LA FRATERNITÉ JUIVE REÇOIT DE L’EMPEREUR UNE NOUVELLE FORCE DECOHÉSION
I. L’envie déchaînée en France et en Europe. — II. La fraternité israélite était peu redoutable autrefois, parce qu’elle avait, pour lui répondre, la fraternité des peuples catholiques. —
III. Elle le devient, par son fait même, dans un milieu désagrégé par l’envie. Triste tableau de cette désagrégation. —
IV. Napoléon confère encore à la fraternité hébraïque une cohésion nouvelle, une sorte de consécration civile, en créant les consistoires israélites. — V. Fausse mesure de l’Empereur en forçant les juifs à prendre des noms nouveaux. — VI. Habillés de neuf, un trop grand nombre d’entre eux ne changeront pas dans leur for intérieur ; comme quoi il leur sera plus facile d’exploiter les passions devenues plus vénales au sein des démocraties, et en particulier celle de l’envie.
Si le culte juif a reçu de l’Empereur une organisation qui équivaut à une investiture civile, la fraternité juive, cette autre chose d’Israël très célèbre et très importante, reçoit aussi sa faveur de la main impériale.
Appelons encore à notre aide le contraste, pour expliquer et faire comprendre la gravité des mesures
napoléoniennes favorables à la fraternité juive : ce contraste, c’est l’envie déchaînée en France et en Europe.
Le livre des Proverbes s’est servi de cette énergique expression : U envie est la 'pourriture des os 1 ; elle pourrit, parce que, en même temps qu’elle ronge l’âme de l’envieux, elle déssèche son corps.
L’envie aura été la pourriture de l’Europe, rongeant ses forces vives et désséchant ses nations les unes après les autres. Déchaînée une première fois avec Luther et les monarques du Nord, jaloux des prérogatives de la Papauté, elle renouvelle et étend son déchaînement avec les fureurs de la Révolution, les violences et les calculs de l’Empire.
Il viendra une heure dans la vie de la France où un grand évêque poussera ce cri d’alarme, hélas! sans écho : « 11 est remarquable que les évangélistes n’ont signalé, dans le coeur des ennemis de Jésus-Christ, qu’une seule passion comme cause de la mort à laquelle ils le livrèrent, l’envie ; Per invidiam tradiderunt , c’est l’envie qui le ht livrer à Pilate 2.
« Eh bien ! la mên e passion ronge la France, l’envie,
1 Putredo ossium , invidia. (Prov., xiv, 30.)
2 Rien n’est plus vrai ! Qui est-ce qui a fait condamner à mort Jésus ? c’est cette maudite passion. En effet :
Pilate avait compris du premier coup, dit l’Evangile, que c'était 'par envie qu'ils le lui livraient. Mais il avait à faire à trois sortes de personnes rongées par cette passion : 1° Les pharisiens , c’est-à-dire les faux dévots du judaïsme; 2° les docteurs ou savants de la Synagogue, et 3° les pontifes et les prêtres destinés au ministère du Temple. Ces trois groupes ne pouvaient plus supporter le divin fils de Marie. Voilà que tout le monde court après lui , se disaient-ils mutuellement dans leur rage concentrée qui faisait explosion au milieu de leurs conciliabules, tout le monde court après lui ! Les pharisiens ne pouvaient supporter qu’il fût
une terrible envie de toutes les classes de la nation les unes contre les autres ; le mépris, le dédain, la jalousie des classes élevées contre la classe bourgeoise, de la bourgeoisie contre le peuple, et du peuple contre tous.
« Voilà non pas Tunique cause sans doute, mais voilà le principe réel, intime de la Révolution française.
« Voilà la grande inspiratrice de tout ce qui se dit et se fit alors.
« Voilà ce qui a créé ces rages, absolument inexplicables sans cela.
« Oui, la France, souvent si noble et si fière, est une nation vaine ; la vanité, l’orgueil vain, ont toujours joué un rôle terrible dans tous ses malheurs.
« Et la Révolution française n’est pas finie, parce que cela dure encore.
« L’union n’est pas faite ; l’envie n’a pas désarmé ; la vanité, l'orgueil, la jalousie nous aigrissent, nous divisent encore.
<( Et après quatre-vingts ans de révolutions, le même mal est, à l’heure qu’il est, vivant et menaçant parmi nous i. »
Vénérable évêque, vous avez mis votre doigt sur la
estimé plus saint qu'eux-mêmes. Les savants de la Synagogue ne pouvaient supporter que sa doctrine fut plus appréciée que la leur ; les prêtres ne pouvaient supporter qu’on eût pour lui seul plus de vénération que pour eux tous. Il faut qu'il meure ; le prétexte fut bien vite trouvé, il viole la loi de Moïse. — Vous ne le croyez pas, vous, gouverneur romain? Eh bien, il a voulu se faire roi , il s'est déclaré contre César , et, devant cette accusation, la lâcheté de Pilate le leur abandonna* Ils furent maîtres alors d’assouvir leur haine, toute leur haine. Voilà comment la Passion a pu avoir lieu.
1 Msr Dupanloup, évêque d’Orléans. (Introd. au livre de Louis XVII , par M. de Beauchesne.)
plaie; mais, comme autrefois Babylone, la France ne veut pas guérir !
lin effet, qu’est-ce qui divise et déchire la pauvre France ?
Est-ce la liberté ? Mais non, puisque tout le monde en France l’aime.
Est-ce l’égalité? Mais non, puisque les castes n’existent plus et que, depuis la fameuse nuit du 4 août 1789, les diverses classes, en France, fusionnent et se mêlent volontiers.
Est-ce la propriété ? Mais non, puisque chacun, aujourd’hui, peut devenir propriétaire. Qui ne possède pas un champ ou une chaumine possède du moins des outils et ses deux bras, pour pouvoir acquérir autre chose.
Qu’est-ce donc qui désunit et déchire la malheureuse France ? L’exécrable et maudite envie.
Elle fit explosion dans cette lugubre séance de janvier 1793 où, Louis XVI ayant été amené à la barre pour être jugé, le propre parent du roi laissa tomber ce vote : T opine pour la mort. A ce moment, de la poitrine même des plus mauvais, sortit spontanément ce cri d’horreur : O le monstre !
Il y eut, d’elle, une autre explosion dans les scènes de la Terreur où beaucoup de Français furent dénoncés, puis égorgés, parce qu’ils possédaient des biens convoités par les dénonciateurs : histoire de la vigne de Naboth où les chiens venaient lécher le sang ; la France assista, depuis avril 1792 jusqu’en août 1794, à cette horrible histoire du sang léché par l’envie...
