DÉCRET DU 17 MARS
Article premier. — Il sera établi une Synagogue et un Consistoire israélile dans chaque département renfermant deux mille individus professant la religion de Moïse.
Art. II. — Dans le cas où il ne se trouvera pas deux mille israélites dans un seul département, la circonscription de la Synagogue consistoriale embrassera autant de départements, de proche en proche, qu’il en faudra pour les réunir. Le siège de la Synagogue sera toujours dans la ville dont la population israélite sera la plus nombreuse .
CULTE JUIF RÉORGANISÉ
Art. VII. — Le Consistoire sera présidé par le plus âgé de ses membres, qui prendra le nom d 'ancien du consistoire .
Art. XII. — Les fonctions du Consistoire seront : de maintenir l’ordre dans l’intérieur des synagogues, surveiller l’administration des synagogues particulières, régler la perception et l’emploi des sommes destinées aux frais du culte mosaïque; — d’encourager, par tous les moyens possibles, les israélites de la circonscription consistoriale à l’exercice des professions utiles, et de faire connaître à l’autorité ceux qui n’ont pas des moyens d’existence avoués ; — de donner, chaque année, à l’autorité connaissance du nombre de conscrits israélites de la circonscription.
Art. XIII. — Il y aura, à Paris, un Consistoire central .
Art. XVII. — Les fonctions du Consistoire central seront: de correspondre avec les Consistoires; de veiller dans toutes ses parties à l’exécution duprésent règlement ; de déférer à l’autorité compétente toutes les atteintes portées à l’exécution dudit règlement, soit par infraction, soit par inobservation ; de confirmer la nomination des rabbins.
Signé : NAPOLÉON.
Par l’Empereur :
Le ministre , secrétaire d'Etat,
Signé : Hugues B. Maret.
Voilà donc, en conformité avec le chant d’espérance entonné au Sanhédrin, le culte juif officiellement sorti de l\< incognito » où il s’était drapé durant près de deux mille ans !
Le nom d’un César est apposé au bas du décret.
Un autre César, Constantin, avait fait sortir le culte catholique de l’obscurité des catacombes. Celui des temps modernes arrache son protégé à des décombres foudroyés et à l’obscurité du ghetto. Il lui commande de prendre une physionomie, celle que lui confère le décret.
Nul évêque ne jeta le cri d’alarme, nul ne hasarda la
moindre remarque. L’abbé Maury et M^delaFare1 s’étaient trouvés sur la brèche, pour s’opposer à l’entrée des juifs dans la société civile, en 1791 ; personne ne s’y trouve plus pour s’opposer à l’entrée de leur culte dans les prérogatives dont jouissait, jusqu’alors, le seul culte chrétien.
Le passé de la France était bien mort!
Les juifs, en ressuscitant, l’ont enveloppé de leur linceul.
De l’édit de Napoléon qui leur reconnaît le droit d’élever des synagogues sur toute la surface du solde France, à l’édit (en remontant le cours des âges) de Charles VI qui leur avait ordonné de vider le royaume, quelle distance !
Tout est logique dans l’oeuvre de la Révolution à leur égard :
En 1791, le décret de la Constituante leur a dit : Vivez; en 1808, le décret de l’Empereur leur dit : Vivez en juifs.
En vérité, la prophétie d’Osée, qui ne saurait être contredite ni attaquée de front, est en quelque sorte tournée, prise à revers. Sans doute, les juifs n’ont plus de prince; mais l’Empereur, l’Etat, est devenu leur prince. Sans doute, ils n’ont plus ni temple, ni autel ; mais, de par la loi, ils ont officiellement des synagogues et des consistoires. Qu’ont-ils besoin de thèra'phims ou dieux lares, puisque, selon le mot même de Napoléon, ils trouvent Jérusalem dans la France? Et s’ils n’ont plus de prophètes, tous se chargent de l’être et d’an-
i Évêque de Nancy et député aux Etats généraux. (Voir le 1er volume de la Prépondérance juive, ses origines (1789-191), chap. v.)
2 lô
CULTE JUIF RÉORGANISÉ
noncerque dans cent ans, cinquante ans et moins, Israël sera en train de devenir le maître du monde !
