secrétaire 2.

Le spectacle de ces sanhédrites n’est pas sans grandeur. En entrant dans ce Conseil des Hébreux, on éprouve un sentiment de respect, presque d’admiration; « le public présent aux séances du grand Sanhédrin a été édifié, » écrivent les commissaires impériaux à Napoléon 3.

Mais ceux qui se sentent pénétrés plus profondément

prescrit. Ce costume consiste en un habillement complet en noir, manteau , de soie de même couleur, chapeau à trois cornes et rabat. (Collection des procès-verbaux du grand Sanhédrin.)

1 Collection des procès-verbaux et décisions du grand Sanhédrin , publiée par Tama, p. 17-18.

* Archives nat., Sect. du secrét ., AF., IV, 312, d. 2250.

3 Ibid., AF., IV, 300, d. 2151.

GRAND SANHÉDRIN RÉUNI A PARIS, DU 9 FÉVRIER AU 9 MARS 1807, PAR ORDRE DE NAPOLÉON

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