Avec Napoléon, les explosions de l’envie accom-
pagnèrent souvent celle de la poudre. Les palais, les couvents, les églises, les musées étaient livrés au pillage. L’homme qui, se plaçant au-dessus des scrupules, enlevait les couronnes et les trônes comme l’oiseleur enlève les nids dans la forêt, excitait à la même déprédation sa bande de généraux. « Les lieutenants de l’Empereur, disent les chroniques de tous les pays, faisaient main basse sur les tableaux ou sur l’orfèvrerie des couvents. » Les juifs eussent- ils été plus rapaces ? Les chefs-d’œuvre de Michel-Ange, de Raphaël, de Léonard de Vinci, de Murillo, prirent le chemin de Paris. Le Louvre, palais du goût et du tact, devint l’antre de l’envie napoléonienne. L’Italie frémit de se voir dépouillée de ses chefs-d’œuvre : « Si elle n’aimait plus les nobles, les rois et les prêtres, elle conservait son enthousiasme pour les arts ; or, elle fut blessée dans ce sentiment ; la dépouiller de ses tableaux, c’était une offense à la majesté des nations L »
Hélas ! ce fut la dernière fierté de l’Italie. La peste de l’envie, s’étendant de France en Europe, la corrompra, elle plus que toute autre nation. Les Sardes, rongés par cette passion basse, voudront s’approprier toute la péninsule. Dans le chapitre précédent, nous avons parlé de la danse de la Mort pour les nations. La Mort a un rire sardonique, un rire qui cache une douleur. Chose singulière, cette locution vient de la Sardaigne, et elle se trouve déjà dans Homère 1 2. On prétend qu’il y avait chez les, Sardes une certaine fête de l’année
1 Cantu.
2 Homère, dans l'Odyssée, dit d’Ulysse : {xet'ôyjo-e os aapôâvcov, mais il rit d’un ris sardonien.
où ils immolaient non seulement leurs prisonniers de guerre, mais aussi leurs vieillards qui franchissaient soixante ans, et ces malheureux étaient obligés de rire à cette horrible cérémonie ; d’où l’on a appelé ris sctrdonien tout ris qui ne passe pas le bout des lèvres, et qui cache une douleur véritable 4. A la fin du xixe siècle, l’Etat sarde se chargera de rajeunir cette locution très ancienne. La Mort, dans sa danse macabre, invitera les petits Etats, duchés et principautés de la noble Italie, à danser en Sardaigne, et duchés et principautés, obligés de rire, auront le bonheur de former un grand royaume sardonien !
L’envie, pourriture des os, selon l’énergique expression du livre des Proverbes, n’aura que trop pourri l’Europe elle-même.
En face de ce mal qui ronge et décompose, voici que sort de ses quartiers à part, de ses appartements privés, la fraternité juive.
Fort célèbre en tous temps, elle était, toutefois, assez peu redoutable. Elle va le devenir, l’envie lui en offre l’occasion. Expliquons cette célébrité, son passé inoffensif, son avenir menaçant.
La fraternité, chez le peuple d’Israël, est la cause
i Mme Dacier, trad. de [l'Odyssée. — Bescherelle, Dictionnaire national , au mot Sardonique.
seconde de sa conservation, la cause première en est un miracle. Dispersés sur toutes les plages du monde, balayés comme les feuilles d’un arbre après la tempête, les enfants de ce peuple néanmoins se conservent, persistent dans l’existence, traversent siècles et nations sans se confondre, sans faiblir, sans rien perdre de leur puissante vitalité, et presque en se riant des efforts qu’on a tentés maintes fois pour les anéantir. Une si prodigieuse durée ne s’explique à fond que par un miracle. Dieu les conserve, parce que sa justice en a besoin, pour les léguer plus tard à sa miséricorde. 11 les conserve avec autant de facilité qu’il conserva leurs vête ments et leurs chaussures dans les déserts de l’Arabie, lorsqu’ils y marchèrent durant quarante années avant que d’entrer dans la Terre promise. « Voici la quarantième année , leur disait Moïse, et cependant les habits dont vous êtes couverts ne se sont point rompus par la longueur de ce temps , ni les souliers que vous avez aux pieds ne se sont point usés i. » Eh bien, comme Dieu avait dit à leurs vêtements dans le désert : « Vous ne vous userez pas, » il a dit de même, depuis la grande dispersion, à leur existence : « Vous ne vieillirez pas »; et ils continuent d’exister quand tout le reste meurt. La cause première de la conservation du peuple juif est donc, évidemment, un miracle.
Mais elle a comme cause seconde l’union fraternelle. Ses ènfants se tiennent entre eux comme se tiennent les ondes indissolubles d’un fleuve qui peuvent bien, devant un obstacle, disparaître un instant sous terre, mais qui
1 Deutéron., xxix.
reparaissent à un autre endroit, toujours vivaces et bruyantes. Ils n’ont plus leur Temple, plus de généalogies, plus de princes, plus rien de leur splendeur palestinienne, sauf une chose : l’union que, sous la forme de douze tribus, Jacob leur avait recommandée, à son lit de mort. Autrefois, quiconque attaquait une tribu avait les onze autres sur les bras. Aujourd’hui encore, qui attaque un juif fait crier tous les autres. Ils se soutiennent, se connaissent, s’appellent d’un bout de la terre à l’autre. Pascal a dit : C'est un peuple tout composé de frères. Avant Pascal, le Livre dont ils sont porteurs leur avait inculqué cette forte maxime : Un frère qui est aidé par son frère , c'est une cita delle j et leurs entreprises sont comme les verrous , les barres de fer , des portes des villes i. En quittant les villes de leur Palestine, il semble qu’ils en aient emporté les barres de fer et les verrous autour deTeur fraternité.
Et cependant, si célèbre, si robuste fût-elle, cette fraternité juive, durant tout le moyen âge, ne fut pas extrêmement redoutable.
Pourquoi donc ?
Parce qu’elle avait, pour lui répondre et la neutraliser, la fraternité des peuples catholiques.