La réorganisation néfaste entreprise par l’Empereur a un trait qui exige un relief à part : c’est le retour à la vie et le surcroît de puissance qu’il procure, le croirait on? aux rabbins.
En tant que personnes, les rabbins sont extrêmement respectables : pères de famille aux mœurs, la plupart du temps, patriarcales, gardiens de la paix au milieu de leurs frères, et parfois, savants distingués dans les sciences physiologiques et médicales. Mais en tant que funeste à la vérité divine, leur institution est bien malheureuse.
Expliquons la raison de cette antipathie qui n’atteint que leur titre, et qu’ont augmentée les mesures prises en leur faveur par Napoléon. Elle serait le salut d’Israël, si elle était étudiée à fond, et partagée !
Les rabbins ne sont nullement des prêtres, pas même des docteurs de la Loi 4. Leur autorité est un résultat des malheurs d’Israël. Quand tout fut à terre chez ce peuple, le Sacerdoce, la Magistrature, l’Ecole ; quand tout fut dispersé : l’instinct de la conservation, puis la confusion et l’habitude, firent concentrer dans les mains
1 Complétant le prophète Osée, le prophète Azarias avait annoncé : II se passera beaucoup de temps pendant lequel Israël sera sans vrai Dieu , sans prêtres , sans docteurs et sans Loi. (II* Livre des Paralip., xv, 3.)
d’un seul homme, qui n’était cependant ni prêtre, ni juge, ni docteur, les débris de ce triple pouvoir ; ce fut de la sorte que surgit le rabbin, désigné du reste au choix de ses coreligionnaires par son savoir et ses qualités personnelles. Mais alors il se produisit au ghetto, dans l’intérieur des juiveries, ce qui arrive toujours quand tous les pouvoirs sont réunis dans un seul : il y eut exagération, et parfois exagération ridicule, de l’autorité rabbinique. On est stupéfait quand on lit ce que les rabbins disaient d’eux-mêmes et de leur autorité : « Apprends, mon fils, apprends à prêter une plus grande attention aux paroles des sages qu’aux paroles de la Loi1. Plus grave est le péché contre les paroles des sages que contre les paroles de la Loi 2. » Et les habitants du ghetto n’avaient garde d'y contredire. « Tout ce que nos rabbins ont enseigné dans leurs homélies, écrit l’un d’eux, doit être accepté à l’égal de la Loi de Moïse. Et s'il arrive que ce qu’ils disent paraisse ou hyperbolique, ou contre-nature, ou au-dessus de notre intelligence, il faut l’imputer non à leurs paroles, mais à la pesanteur et à la pauvreté de notre esprit 3. » Après cela, il n’est pas étonnant que Basnage, qui a étudié à fond la matière, ait pu dire : « Les rabbins n’oublient rien pour faire valoir leur autorité. Ils soutiennent qu’on ne peut violer leurs lois sans s’exposer à la mort. Ils en allèguent des exemples qui font peur 4.»
C’est ainsi que s’est formé le pouvoir exorbitant du
1 Livre Caphtor , fol. 121.
2 Mischna, Tr. Sanhédr., ch. x, § 3.
3 Isaac Aboab, dans son Candelabrùm lucis , cité par Buxtorf : Les Preuves du Talmud , p. 70.
4 Basnage, t. III, ch.xxx, n° 16.
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rabbin, alors qu’il n’est ni prêtre, ni juge, ni docteur1. Une de leurs ouailles moins timorée les raille finement, dans les Archives Israélites : « Le rabbinat est une création bâtarde des temps modernes ; le sacerdoce est mort aux mains des fils d’Aaron ; rabbinisme et prêtrise sont loin d’être synonymes; je pourrais vous faire suivre pas à pas, à travers les sentiers historiques, les transformations successives de la chrysalide rabbinique, qui n'est revêtue de soie qu'à la dernière période de son existence 2. »
C’est vrai, la soie leur est venue de Napoléon.
Mais n’anticipons pas.