Qu’elle était riante et forte, cette fraternité catholique lorsque, partant du Sauveur remonté aux deux, elle reliait d’abord toutes les jointures de l’Eglise, puis, sous l’action de l’Eglise, tous les peuples chrétiens, et les faisait triompher des difficultés multiples de cette
1 Proverbes, xvm, 19.
époque, et des misérables intrigues de la rivalité judaïque qui ne s’est jamais reposée ! A elle s’appliquaient les bénédictions du cantique de « l’union des frères » composé par David : Ah ! que c'est une chose bonne et agréable que les frères soient unis ensemble! C'est comme le parfum répandu....* C'est comme la rosée qui descend . C'est là que le Seigneur a répandu sa béné¬
diction et une très longue vie1.
La joie et la vigueur, exprimées par le parfum et la rosée, s’étendaient partout, avec l’union des frères :
Joie et vigueur au village. — C’était si beau, un jour de dimanche, de rencontrer tout un village se rendant à son église, le vieillard cheminant d’un pas gai, le jeune mari ayant à son bras sa compagne, les enfants et les petits-enfants portant à Dieu leur forte et naïve santé ; tous annonçant au dehors, du front chauve au front vierge, la sérénité, la fierté, la possession de soi-même en Dieu, la sécurité de la conscience, et pas l’ombre de regret, ni d’envie !
Joie et vigueur dans la corporation. — La corporation se voyait partout. Nul n’était seul. Chacun avait quelque part sa place, son pouvoir et son honneur. Chaque métier formait un petit corps à part, ayant sa caisse, ses statuts, ses chefs et son saint patron.
Joie et vigueur au château , dans la cabane , entre le château et la cabane. — Le château protégeait la cabane, et l’homme de la cabane souriait à l’homme du château. Quand il y avait conflit, abus, injustice, le roi de France apparaissait, rapproché davantage de la
1 Psaume cxxxii.
cabane que du château. Peu à peu l’homme de corvée et de peine était monté au rang* de l’homme libre, et en l’an 1315 le roi de France pouvait prononcer cette parole, admirable de rapprochement fraternel : « Qu’il y a un royaume des Francs où toutes les servitudes ont été ramenées à franchises. »
Joie et vigueur dans la chevalerie. — C’étaient Du Guesclin, Bayard, Tancrède, Godefroy de Bouillon : hommes de guerre qui se montraient attendris par l’amour de Dieu, par l’amour délicat né de l’élévation où la femme chrétienne était montée, et par l’amour du pauvre et du faible. La loi de la chevalerie ordonnait : « d’être droit et loyal, de garder les pauvres gens et les faibles pour que les riches et les forts ne les pussent honnir et fouler, d’aider de son pouvoir dames et damoiselles qui doivent toujours être honorées et défendues ».
Joie et vigueur dans la cité. — Quel riant tableau que celui d’une ville, prise au hasard dans le siècle de saint Louis. « A Strasbourg, par exemple, l’évèque, de l’aveu des chanoines et des bourgeois, choisit parmi les habitants un prévôt, qui rend la justice sur la place publique et perçoit les amendes, un burgrave, qui entretient les murs d’enceinte, la propreté et l'alignement des rues, et règle tout conflit entre les ouvriers, un péager, chargé des routes, des ponts, des mesures toutes marquées d’un fer chaud, enfin un monnayeur, frappant bonne monnaie et punissant les faussaires. Les simples bourgeois en sont quittes pour cinq jours de corvée par an, les corps de métiers, pour quelque services équivalents. De temps en temps les pêcheurs donnent un coup de filet pour la table de l’évêque ; les
La Prépondérance juive, II.
charpentiers, un coup de hache, si son toit s’endommage ; les cabaretiers, toutes les semaines, un coup de balai à sa maison, et les pelletiers vont, à ses risques et périls, lui acheter des fourrures à Cologne. En échange, sécurité pour tous ; point de service militaire hors des murs. Cette ville, comme les autres, met son honneur à être un séjour de paix et un asile inviolable, hormis pour les voleurs 4. »
Joie et vigueur dans le royaume. — C’était le temps du sacre, qui était « la grande affaire » du pouvoir, puisqu’il lui conciliait le respect, la fidélité et l’amour. « En ce temps-là, le peuple pardonnait des fautes au prince, comme l’enfant pardonne des faiblesses à son père ; il compatissait au levain de l’humanité demeuré en lui aussi bien que dans le dernier des mortels. Le souverain avait foi dans son peuple, et le peuple avait foi dans son souverain. Ils croyaient l’un à l’autre ; ils s’étaient donné la main, non pour un jour, mais devant Dieu et pour tous les siècles, au nom des morts et des vivants, au nom des ancêtres et de la postérité. Le prince descendait tranquille dans la tombe, laissant ses enfants à la garde de son peuple, et le peuple, les voyant petits et sans forces, les gardait en attendant d’être gardé par eux 2. »
Joie et vigueur dans la chrétienté. — Belle et imposante dénomination que celle de chrétienté : elle signifiait l’union fraternelle des nations qui avaient reconnu le Christ et formaient la garde et le rempart de son Eglise. Chaque nation chrétienne avait son rang marqué
1 Keller, Histoire de France , t. I.
2 Lacordaire, Conférence sur l'autorité.
dans la garde ; et chacune avait ses étendards, ses enseignes et ses couleurs. Toutes ensemble, elles rappelaient le fameux carré que les douze tribus d’Israël formaient lorsqu’elles étaient en marche dans le désert, autour de l’Arche d’alliance.
Il est célèbre dans l’histoire, le carré macédonien. C’est par lui qu’ Alexandre vint à bout de toutes les innombrables armées de l’Asie. Celui que formaient les douze tribus d’Israël autour du Tabernacle ne l’est pas moins ; c’est son aspect qui enthousiasma Balaam lorsqu’il s’écria, au lieu de maudire Israël : Que tes 'pavillons sont beaux , 6 Jacob ; que tes tentes sont belles , o Israël ! Mais ces phalanges antiques ne valaient pas, à beaucoup près, la chrétienté, qu’on peut surnommer le carré catholique. Quatre nations, en effet, formaient comme une rangée en bataille à quatre aspects, autour de l’Église : la France, l’Autriche-Hongrie, l’Espagne, l’Italie. L’Église, sans doute, était visible et répandue partout, mais particulièrement au milieu de ces quatre nations qui la protégeaient et composaient son carré de défense, son quadrilatère inexpugnable.
La France avec ses Charles Martel, ses saint Louis, repoussant les Sarrasins ;
L’Espagne avec son Cid Campéador, repoussant les Maures ;
L’Italie avec ses hères républiques de Gênes, de Pise, de Florence, de Venise, repoussant les pirates qui infestaient les mers ;
L’Autriche-Hongrie avec ses don Juan, ses Jean Hunyade et ses Mathias Corvin, repoussant l’islamisme ;
Tel était l’incomparable carré catholique, contre lequel toutes les forces du monde venaient extérieurement se briser, en même temps que toutes les portes de l’Enfer venaient, à l’intérieur du carré, se briser contre la chaire de Pierre !
Voilà comment se présentait, avec sa vigueur et sa joie, avec sa rosée et son parfum, la superbe fraternité catholique, étendant sa floraison au village, au château, dans la cabane, dans la corporation, dans la chevalerie, dans la cité, dans le royaume, dans la chrétienté, partout, partout. En vérité, si compacte et si répandue que fut la fraternité juive, elle eût été bien téméraire d’oser se mesurer avec la fraternité des peuples catholiques : autant une armée de souris qui eût entrepris de ronger les Alpes !
Mais à présent que l’envie est en train de pourrir l’Europe, la fraternité juive aura cette audace, et beau jeu.
En effet :
Qu’on observe, avant tout, qu’en vertu des principes modernes cette fraternité juive se trouve introduite, implantée, enracinée dans le sein même de la société européenne, alors qu’autrefois elle n’était campée que sur ses flancs, en dehors d’elle.
A peine y est-elle installée, que se produisent ces deux étranges phénomènes : la fraternité européenne se dissout, tandis que la juive se corrobore.
L’une se dissout :
Dans ce sein social qui s’est ouvert à la fraternité juive, qu’aperçoit-on ? l’envie qui détruit, émiette, pourrit l’antique fraternité française et européenne, l’atteignant dans sa vigueur, dans sa joie, dans ses variétés, du haut en bas du corps social. Soufflant d’en bas, l’envie apporte l’anarchie ; soufflant d’en haut, elle apporte le despotisme ; les deux souffles procèdent de l’irréligion. Sous leurs atteintes meurtrières va être fauchée, comme par la faux de la mort, la magnifique floraison que nous admirions tout à l’heure. Reprenonsla en sens inverse :
Plus de chrétienté , de nations-sœurs. — Désormais les nations ne comptent que sur la force pour se conserver; et, les armées nombreuses ne suffisant pas pour atteindre ce but, les peuples entiers seront contraints de descendre en champ clos. La paix se rattachera au fragile système de l’équilibre, emprunté aux poids d’un marchand, et qui remplace le doux nom de chrétienté.
Plus de royaume. — La France était une ruche; que devient-elle? Tantôt un empire où il n’y a que des soldats et des chevaux, tantôt une monarchie bâtarde avec des frelons au lieu d’abeilles, tantôt une république avec des loups ou des renards, tantôt un antre maçonnique aux complots de tigres. La pauvre France subit toutes ces transformations, sans retrouver la concorde entre frères.
Plus de 'provinces. — « On a supprimé les anciennes provinces, on a découpé géométriquement la France comme un damier, et dans ces cadres improvisés, on n’a laissé subsister que des individus isolés et juxta-
posés L » La haute raison d’un Monnier eut beau prédire le danger de dissoudre ces groupes formés par le temps : contre la province qui représentait des intérêts généraux se rua la poussée formidable des intérêts particuliers. L’Assemblée constituante connut et excita ces convoitises 1 2.
Plus de corporations . — La fameuse (et pour parler plus justement) l’odieuse loi du 24 juin 1791 a brisé les corporations françaises. Cette loi de la Constituante, dans son article 2, en faisant défense aux artisans, aux patrons, aux ouvriers de se réunir à l’avenir, de délibérer sur leurs intérêts communs, de se nommer des syndics, des présidents, des secrétaires, a inauguré le régime de l’individualisme si improprement appelé le régime de la liberté du travail. Avec Napoléon, le Code pénal a sanctionné cette législation dans son article 416,
1 Taine, la Révolution , t. I. — Le jacobin Duport résuma la compétence géographique des Sectes en ces mots : « La division de la France en carrés à peu près égaux serait la plus belle et la plus utile des opérations. »
2 Les voici, ces convoitises : « La jalousie des communes les unes contre les autres était ardente et croissait avec leur importance : l’attribution des fonctionnaires, des tribunaux, des évêchés, des garnisons, à certaines villes, était le grief de toutes les autres, et les plus favorisées se tenaient malheureuses qu’au-dessus d’elles dominât la capitale de la province. La division de cette province en plusieurs départements ouvrait à ces villes, qu’humiliait le second rang, la chance d’occuper le premier sur une part de l’ancien territoire ; la division du département en districts fournissait aux petites villes l’espoir d’obtenir, dans la distribution faite à nouveau de tous les services, quelques-uns des avantages enviés par elles. 11 n’était pas jusqu’au tracé des cantons qui n’excitât les moindres bourgades à briguer le titre de chef-lieu et à obtenir sur une étendue de deux lieues carrées la suprématie. Peu importait â ces cités, grandes ou petites, que, pour leur faire une principauté à leur taille, on brisât en morceaux l’ancienne unité des provinces. » (La Fin d'une province , par Étienne Lamy, ancien député, article du Correspondant , 10 août 1892.) Cet article montre bien le mal que l’envie allait causer à la France dans la suppression des provinces.
qui punit les tentatives d’union de l’amende et de l’emprisonnement. Quoi qu’on fasse plus tard. les florissantes corporations ont vécu.
Plus de chevalerie . — L’Empereur a institué, en 1802, la Légion d’honneur, qui récompense les services militaires, les talents distingués, et même les vertus. Mais cette institution n’est plus un Ordre de fraternité qui impose à ses membres l’obligation de servir et de secourir les petits et les faibles , comme le faisait la vraie Chevalerie. La croix reste le signe de l’honneur sur la poitrine des braves, mais elle n’est plus le signe de l’amour : c’est une chevalerie qui n’exige plus des sentiments chevaleresques.
Plus de rapprochement sympathique entre les classes, entre la cabane et le château. — La division des fortunes, rendue obligatoire par la loi sur les successions, a diminué la distance qui séparait le pauvre du riche • mais, en se rapprochant, ils semblent avoir trouvé des raisons nouvelles de se haïr, et jettent l’un sur l’autre des regards pleins de terreur et d’envie.