Ils n’étaient donc pas prêtres. De plus, vers la fin du siècle dernier, leur autorité, formée des malheurs de la nation juive et jusqu’alors incontestée dans les synagogues, avait subi un ébranlement inattendu, presque un déclin. Le souffle du rationalisme, en Allemagne, la tempête de la Révolution, en France, l’avaient produit. Mendelssohn avait appris à ses coreligionnaires allemands à s’enfuir d’une tutelle « qui empêche toute libre respiration » . Le rabbinat n’était plus, au delà du Rhin, «qu’une institution desséchée, momifiée3». Zung écrivait que « les rabbins allemands et polonais étaient étrangers à presque toutes les connaissances humaines 4», et Steinheim, dans son Mrôse Mendelssohn , fai-
1 Lire, sur cette matière, les explications péremptoires du rabbin Drach, dans l'Harmonie entre l'Église et la Synagogue , t. I.
2 Lettre d'un humoristique sur les rabbins. (Archives israëlites , année 1841, p. 19.)
3 Konig, Dictionnaire de Théologie catholique , traduit de l’allemand par Goschler.
4 Leçons sur le culte , p. 442.
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sait la description du « sacerdoce judaïque aussi insolent qu’ignorant 1 » .
Pour être moins bafoué en France, le rabbinat n’était guère en meilleure situation. Quand les commissaires impériaux près le grand Sanhédrin posèrent cette question : Qui nomme les rabbins ? Quelle juridiction de police exercent-ils parmi les juifs? rassemblée répondit : « La qualification de rabbin ne se trouve nulle part dans la Loi de Moïse... Depuis la Révolution, il n’existe plus en France ni dans le royaume d’Italie aucun tribunal de rabbins... Les attributions des rabbins, dans les lieux où il y en a, se bornent à prêcher la morale dans les temples, à bénir les mariages et à prononcer les divorces 2. »
Donc, nullement prêtres ni docteurs delà Loi, et, à la fin du xvme siècle, vilipendés en Allemagne, dépouillés en France de leur antique prestige : tels apparaissaient les rabbins, près de finir, pour le salut d’Israël et sa réconciliation avec le genre humain !
C’est à ce moment, hélas ! (et il faudrait donner à cet hélas toute la tristesse des lamentations de Jérémie), que dans le décret de 1808, concernant les synagogues et les consistoires, apparaissent également des articles concernant les rabbins : articles qui sauvent leur existence et érigent leur autorité à une hauteur inespérée, puisque, désormais, les rabbins seront considérés religieusement et civilement sur la même ligne que les prêtres catholiques.
Voici ce complément du chef-d’œuvre :
1 P. 12 et seq.
2 Déclaration des députés juifs, séances des 4, 7 et 12 août 1806.
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Art. V. — Il y aura un grand rabbin par synagogue consistoriale.
Art. YI. — Les .consistoires seront composés d’un grand rabbin, d’un autre rabbin, autant que faire se pourra, et de trois autres Israélites dont deux seront choisis parmi les habitants de la ville où siégera le Consistoire .
Art. XIII. — Il y aura à Paris un Consistoire central composé de trois rabbins et de deux autres Israélites.
Art. XIY. — Les rabbins du Consistoire central seront pris parmi les grands rabbins .
Art. XXL — Les fonctions des rabbins sont : 1° d’enseigner la religion ; 2° la doctrine renfermée dans les décisions du grand Sanhédrin ; 3° de rappeler en toute circonstance l’obéissance aux lois, notamment et en particulier à celles relatives à la défense de la patrie, mais d’y exhorter plus spécialement encore tous les ans, à l’époque de la conscription, depuis le premier appel de l’autorité jusqu’à la complète exécution de la loi; 4° défaire considérer aux Israélites le service militaire comme un devoir sacré et de leur déclarer que, pendant le temps où ils se consacreront à ce service, la loi les dispense des observances qui ne pourraient point se concilier avec lui ; 5° de prêcher dans les synagogues, et réciter les prières qui s’y font en commun pour l’Empire et la famille impériale; 6° de célébrer les mariages et de déclarer les divorces, sans qu’ils puissent, dans aucun cas, y procéder, que les parties requérantes ne leur aient bien et dûment justifié de l’acte civil de mariage ou de divorce.