Plus de cité. — Jamais les maisons n’ont été mieux alignées, ni les rues mieux percées ; mais la confiance et la concorde y sont absentes, même la simple connaissance qu’on se doit entre enfants d’une même cité. Un écrivain autorisé a dit de Paris, et on peut le dire de beaucoup d’autres villes de France et d’Europe : « C’est une vaste fourmilière qui travaille, consomme, s’amuse, sans aucun lien commun. On habite le même quartier, la même maison, et l’on n’a aucun rapport ; on se rencontre, on ne se connaît pas; rien qui réunisse4... »
i Odilon-Barrot, de la Centralisation et de ses Effets.
Plus de demeures , de foyers. — « Dans notre société agitée et changeante, plus semblable, sous ses brillants dehors de luxe et de plaisir, à une tribu nomade qu’à un peuple de familles unies dans une patrie commune, on se fait facilement à l’idée de n’avoir pas de maison et d’habiter là où l’on se trouve, sans lien parce qu’on est sans affection, sans maison parce qu’on est sans famille, et bientôt sans patrie, parce qu’on est sans souvenirs et sans espérances i. » Autrefois, le foyer, dans la chaumière aussi bien que dans la maison somptueuse, était le centre de tout : de la lumière qui brille, de la chaleur qui ranime, de la nourriture qui soutient, de la conversation où l’on s’épanche, de la famille qu’il constitue en quelque sorte, tant il s’identifie avec elle. Autrefois, quand les mœurs étaient simples, et la foi, naïve, c’était une manière touchante de compter les familles que de les compter par les feux... Aujourd’hui, les feux s’éteignent !...
Et voilà !
Belle fraternité frac çaise, belle fraternité européenne, qu’êtes-vous devenues? Oh! sans doute, la fraternité catholique subsiste, circule, fait ses œuvres ; mais celle qui s’était infusée dans les institutions nationales et européennes, qui en était la vigueur et la joie, celle-là a disparu. L’envie a plissé tous les fronts, et allumé tous les yeux...
« L’Europe n’existe plus », sera contraint de dire, au milieu de ce siècle, un diplomate célèbre 2.
1 Mer B audry, Pensées.
2 Mot de M. de Beust, premier ministre de l’empire d’Autriche.
Or, en venant s’installer au sein d’une société ainsi appauvrie d’unité et d’amour, la fraternité juive ne deviendra-t-elle pas redoutable par le fait seul de ce qu’elle est et de ce qu’elle rencontre. Plus de traditions autour d’elle, et elle est une tradition; plus de corporations, et elle est une corporation; plus d’ententes, et elle est une entente ; plus de buts, et elle a un but. Gela ne veut pas dire que la fraternité juive n’ait pas aussi ses défectuosités, ses petits côtés; que ses membres ne soient pas accessibles, comme ailleurs, à la jalousie, à l’envie, à l’animosité, à la haine entre eux : elle est défectueuse, très défectueuse, on l’accorde ; mais elle est organisée pour résister. Elle voudrait se dissoudre quelle ne le pourrait pas : là est le miracle de conservation. Ses membres sont enclavés dans un vieux sillon qui remonte jusqu’aux flancs d’ Abraham dans lesquels ils ont tous dormi; dès qu’ils naissent, ils sont introduits, engagés, dans le vieux sillon, et par la suite, fût-on de médiocre intelligence ou d’infime condition, on devient fort et on se tire d’affaire par le vieux sillon. Ils marchent là où leurs pères de dix, de vingt, de quarante siècles ont marché, héritiers de leurs pensées, de leurs secrets, de leurs espérances, de leurs précautions : ils sont forts! Isaïe ne s’est pas trompé lorsqu’il désignait Abraham, en ces termes, à ses descendants : La roche dont vous avez été taillés , la carrière profonde dont vous avez été tirés'. Or, voici que la roche, le bloc qu’ils ont formé à leur tour, se retrouve, après quatre mille ans, intact et redoutable au milieu d’une société pulvérisée.
1 Isaïe, ch. li, 1.
Comment la France et, ensuite, l’Europe n’ont-elles pas compris qu’en supprimant dans leur sein traditions nationales, provinces, corporations, associations, elles allaient préparer, à ce bloc, un poids prépondérant?
Il s’est passé, durant la tenue du Sanhédrin de 1807, un petit fait qui provoqua justement l’admiration d’un des commissaires de l’Empereur ; que n’a-t-il provoqué simultanément un appel à la prudence? Ce commissaire le raconte ainsi dans ses Mémoires :
« A la suite d’une des conférences où M. Molé avait été plus amer encore que de coutume et où je m’étais efforcé de détruire le mauvais effet de quelques-unes de ses paroles, plusieurs d’entre les israélites vinrent me trouver le lendemain, et, ne sachant comment m’exprimer leur gratitude, ils finirent par m’assurer qu’avant qu’il fut six mois il n’y aurait pas jusqu’à leurs frères de la Chine qui ne sussent ce que tous les juifs me devaient de reconnaissance pour le bien que je leur voulais faire, et pour l’excellence de mes procédés envers eux. Cette phrase m’a toujours semblé fort remarquable en ce qu’elle manifeste jusqu’à quel point ces hommes, répandus sur la surface du monde, à distances si grandes, vivant sous des cieux si différents, et au milieu de mœurs dissemblables, conservent des rapports entre eux, s’identifient aux intérêts les uns des autres et sont animés d’un même esprit.
« Il nous fut affirmé, de manière que nous n’en pussions douter, que, lorsqu’un juif sans ressources personnelles avait une affaire pressante à suivre à une grande distance du lieu qu’il habitait, il pouvait se présenter chez le Rabbin ou chez le principal person-
nage de la Communauté juive, et que, sur l’exposé de ses besoins, un certificat lui était délivré à l’aide duquel il pouvait traverser l’Europe jusqu’aux extrémités de l’Asie, accueilli et défrayé par les juifs qui, de distance en distance, se trouvaient sur son passage, et qui partout le traitaient, non en pauvre qui arrache à la pitié un léger secours, mais en frère avec lequel on partage ce qu’on a h »
Eh bien, en face du bloc d’une pareille fraternité introduit dans la société française, qu’est-ce que la Révolution et l’Empire alignaient dans les Français ?
Un publiciste peu suspect répond :
« Une poussière d’individus désagrégés 1 2, des nains chétifs 3. »
C’était déjà trop.
Mais la fatalité révolutionnaire n’a-t-elle pas encore entraîné Napoléon à conférer à la fraternité hébraïque la consécration civile que voici ?
Revenons au décret organisateur du culte juif, daté du palais des Tuileries, le 17 mars 1808.
1 Mémoires du chancelier Pasquier, par le duc d’AuDiFFRET-PASquier, t. I.
2 Taine, la Révolution, p. 221.
3 Ibid., p. 225.
Ce décret a établi qu’il y aurait non seulement une Synagogue, mais encore un Consistoire, c’est-à-dire un conseil de Notables, dans chaque département qui contiendrait un nombre suffisant d’israélites.
Un nouveau décret, daté du camp impérial de Madrid, le 11 décembre 1808, installe treize synagogues juives dans l’Empire, et conséquemment treize consistoires.
Les sièges des synagogues et de leurs consistoires sont à cette époque : Paris, Strasbourg, Wintzenheim, Mayence, Metz, Nancy, Trêves, Goblentz, Créveld, Bordeaux, Marseille, Turin, Casai.
Il résulte du tableau de circonscription des synagogues, inséré au Bulletin des Lois , que le nombre total de la population juive française, telle qu’elle se composait à cette époque, était de 77.162 individus.
Cela fait donc près de quatre-vingt mille juifs solidement établis dans treize circonscriptions.
De plus, un Consistoire central de tous les israélites de France a été placé à Paris, dans le but d’entretenir des relations régulières avec le Gouvernement et avec les consistoires des différentes circonscriptions.
Un décret spécial, daté du palais de Saint-Cloud, le 19 octobre 1808, a réglé ainsi son installation :
Napoléon, empereur des Français, roi d’Italie, et protecteur de la confédération du Rhin.
Avons décrété et décrétons ce qui suit :
Article premier. — Les Membres du Consistoire central des juifs établi dans notre bonne ville de Paris seront installés par notre conseiller d’Etat, préfet du département de la Seine, entre
les mains duquel ils prêteront, sur la Bible, le serment prescrit par l’article 6 delà loi du 18 germinal an X.
Art. II. — Notre ministre des Cultes est chargé de l’exécution du présent décret.
Signé: NAPOLÉON.
Par l’Empereur,
Le ministre , secrétaire d’État,
Signé : Hugues B. Maret.
Voilà donc une sorte de capitale juive installée dans la première capitale du monde, pour commander à des circonscriptions dont le nombre ira bien vite en augmentant.
Dotée d’une capitale, retrouvant Jérusalem en France , selon le mot de Napoléon, la fraternité juive acquerra une importance qu’il sera difficile de nier.
Elle ne possède plus seulement l’autonomie et la durée, qu’elle tient du dessein de l’Eternel, elle possède maintenant une organisation civile, qu’elle tient de la législation française : une organisation prise sur le vif du territoire. L’Empereur l’a assise, comme un canon trouvé à terre, sur un affût. Tandis que se prononcera de plus en plus la désagrégation des autres corporations et associations, la corporation juive se fortifiera, bénéficiant et de la durée que lui apporte le temps, et de la cohésion nouvelle que lui a apportée la législation, et aussi des complaisances que lui apporteront les gouvernements et les ministères qui vont se succéder. Le Consistoire central, comme un grand phare lumineux entretenu par la Fortune, projettera ces complaisances
gouvernementales et ministérielles sur toutes les circonscriptions d’israélites. Ministre d’Etat, ministre des Cultes, ministre des Finances, ministre de la Justice, ministre de la Guerre, se feront les veilleurs des intérêts d’Israël. Quel appoint à la vieille corporation venue de Palestine ! Autrefois, elle se dépeignait elle-même ainsi : « Le plus déguenillé acheteur de vieux chapeaux ou marchand d’oranges de la juiverie est très sûr d’obtenir les moyens de célébrer dignement la fête de Pâques. Le plus tombé dans son commerce ne l’est pas aux yeux de ses coreligionnaires ; il se relève par leurs coups de main. Le plus pauvre possède peutêtre des qualités qui le placent haut dans leur estime ; et beaucoup des plus misérables et des plus sales Hébreux qui parcourent les rues, achetant des vieux habits et des peaux, sont connus dans la communauté comme sachant par cœur de grandes parties de l’Ecriture sainte 1 ; »
Et maintenant, voici la différence :
De guenilleuse qu’elle se trouvait elle-même, en beaucoup de ses membres, la fraternité juive ale droit de dire: les lois de France forment mon piédestal, et les ministres de l’Etat brûlent devant moi leur encens!
En vérité, il y a quelque chose de très étrange dans la désagrégation européenne, d'une part, et la cohésion israélite, de l’autre. On serait tenté de croire que les rôles vont s’intervertir. Les nations étaient les rassemblées, et les juifs, les dispersés. A voir la ruine des royaumes, des traditions, des mœurs, des corporations,
1 Univers israélite. déc. 1872.
des familles, des fortunes, des foyers, on se demande tout bas : les nations ne deviennent-elles pas les dispersées ? A voir, au contraire, l’arrivée des juifs par toutes les avenues, leur marche vers les sommets, la concentration des ressources entre leurs mains, l’aide, voulue ou non voulue, des révolutions et des empires dans leur récapitulation extraordinaire, on se demande non moins bas : Ne sont-ce pas les légendaires dispersés des siècles et des espaces qui sont en train de devenir les rassemblés ? D’un côté comme de l’autre, quel mystère dans ce que prépare la Providence !
Mais poursuivons le récit des surprises historiques.
Autre mesure de Napoléon qui, dictée par de très sages motifs, va tourner à l’aigre, en résultats contraires, selon l’ironie de la Révolution. Cette mesure est le décret qui vient obliger tous les juifs à prendre des noms de famille, des noms nouveaux.
C’était un usage au sein des communautés juives, usage apporté de l’Orient, de n’avoir aucun nom patronymique ou de famille. Dans les premiers âges du monde, les noms de famille étaient inconnus. Chaque individu n’avait qu’un seul nom, ordinairement significatif, et ne se distinguait de ses homonymes qu’en ajoutant à son nom : fils d’un tel. Stationnaires sur la route des siècles, les juifs continuaient, dans tous les endroits où ils étaient dis-
persés, cette manière de se nommer. Tirant leurs noms de leur vieux Testament, ils s’appelaient, chacun pour son compta, ou Jacob, ou Nathan , ou Moïse , ou Salomon , etc., ajoutant pour se distinguer des autres Jacob, des autres Nathan, Moïse et Salomon, la locution : fils d’un tel ; Jacob fils de Baruch, qui à son tour est fils de Samuel, qui à son tour est fils de Jonas. Toutefois il leur arrivait fréquemment de remplacer l’embarrassante formule orientale par le nom de la ville ou du village qu’ils habitaient, et alors ils se nommaient : Samuel de Francfort, David de Carcassonne, Abraham de Worms, Nathan de Lisbonne.