Art. XXII. — Le traitement des rabbins, membres du Consistoire central, est fixé à 6000 francs; celui des grands rabbins des synagogues consistoriales à 3000 francs; celui des rabbins des synagogues particulières sera fixé par la réunion des Israélites qui auront demandé l’établissement de la synagogue. Il ne pourra être moindre de 1000 francs. Les Israélites des circonscriptions voisines pourront voter l’augmentation de ce traitement.
C’en est fait, la chrysalide rabbinique, pour employer la comparaison fournie par les Archives Israélites , est formée : les rabbins sont revêtus de soie par Napo-
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léon. Qu’ eux-mêmes nous permettent de donner, à la pittoresque figure, tout son développement. Revêtus de soie : ce n’était que la moitié du bienfait du prince. Mais lorsque le Bulletin des Lois annonça que les grandes villes de l’Empire étaient pourvues de rabbins, on vit une métamorphose inusitée : celle de papillons hébreux diaprés des couleurs de France ! C’est ainsi qu’ont surgi le rabbin de Paris , le rabbin de Lyon , le rabbin de Bordeaux , les rabbins de Nancy , de Versailles , et ceux des autres villes.
Il y a toutefois une chose que Napoléon a refusé d’accorder aux rabbins, et qui deviendra leur conquête sous Louis-Philippe.
Le budget des cultes constitué en vertu du Concordat (1801) fonctionnait à peine depuis cinq ans. Ce budget était, sinon la transformation, du moins la compensation des biens enlevés à l’Eglise de France par la Révolution. Il était une dette, érigée en institution. Les évêques et les prêtres, en acceptant d’être salariés par le Gouvernement, recevaient moins des émoluments de leurs services qu’une rente de leurs capitaux saisis et gérés par l’État.
Les rabbins méditèrent de prendre part à cet appétissant budget, à peine dressé.
Le fiair hébraïque n’a jamais été, peut-être, plus
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développé qu’en cette circonstance. En effet, sans avoir rien perdu de son temporel sous la Révolution, la Synagogue se concertait avec ses protecteurs pour obtenir qu’on comprît et qu’on englobât ses rabbins dans les bénéficiaires du Concordat. Si on réussissait, on ferait coup double ; car, outre de bonnes rentes constituées sur des biens non perdus, les rabbins obtiendraient, par cela même, la suprême consécration de leur reconnais sance comme prêtres juifs : ne seraient-ils pas en effet, de par le budget des cultes, sur le même rang que les prêtres catholiques ?
C’était de l’audace.
Pour mieux réussir auprès de Napoléon, les rusés fils d’Israël profitèrent de la question militaire. L’Empereur demandait aux rabbins de l’aider à former de bons conscrits parmi leurs ouailles. L’Assemblée des Notables et le Sanhédrin firent parvenir cette requête au pied du Trône où la mine avantageuse des soldats juifs en espérance devait faire passer le salaire des rabbins :
l’assemblée DES ISRAÉLITES DE L’EMPIRE DE FRANCE ET DU ROYAUME D’iTALIE,
(( Considérant que c’est le devoir de tous les israélites de l’Empire français et du royaume d’Italie , de verser leur sang dans les combats pour la cause de la France, avec ce même dévouement et cette même valeur que leurs ancêtres combattaient autrefois les nations ennemies de la Cité sainte, et de chercher les occasions de se rendre dignes des bienfaits qu’un grand prince daigne en ce moment répandre sur eux ;
(.( Arrête :
c( Que Messieurs les Commissaires de Sa Majesté Impériale et Royale seront suppliés de porter aux pieds du trône l’expression de sa profonde et immortelle reconnaissance ;
« Que Messieurs les Commissaires seront également suppliés de faire connaître à Sa Majesté le vœu que forme humblement l’Assemblée, pour que Sa Majesté mette le comble à ses bienfaits, en consentant à concourir Elle-même au salaire des rabbins , et en daignant charger les autorités locales de l’Empire de France et du royaume d’Italie de se concerter avec les consistoires, afin qu’ils achèvent de détruire par leur intervention et leur zèle l’éloignement que pourrait avoir la jeunesse israélite pour le noble métier des armes, et qu’ils parviennent ainsi à assurer la parfaite obéissance aux lois de la conscription 4. »
L’Empereur, il faut lui rendre cette justice, fat outré de cette audace ; et l’ambition d’avoir des conscrits ne lai fit pas absoudre, chez les rabbins, l’ambition d’émarger au budget des cultes. Sa Majesté était au camp de Tilsitt. M. Furtado, président de l’assemblée juive, vint exprès de Paris pour lui présenter la requête. L’Empereur, d’un trait de plume, barra le passage à l’audacieuse tentative. Il ordonna que Messieurs les Israélites fourniraient eux -mêmes, dans les différentes synagogues consistoriales, le traitement à leurs rabbins1 2.