D’assez graves inconvénients s’étaient rattachés et à l’absence, parmi eux, de noms patronymiques, et à leur unique source de noms, la Bible. Le nombre des dénominations fournies par l’Ancien Testament étant nécessairement très restreint, il en résultait une grande confusion dans la désignation des individus, et, conséquemment, une foule de méprises dans les affaires de commerce. De là aussi, pour les fils d’Israël, la facilité de changer de nom ; et, comme s’en plaignent les rapports présentés à l’Empereur, ils en changeaient toutes les fois qu’ils y trouvaient leur commodité, leurs avan tages, ou qu’ils changeaient de villes. Bref, cette manière de se nommer fournissait trop souvent la tentation des taillis où les lièvres disparaissent !
Un décret impérial parut, daté de Bayonne ; le 20 juillet 1808. Il enjoignait à tous les juifs de l’Empire :
De prendre : Un nom, patronymique ou de famille;
Un prénom fixe.
Défense leur était faite de choisir pour nom de
famille un nom de l’Ecriture sainte ou un nom de ville *. Alors se produisit une singulière efflorescence :
Pour la formation des noms de famille, les noms de la Bible furent défigurés, torturés, allongés, rétrécis. Exemples :
Moïse donna Mosches , Moche , Manche , Manché ;
Lévi donna Lœwy , Lèvilliers , Ludwig , Lèvisthal , Kalèvy ;
Abraham donna Brahm; Israël, Disraèli ; Ephraïm, Éjohrussi.
On eut recours également, comme sources de noms de famille, à l’astronomie, à la botanique, à la géographie, à la zoologie. Un spirituel nomenclateur dit :
Il y eut le juif astronomique : Stem, étoile ; Goldstern , étoile d’or ; Morgenstern, étoile du matin ; Abendstern , étoile du soir; Mondschein, clair de lune.
Il y eut le juif botanique : Rosenzweig, branche de roses ; Blum, fleur ; Kornblüth , fleur des blés, bluet ; Rosenthal, val des roses.
Il y eut le juif géographique : Crêmieux, Carcassonne, Worms, Lisbonne, Charteville. Car on tint peu compte à la longue de l’article du décret impérial qui défendait de choisir pour nom de famille un nom de ville.
Il y eut le juif zoologique : Beer , ours, avec ses petits : Meyerbeer, Cerf beer ; Wolf, loup; Katz, chat; Kirsch, cerf; Kahn, coq; Ganser l, petite oie.
1 Ce fut M. Grétet, successeur de M. Ghampagny, qui fut chargé par l’Empereur du rapport et des mesures concernant ce changement de noms. (Arch. nat., S. secr., AF. IV, 328. dr. 2310. Rapport de M. Grétet à Napoléon, 18 mai 1808.)
La Prépondérance juive, II. ^
La plupart de ces noms, ainsi qu’on le voit, étaient extraits de l’allemand, parce que le plus grand nombre des israélites de l’Empire peuplaient l’Alsace, la Lorraine et les pays- limitrophes.
Tout cela constitue le côté plaisant de cette transformation ; mais voici le côté grave :
L’acte de Napoléon, très utile incontestablement, si Ton ne considère que les affaires de commerce, n’allait-il pas devenir une fausse mesure, eu égard à des intérêts majeurs?
N’était-ce pas, en effet, une chose grave, excessivement grave, que de conférer à tout un peuple d’ émancipés, des noms nouveaux ? Avec la collation des droits civils, on achevait, par là, de les rappeler à une vie d’un inconnu redoutable. On leur livrait les langues des peuples et des pays, au sein desquels ils entraient. Franciser, germaniser, anglicaniser, italianiser les noms juifs, c’était introduire les LIébreux dans le plus intime des nations : qu’y a-t-il de plus intime que les noms ? Deux périls allaient s’ensuivre :
D’abord, en les invitant à franciser, germaniser, italianiser leurs noms, Napoléon supprimait le plus sûr rempart de la patrie française, et des autres patries. Le nom est non seulement un patrimoine, mais un rempart. Durant dix- huit siècles, les peuples chrétiens avaient dit au peuple juif : Chez toi, tes enfants se nom ment de telle manière ; chez nous, nos enfants se nomment de telle autre manière. Garde tes noms et nous gardons les nôtres.
C’était vraiment une ligne de démarcation, une ligne de défense ;
Napoléon l’a abandonnée.
En s’infiltrant dans les noms comme une eau du Jourdain, ils vont encore, par là, contribuer à la désagrégation de la famille européenne : la pauvre fraternité des peuples n’avait pas besoin de cela !
Autre péril, connexe au précédent. En les invitant à se parer de noms nouveaux, Napoléon allait leur rendre plus aisés l’assaut et l’envahissement des dignités, des hautes fonctions, du pouvoir. S’ils eussent continué à s’appeler simplement Jacob, Tobie, Israël, Barucli, Moïse, ils eussent été plus timides à se présenter, à traverser les rangs de la société qui les accueillait, pour monter vers les sommets. Us se fussent bornés à s’asseoir dans les environs de la dernière place, au lieu de viser à la première. Un Israël n’eût jamais été premier ministre en Angleterre, un Disraèli le deviendra. Baruch ou Tobie n’eussent jamais osé, en France, briguer le portefeuille de la justice, Crémieux le prendra. A la faveur de leurs noms nouveaux, comme jadis les Romains sous le couvert de ces armures de siège nommées tortues , ils pourront plus facilement monter à l’échelle, envahir, occuper. Gomment l’Empereur n’a- t-il pas compris le danger de noms nouveaux chez les juifs, lui qui, pour neutraliser, affaiblir l’ancienne noblesse monarchique, avait créé une noblesse impériale, lui donnant les noms de ses victoires? En vérité, toucher aux noms n’est pas chose indifférente. Celui qui écrit ces réflexions n’oubliera jamais l’impression qu’il ressentit lorsque, sous Napoléon III, dans le fameux procès intenté à Talleyrand-Périgord pour l’empêcher de recevoir de l’Empereur le nom de Mont-
l’en vie déchaînée en Europe
morency qui allait s’éteindre, Berryer qualifia l’usurpation de ces mots : Prendre le nom de Montmorency, c’est comme si on prenait les diamants de la Couronne! A défaut des beaux noms de France, des blasons et des armoiries, les nouveaux citoyens fournis par la Judée acquerront les châteaux et les domaines ; et dans cette substitution, la fausse mesure de Napoléon ne les aura que trop servis.
N’eût-il pas été plus prudent de les laisser se nommer Comme ils se nommaient par le passé, au risque de voir des effets de commerce quelquefois compromis ? Un désastre plus considérable n’eût pas été ajouté à l’émiettement de la société chrétienne.
Voilà donc les israélites organisés pour intervenir et parvenir, pour acquérir et conquérir.
Est-ce le fait de leur ingérence ?
Assurément non !
La Constituante les avait affranchis; mais eux, en lièvres peureux, demeuraient blottis dans leurs terriers, leurs quartiers à part. Napoléon les en a rudement tirés et, par des noms nouveaux, les a transformés en des apparences de loups (Wolf), de chats (Katz), d’ours (Beer), de lions (Loioe), jusqu’au jour où ils se transformeront eux -mêmes en barons, en ingénieurs,, en
généraux, en ministres. Il a rendu à leur culte un lustre public et lui a prêté l’appui du gouvernement, traitant la Synagogue presque en égale de l’Eglise. Il a étayé leur antique et solide confraternité du double contrefort des consistoires provinciaux et du Consistoire central, triplant ainsi la force de cette confraternité. Les israélites n’ont eu qu’à accepter ses dons, en exécutant ses ordres. L’organisation de leur prépondérance, jusque-là, a été à peu près passive.
Où commencera leur coopération ? où se réveille leur ingérence ?
Avec les passions !
Il y a deux grandes forces ici-bas, à l’aide desquelles on acquiert la puissance : les idées et les passions.
Les idées ont formé la genèse de la puissance juive, idées de la Révolution mises ensuite à exécution et traduites en institutions à leur égard par Napoléon : car, comme l’a dit fort judicieusement Mme de Staël, il a' été la Révolution à cheval . L’Empereur a consolidé, enrégimenté, encaserné les juifs, leurs droits, leurs synagogues, leurs rabbins, leurs consistoires, en vertu des idées d’égalité, de liberté de conscience, de liberté des cultes, principes de la Révolution.
Les idées ont donc commencé la puissance juive, mais c’est à l’aide des passions qu’ils vont, eux-mêmes, la développer.
Durant les siècles où ils ont été tenus à l’écart, les juifs n’ont eu aucune action pa** les idées, mais bien par les passions. Au moyen de l or ou de la beauté, ils flattaient, encourageaient les penchants dangereux de celui-ci, de celui-là, d’un puissant monarque, d’un
pauvre paysan, et par là se les asservissaient dans une certaine mesure.
Avec l’ère de la Révolution qui s’est ouverte, leur puissance va devenir formidable, parce que, cette fois, non plus seulement lés passions, mais les idées deviennent leurs forces ; et non plus seulement auprès d’individus isolés, mais aussi auprès des foules et des gouvernements.
Les idées de la Révolution ont fait leurs affaires sans qu’ils aient eu besoin debeaucoup se remuer depuis 1791 , année de leur émancipation, jusqu’en 1808, année du dernier décret de l’Empereur en leur faveur. Mais à partir de ce moment, installés comme citoyens et, en quelque sorte, habillés de neuf par Napoléon, ils vont se mouvoir et opérer. Et comme, malheureusement, beaucoup n’ont pas changé dans leur for intérieur (et comment changer, abstraction faite, par les Gouvernements, de la religion chrétienne ?), ils vont recourir à leur vieux moyen d’influence, au procédé qui leur est familier : les passions.
Or quelle est, entre toutes les passions, celle qui a préparé à leur activité, à leur rivalité, à leur besoin de domination, un champ d’opérations, un champ de manœuvres, où ils sont sûrs d’avoir toutes les chances, tous les succès, quelle est cette passion ? l’envie.
Nous avons vu la funeste infiltration de l’envie pourrissant la société française et européenne, et la rendant faible et poussiéreuse devant les forces vives et renouvelées de la confraternité juive.
Peut- être un remède se prépare- t-il dans l’avènement plus régulier des démocraties ?
Oui vraiment, il y a là un remède, si ces démocraties savent reprendre, mieux que ne l’a fait l'Empire, le chemin de l’Eglise catholique, du royaume de Dieu, où elles retrouveraient la belle fraternité des anciens jours, laquelle réduirait bien vite la juive au silence.
Mais si les démocraties veulent accomplir leurs destinées en dehors de l’Eglise, bien fin serait celui qui nous apprendrait ce qui pourra les soustraire à l’envie, et à sa lamentable conséquence de domination juive ?
En effet, les démocraties ne sont-elles pas exposées, plus que les autres formes de gouvernement, aux inconvénients de l’envie et de sa pourriture ? Qu’on médite ce qui suit :
« L’amour du bien-être est devenu le goût national et dominant ; le grand courant des passions humaines porte de ce côté-là, il entraîne tout dans son cours.
« Toutes les conditions étant à peu près égales, chacun voit les mêmes chances de s’élever. Le sentiment démocratique de l’envie s’exprime, alors, de mille manières différentes. ,
« Dans les gouvernements aristocratiques, les hommes qui arrivent aux affaires sont des gens riches qui ne désirent que du pouvoir ; dans les démocraties, les hommes d’État sont pauvres et ont leur fortune à faire. Il s’ensuit que, dans les États aristocratiques, les gouvernements sont peu accessibles à la corruption et n’ont qu’un goût très modéré pour l’argent, tandis que le contraire arrive chez les peuples démocratiques. »
A côté de ces réfiexions si justes, l’écrivain loyal qui les a tracées a placé la suivante, sorte d’euphémisme libéral :
« Peut-être dans les démocraties, n’y a-t-il pas moins d’hommes à vendre, mais on n’y trouve presque point d’acheteurs ; et, d’ailleurs, il faudrait acheter trop de monde à la fois pour atteindre le but. »
Dans ses vues généreuses sur les démocraties, M. de Tocqueville a certainement oublié les juifs « comme acheteurs » , et leurs moyens d’acheter « trop de monde à la fois 1 ! »
1 De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 87-90.