1 Collection des actes de V Assemblée des Israélites de France et du royaume d’Italie , convoquée à Paris en 1806, p. 285-287.
2 Malvezin, Histoire des juifs de Bordeaux , p. 299-301. — Graetz.
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Malheureusement, le principe était posé, les juifs ne se tiendront point pour battus. Leur marche a quelque chose de celle de la petite aiguille des horloges qui,' en paraissant immobile, arrive en même temps que la grande. Au surplus, les fautes du gouvernement impérial n’autorisaient-elles pas leurs prétentions? On leur refuse le salaire des évêques et des prêtres, et leur entrée en fonctions est assimilée à celle des évêques. Le 10 mai 1808, à l’installation du Consistoire de Paris, les trois grands rabbins prêtaient ce serment : « Je jure et promets à Dieu, sur la sainte Bible, de garder obéissance aux constitutions de l’Empire et fidélité à l’Empereur. Je promets aussi de faire connaître tout ce que j’apprendrai de contraire aux intérêts du Souverain ou de l’Etat. » Or la formule de ce serment était exactement conforme à celle que prêtaient les évêques, en vertu du Concordat : « Je jure et promets à Dieu, sur les saints Evangiles, de garder fidélité et obéissance au Gouvernement, et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose au préjudice de l’État, je le ferai savoir au Gouvernement. » D’évêque à rabbin le serment étant le même, pourquoi n’y auraitil pas similitude de salaire ? Ainsi pensait-on en Israël.
Cette tentation ne s’en ira plus. La faiblesse toujours plus grande de la société chrétienne malade de la Révolution ne fera que la fortifier. Les gardiens du budget des cultes oublieront insensiblement que ce budget en France implique une dette envers l’Église : ils n’y verront que le salaire de fonctionnaires, religieux. Aussi, lorsque profitant d’une circonstance où le Gouvernement aura besoin d’eux, les israélites reviendront à l’assaut
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du malheureux budget, des ministres complaisants, appuyant leur attaque, exigeront, au nom de l’égalité devant la loi, qu’un culte ne reste pas sans le sou lorsqu’un autre culte reçoit des millions. Cette circonstance arrivera en 1831, et Louis-Philippe, sollicité par le ministère Laffitte, apposera sa signature à cette loi de l’Etat, que nous transcrivons ici par anticipation :
Louis-Philippe, roi des Français, à tous présents et à venir, salut.
Les Chambres ont adopté, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Article unique. — ■ A compter du l«x janvier 1831 , les ministres du culte israélite recevront des traitements du trésor public.
La présente loi, discutée, délibérée et adoptée par la Chambre des pairs et par celle des députés, et sanctionnée par Nous cejourd’bui, sera exécutée comme loi de l’État.
Fait à Paris, au Palais-Royal, le huitième jour du mois de février l’an 1831.
Signé : Louis -Philippe.
Cette signature de Louis-Philippe comptera parmi les coups mortels portés à la société chrétienne ; mais les fausses mesures prises par Napoléon en faveur ^ des rabbins ont préparé le coup.
La Prépondérance juive, II.
CULTE JUIF RÉORGANISÉ
En résumé: le culte juif, tiré de ses décombres, est réorganisé civilement, et les rabbins sont assimilés à des prêtres.
Quelles conséquences vont sortir de cette fécondation étrange, hybride?
De bien graves.
D’abord l’écroulement de la synagogue talmudique est retardé pour longtemps. Il n’y aura plus seulement le bandeau de l’erreur à arracher à tous ces rabbins, mais leur part au budget. Ils se tiendront cantonnés non plus seulement dans le Talmud, mais dans le salaire de l’État. Bien habile, celui qui les délogera de cette nouvelle position ! Au siège de Jérusalem par Titus, il y eut une tour fameuse qui, retardant longtemps la prise de la ville, augmenta les horreurs du siège : la tour Antonia, contre laquelle les légions romaines élevèrent huit chaussées successives. Le budget des cultes est devenu Y Antonia des rabbins ! Ils s’y sont établis comme dans une forteresse. Alors que les prêtres catholiques pourront -être contraints de sortir du budget, eux s’y maintiendront.
Deuxième conséquence :
Une série d’affronts attend l’Eglise de Dieu.
Des ministres de la guerre interdiront aux soldats de la très noble France d'assister à la messe, même un jour de Pâques ; mais pour les juifs qui seront sous les
PAR NAPOLÉON
drapeaux, sur la demande du grand rabbin de Paris, des circulaires datées du cabinet du ministre, écrites de sa main, enjoindront à tous les chefs de corps de les laisser aller dans leurs foyers pour y célébrer leurs Pâques juives. O vous qui frémissez de ce contraste, et qui avez feuilleté la Bible, vous souvient-il d’une histoire qui a certainement intéressé votre enfance et ému alors votre imagination : l’animosité d’Ismaël contre Isaac, dans leurs jeux d’enfants.
Isaac est le fils de Sara, qui dans la langue sainte signifie reine : Sara est reine auprès d’ Abraham, roipasteur. Ismaëi, au contraire, est le fils de la servante, d’Agar qui est pleine d’arrogance. Stimulé par l’arrogance de sa mère, Ismaëi, jouant avec Isaac, l’a maltraité : il le déteste, parce qu’Isaac est l’enfant du miracle et l’héritier de la promesse du Messie. Celle qui est reine se plaint auprès du patriarche, et Abraham, averti par l’ange du Seigneur d’avoir égard aux plaintes de Sara, met à la porte Agar, malgré la légitime affection qui l’unit à elle et la douleur d’une séparation ; il l’abandonne dans le désert, en ayant soin de déposer un pain de froment dans sa main, et une cruche d’eau sur son épaule.
Voilà l’épisode biblique.
Veut-on, maintenant, comprendre d’un seul trait la situation douloureuse qui sera faite aux catholiques sous les yeux des Israélites ? Qu’on renverse la figure biblique, qu’on intervertisse le rôle des personnages :
C’est la reine qui sera mise à la porte, l’Eglise catholique ;
C’est la servante qui sera comblée de faveurs, la Synagogue !
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Enfin, dernière conséquence :
Une inconnue redoutable pour la société chrétienne se dégage de toutes ces fausses mesures.
En effet, qu’on parcoure un à un les degrés de puissance où sont montés les fils d’Israël :
Ils étaient de tout temps une puissance hostile ;
Ils étaient également une puissance financière, avec laquelle il fallait compter ;
Ils sont devenus une puissance civile , par les droits du citoyen que la Constituante leur a reconnus ;
Napoléon refait d’eux une puissance religieuse , en rendant la vie à leur culte et à leurs rabbins ;
Il ne leur reste plus qu’à devenir une puissance politique, qui disposera, chez les nations hospitalières, du trésor, de la législature, de l’armée et de la diplomatie. Ils y arriveront. On les a initiés à ce succès. Le pouvoir central en religion, organisé au milieu d’eux en 1808, aura été le prélude et le modèle d’un pouvoir central à organiser en politique ; et Crémieux, en créant Y Alliance israèlite universelle, ne fera que transporter en politique la redoutable vitalité civile et religieuse que Napoléon a définitivement rendue aux juifs.
C’est ici le lieu favorable pour faire toucher du doigt l’insanité de cette trop fameuse doctrine du libéralisme : le droit commun pour toutes les religions.
Je ne me lasserai jamais de le redire et de le crier : un pareil régime est absurde et devait fatalement conduire aux plus funestes résultats i. Absurde, parce que, ne se
1 Consulter, dans notre premier volume de la Prépondérance juive, le chapitre premier: «Initiative dangereuse du philosophisme dans l’ouverture d'un concours à Metz en faveur des juifs » ; puis, dans notre ouvrage la
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contentant pas d’outrager la doctrine et la morale de l’Evangile, il mettait sur le même pied d’égalité, sur le même rang d’honneur, les ténèbres et la lumière, le mal et le bien ; et il ne pouvait manquer de conduire à des abîmes, parce que, les ténèbres recevant les mêmes égards que la lumière, il devait en résulter que les ténèbres l’emporteraient.
« Mais vous vous trompez ! » m’objectera le libéralisme, « et c’est de l’exagération ! Que le bien lutte, que la vérité combatte, et, de même que le soleil en apparaissant dissipe les ténèbres, la vérité en redoublant d’éclat dissipera les erreurs et les vices, et le bien triomphera. »
Voici la réponse doctrinale, appuyée, en fait, sur la question juive :
Le libéralisme part de cette hypothèse, de cette persuasion : que l’homme trouve dans sa nature égales forces pour le bien et pour le mai, et conséquemment, toutes forces étant égales, que le bien, parce qu’il est le bien, l’emportera, et que la lumière, parce qu’elle est la lumière, éclatera et triomphera.
Or, c’est là une méprise, une immense méprise, de laquelle devaient sortir la plupart des calamités de l’époque moderne.
Non, mille fois non, l’homme n’a plus dans sa nature forces égales pour le bien comme pour le mal. A l'origine, sous les berceaux émus de l’Eden, oui, cette égalité existait ; bien mieux : dans notre nature sortie
Religion de combat , le chapitre ve du IXe livre : « L’Église à aimer en mère et à traiter en reine », § II et § III.
230 CULTE JUIF REORGANISE
de la libéralité et des doigts magnifiques du Créateur, il n’y avait que le bien, encadré d’innocence, avec sim plement la possibilité de mal faire. Mais depuis le péché originel, depuis le venin inoculé par le serpent, c’est le contraire qui est survenu et s’est établi : il y a eu en nous révolution. Dans notre nature viciée, la pente vers le mal est devenue plus forte que l’élan vers le bien. Nous n’avons plus eu, comme dit expressément le Concile de Trente, qu’un libre arbitre affaibli et incliné. Cela est si vrai, que tout bien nous coûte un long apprentissage ; même après en avoir acquis l’habitude, nous ne l’accomplissons presque jamais qu’avec effort. Cela est si vrai, que l’homme le plus vertueux passe par des heures de vertige durant lesquelles, si le secours d’en haut ne le soutenait, le bien, en lui, succomberait. Le cœur de l’homme est devenu une arène, où les bêtes fauves sont les passions : qui ne les a entendues rugir? Le chrétien seul, lorsqu’il s’humilie et tombe au pied de la croix, évite d’être dévoré.
Les forces de l’homme pour le bien et pour le mal ne sont donc plus égales : c’est une vérité indéniable, implacable. Cela étant, si, du domaine de l’individu, nous nous transportons dans la sphère sociale et politique, ne sera-ce pas une immense méprise et en même temps un suprême danger que de partir de ce régime-ci : le droit commun pour toutes les religions, les mêmes égards pour tous les cultes ? Attendu qu’on ne retrouve dans la vie publique de tous que ce qu’il y a dans la vie privée de chacun, dès l’instant que vous reconnaissez à l’erreur et à la vérité, au culte juif et au culte chrétien, les mêmes droits et les mêmes égards, vous arriverez
PAR NAPOLÉON
aux conclusions les plus étranges. Voici, patente et accablante, une de ces conclusions.
Michelet, dans son Histoire de France , a imaginé, sur les juifs, ce joli contraste, bien connu :
(( Pendant tout le moyen âge, persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l’indispensable intermédiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l’agent et le patient, pompant l’or en bas, et le rendant au roi par en haut, avec laide grimace... Mais il leur en restait toujours quelque chose... Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée. Ils ont résolu le problème de volatiliser la richesse ; affranchis par la lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres ; de soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde1. »
Qui leur a livré ce trône du monde ? Le droit commun. Et quels soufflets, à leur tour, ne vont - ils pas donner ?
1 Michelet, Histoire de France.